Notes
(42) Scadecoren belck : le
premier élément n’est pas facile à comprendre, il semble être le nom d’une
mauvaise herbe qui fait tort (schade) au blé (koren). Pour
Scadeboom (Eerneghem) le WOORDENBOEK DER TOPONYMIE de Karel de Flou donne la curieuse explication, «
un arbre de type féodal ». Schade peut également être une forme de
schaduw, ombre. Mais tout cela ne nous avance guère. Il existe également un mot schadde (mais qui comporte un d de trop) qui signifie motte de bruyère tourbeuse mais on ne voit pas bien le lien avec koren/blé.
Consulté, Stefaan Riem, me répond, avec sa modestie habituelle, que n'étant pas spécialiste de l'explication des toponymes, il avance prudemment l'explication suivante : "Il existe une sorte d'herbe qui pousse sans problèmes à l'ombre et qu'on appelle schaduwgras (Poa nemoralis
ou pâturin des forêts) dont notre scadekoren pourrait être un synonyme, vu l'influence néfaste de la présence de schaduwgras sur le blé."
Il faut dire que le néerlandophone a la tâche très facilitée par le fait qu'il lui suffit de transcrire et, vu que le moyen-néerlandais est aussi du néerlandais, de laisser très souvent au néerlandophone moderne le soin de comprendre.
Le traducteur français doit expliquer davantage !
Par contre le second terme, souvent prononcé avec un è long et sans le l, est d’un emploi courant et désigne une prairie enclose.
(43) Distelmeet signifie prairie ou pré de fauche aux chardons. Si l’on compare, on s’aperçoit que cette terre
supporte peu de rente ; je m'étais demandé si, vu son nom, elle n'était pas de mauvais rapport. Stefaan Riem m'écrit : "Je ne pense pas qu'il faille chercher une relation entre la rente
(souvent perpétuelle) de 3 schellings 6 deniers par an sur trois mesures de terre ou à peu près et la nature du terrain. Il peut s'agir d'une rente ancienne, très dévaluée par l'inflation. Le fait qu'on semble douter de la superficie exacte et qu'on évoque l'ancienneté du nom plaide en ce sens."
(44) Catheelen daerop staende, naghelvast, mortelvast ende wortelvast, cette expression pittoresque se traduit littéralement par :
les biens meubles qui s’y trouvent, fixés par clous, fixés par mortier et fixés par racines.
(45) tColommevelt : littéralement la plaine aux colonnes : s’agit-il des restes d’un édifice ancien comportant des colonnes, de colonnes ou pylônes marquant l’entrée d’une ferme ? Dans le flamand actuel, veld désigne la plaine cultivée. Le mot désignait au départ la bruyère, la plaine inculte, puis
les communaux. Il serait fort intéressant de pouvoir situer ce velt ! Monsieur Delassus le place entre l’église et le Bierenhof (ancienne ferme Pierre Fiers). Mon ami Max Deswarte se demande s'il ne faut pas plutôt lire Colmevelt, champ de la Colme. Il y a, dit-il, à Arques un Avelt, champ de l'Aa.
(46) Voilà un nord qui me paraît bien plus à l’ouest !
(47) C’est ainsi qu’écrit le terrier. On écrit maintenant
watergang. On est frappé lors de la consultation des cartes anciennes par le fait que les voies d’eau sont scrupuleusement notées mais qu’on ignore souvent la plupart des routes : c’est que, n’étant pour la plupart ni pavées ni même empierrées, elles étaient impraticables une bonne partie de l’année, d’où le recours à la moindre voie d’eau. La liste des fluvii navigabiles (cours d’eau navigables) sur la carte de Sanderus mentionne en particulier outre la Colme, le Houtgracht, etc.
(48) Den Craijhove : il existe un Craijhof à Cappelle-la-Grande qu’on retrouve sur la carte du
Bergenambacht dans la FLANDRIA ILLUSTRATA (1641-1644) ou le VERHEERLIJKT VLAANDEREN de Sanderus (mais avec l’article neutre :
Het Craihof). C’est sans doute celui-là. Sanderus le situe près du watergang
De Koe Dyck. Le mot n’a sans doute rien à voir avec kraai, corbeau, comme le disent avec beaucoup d’aplomb la majorité des toponymistes en chambre. Avec son bon sens paysan, un fermier de
Craywick me faisait remarquer que là où il n’y a pas d’arbres, il n’y a pas non plus de corbeaux ! Si, comme il faut toujours le faire, on en juge sur place, où ces deux lieux sont situés sur de légères éminences, une motte fossoyée pour le
Craihof cappellois, peut-être un reste de dune fossile pour Craywick, au bord du watergang appelé
Haven, port -, je penserais plutôt à une racine
kraag, col, bourrelet, ou à une variante côtière de Crochte, et des
Crocqs et Croquets picards, désignant une
hauteur (10 m pour
Crochte dont le nom n'a donc rien à voir avec crypte comme on le dit dans ce village) assez souvent sablonneuse et en bordure de mer. En effet en flamand côtier, comme en anglais (ex. : flamand
dag, jour, anglais day), par palatalisation, le g
(dont le ch est la sourde) devient
y : cf. Oye pour Hoog, ou Hooidreve (sur le Looweg vers
Hondschoote, évidemment traduit Drève des Foins - hooi = foin - par un cuistre local qui n’a pas l’air de savoir que les foins se cultivent dans les bas-fonds ! - alors qu’il s’agit d’une
Hoogdreve, Drève de la hauteur, ce qui se vérifie
sur place). A moins qu’il ne faille penser au
crag (gallois creag) désignant des sables ou calcaires coquilliers (un lien avec le français
craie ?). En breton krag signifie grès. En tout cas, nous restons toujours dans le même registre, tous ces mots ayant probablement la même racine. L’élément
kraai/craey est extrêmement productif en toponymie. Le WOORDENBOEK DER TOPONYMIE de Karel De Flou en remplit vingt pages. Il signale six
Kraaihof ou Craeyhof : un à Aremboutscapelle-capelle (maintenant Cappelle-la-Grande, ex-annexe d’Aremboutscapelle), un le long du
Loovaart à Loo, un à Looberghe, un à Pervijze, un à
Furnes-Beoosterpoort, un à Zegerscappel (sur la carte IGN 1 :25.000 dans l’angle formé par la petite route remontant l’Yser et celle qui se dirige vers
Arnèke).
Stefaan Riem me rappelle qu'il existe un mot kraai désignant une sorte de bateau jadis surtout en usage en Suède et au Danemark. Toutefois si, en dépit de sa connotation géographique, on pouvait appliquer cette étymologie au Craywick longé par le watergang appelé Haven
(port), cela paraît peu probable pour quelques autres. Il me signale également
l'existence d'un mot krag qui désigne une île flottante formée de détritus et de
roseaux comme il en existait dans les bas-fonds de Clairmarais ou une langue de
terre entourée d'eau, le verbe kraggen signifiant draguer et déposer la boue
sur cette langue de terre de façon à la surélever. Les légères
éminences constatées aux deux endroits évoqués semblent plaider en faveur de
cette suggestion et de la mienne (mais si la croupe qui porte Craywick est
bien une dune fossile, la mienne s'impose seule). Si les toponymistes se dépêchent de voir des patronymes dans une foule de noms de lieux, ce qui les dispense de chercher plus avant, je pense quant à moi que, si les patronymes ne sont pas à exclure
totalement, face à la fugacité des hommes même les plus illustres, la permanence et
l'évidence des réalités géographiques ont dû leur donner une part non négligeable dans la formation des toponymes. Encore faut-il se donner la peine d'aller voir sur place !