La naissance à une même époque historique de tous ces écrits doit bien être le résultat d'un
même phénomène, à savoir le "Romantisme constructif", sinon "agressif", qui, d'autre part, a fait naître le style
néo-gothique. Premiers de la série, les poèmes d'Ossian, apparurent dès la fin du dix-huitième siècle, et justement en
Ecosse, la patrie de Walter Scott et du style néo-gothique ; plus tard, en Bretagne, le Barzaz Breiz, après que
Chateaubriand eut saturé toute la Bretagne savante de son Romantisme ; et l'VVra Linda Chronique surgit durant l'âge
d'or du style néo-gothique aux Pays-Bas.
Aucun de ces produits historiques ne peut être considéré, à notre avis, comme une réelle
falsification, faite avec préméditation, comme, par exemple, la fameuse chronique hollandaise de Klaas Kolijn ; ou
bien la prétendue vieille chronique bas-saxonne "That thusendigste Jär", une curiosité littéraire du vingtième siècle
de Gerben Colmjon, descendant de l'archiviste du même nom, qui s'était penché sur l'VVra Linda Chronique au siècle
dernier.
Ne doit-on pas plutôt voir dans toutes ces chroniques une continuation de la tradition humaniste,
qui survit jusqu'au commencement du dix-huitième siècle pour atteindre un certain regain à l'époque du Romantisme au
début du dix-neuvième. Cependant, ce phénomène se produit uniquement chez les nationalités devenues minoritaires,
symptôme remarquable d'un nationalisme moderne, qui mériterait, de nos jours, d'être étudié attentivement. » (p. 9-10)
On peut se demander comment il se fait que les Bretons se soient bien gardés de jeter leur Barzaz
Breiz et les Finnois leur Kalevala aux orties, etc., alors que les Frisons ont rivalisé d’ingéniosité pour vouer leur
Oera Linda boek aux gémonies. Heemstra désigne comme initiateur de cette attitude Ubbo Emmius (1547-1625), ancien recteur de
l’université de Groningue, qui, dans sa Rerum Frisicarum Historia, par fondamentalisme calviniste et non par esprit
critique, rejeta en bloc tous les vieux écrits frisons(2). Dieu a bien béni sa postérité !
Selon Heemstra, l’Oera Linda-boek est né au XVIIe siècle au château de Ter Horne à Beetgum près
de Leeuwarde, dans l’entourage d’un Suédois, le comte Carlson, dont la bibliothèque de plus de 20.000 volumes
offrait les sources. L’objectif du cercle plus ou moins frisiomane de Ter Horne n’était pas de falsifier mais de
restaurer la protohistoire frisonne dans toute sa pureté. Si ce travail sur sources exigea une large collaboration, c’est
le seul Hessel Vegelin, d’ascendance suisse, qui en assura la rédaction définitive.
Pour appuyer ses prétentions à la noblesse, Augustinus Lycklama (1670-1744) modifia plus tard le titre
de la chronique de VVRALDA BOK en VVRALINDA BOK (« Livre de la Translindanie, patrie des Lycklama » p. 15). Il ajouta la préface
où Liko évoque Lyckle, l’ancêtre des Lycklama, et confia le remaniement de l’ouvrage à Albertus Hublingh, qui
aurait introduit Adela en hommage à l’épouse de son bienfaiteur, Sarah Adel van Haren née van Huls.
« Enfin, en l'année 1776, l'existence de l'VVra Linda Bok est attestée, indirectement, dans les
archives de la ville d'Enkhuizen dans la Frise de l'Ouest. C'est ce que nous apprend la reconstitution, opérée depuis peu, de
la série des derniers propriétaires de ce document, qui fut, pendant tout le dix-neuvième siècle en la possession d'une famille
du nom de "Over de Linden". » (p. 17)
L’exemplaire actuel aurait été réalisé et retouché par L.P.C. van den Bergh, depuis 1865 Directeur
général des archives de l’Etat, personnage féru de littérature populaire et de mythologie…
Le château de Pierrefonds de Viollet-le-Duc est-il un faux ? Non, bien sûr ! L’Oera Linda-boek ne
l’est sans doute pas davantage.
L’approche d’Heemstra présente entre autres l’intérêt d’apporter une réponse aux
questions posées par Los. Est-il besoin de préciser qu’en dépit de sa vraisemblance, elle ne fait pas l’unanimité ?
Décidément, l’Oera Linda-boek n’a sans doute pas fini de faire couler des flots
d’encre …
Jacques Fermaut
1 C’est Ottema qui imposa ce titre et cette graphie. En néerlandais on écrit boek (lire oura
lineda bouc !), graphie que j’utiliserai dorénavant.
2 Outre le Tractatus Alvini (XVe siècle) et une impressionnante série de textes juridiques allant du XIIIe au XVIe
siècle, la Frise compte en effet, aux XVIe et XVIIe siècles, toute une brochette d’historiens ou chroniqueurs
considérés comme plus ou moins fantaisistes : Petrus Suffridus, Occo Scarlensis qui aurait prêté son prénom à
l’Okke de l’exorde, Bernardus Furmerius, Martinus Hamconius, Pierius Winsemius, Ubbo Emmius, Hendrik
Soeteboom, Adam Westerman, Henricus Schotanus, Christianus Schotanus, Johan van Nijenborgh, Worp van Thabor, Cappidus
Stauriensis, Andreas Cornelius, etc.