Titre : Mythes & Histoire
 
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LA BATAILLE DE TEUTOBURG PRES DE THIEMBRONNE

 

L’EVENEMENT

Cette bataille fut l’une des plus cuisantes défaites romaines. En 9 après Jésus-Christ, le gouverneur Publius Quintilius Varus y fut massacré avec trois légions dans la forêt de Teutoburg par le chef chérusque Arminius. Suétone rapporte qu’Auguste fut tellement abattu par ce désastre qu’il se frappait la tête contre la porte en criant : « Quintilius Varus, rends-moi mes légions ! »

LOCALISATION DE LA BATAILLE

Les Allemands considèrent cette bataille comme l’un des plus hauts faits de leur histoire. La fierté qu’ils en retirent s’exprime dans le grandiose monument élevé en 1875 (notez la date !) à la gloire d’Arminius (Hermannsdenkmal) dans ce qu’ils considèrent comme étant la Forêt de Teutoburg.

Hermannsdenkmal
Il y aurait du reste une thèse à écrire sur la statue - souvent érigée longtemps après les faits en réponse à une remise en question ! - comme support du mythe historique et à organiser un grand déménagement européen pour replacer tous ces monuments là où la vérité historique les voudrait : l’Hermannsdenkmaal rejoindrait Thiembronne, le Willibrord d’un lamentable modernisme d’Echternach irait enlaidir Eperlecques, le Willibrord d’Utrecht viendrait chevaucher à Tournehem, le Charlemagne équestre de Nimègue regagnerait Noyon, le rocambolesque Ambiorix de Tongeren paraderait à Douai, le gigantesque Vercingétorix d’Alise-Sainte-Reine se dresserait sur l’antique oppidum de Chaux-des-Crotenay (Jura), etc. etc.
Pour la localisation, les Allemands partent de Tacite (Annales I, 60) : « Ductum inde agmen ad ultimos Bructerorum, quantumque Amisiam et Lupiam amnes inter vastatum, haud procul Teutoburgiensi saltu in quo reliquiae Vari legionumque insepultae dicebantur », ce qu’ils traduisent par : « Ensuite l’armée s’avança jusqu’aux dernières limites des Bructères et tout fut ravagé entre l’Ems et la Lippe, non loin de la forêt de Teutoburg où, disait-on, gisaient sans sépulture les restes de Varus et de ses légions. »
Toutefois les controverses sur la traduction du mot saltus et sur les noms des rivières ont abouti à plusieurs centaines de thèses de localisation. Quatre théories tiennent actuellement le haut du pavé :
Localisation à Detmold dans l’Osning rebaptisé Forêt de Teutoburg.
C’est la thèse la plus ancienne et longtemps officielle.
Localisation à Hildesheim
Cette thèse est étayée par le butin romain trouvé à proximité d’Hildesheim en 1868.
Localisation à Paderborn
C’est la thèse la plus récente. Elle est due à Peter Oppitz (Das Geheimnis der Varusschlacht, Zadara-Verlag, 2006). A remarquer qu’Oppitz commence par rejeter le texte le plus explicite, celui de Dion Cassius (!), pour s’inspirer exclusivement de Florus, de Velleius Paterculus et de Tacite.
Localisation à Kalkriese
Dès 1885, Théodor Mommsen situe la bataille à Kalkriese Bramsche à 16 km au nord d’Osnabrück. Depuis, on y a trouvé des monnaies de l’époque d’Auguste et plus de 6000 objets dont des monnaies portant les lettres VAR. La majorité des historiens y voient le véritable site de la bataille.

LE POINT DE VUE DE DELAHAYE

Il n’est bien sûr pas question de mettre en doute les trouvailles archéologiques. Seule leur interprétation est sujette à caution.
Remarquons tout d’abord que la Forêt de Teutoburg allemande est un faux, son vrai nom étant Osning, faux dont on connaît la date (1616) et l’auteur : Philipp Clüver (voir note ci-dessous). On peut certes arguer que Clüver s’inspirait de la présence dans l’Osning d’un mont appelé Teudberg. Mais, très honnêtement, les Allemands contestent la pertinence historique de ce nom, le mont s’appelant en fait Grotenburg : « Die Grotenburg ist ein 386 m hoher Berg im Südosten des Teutoburger Waldes, in Detmold-Hiddesen, Kreis Lippe, Nordrhein-Westfalen (Deutschland). Er wird gelegenlich auch Teutberg – oder kurz Teut – genannt. Es ist jedoch umstritten, ob diese Bezeichnung historisch zutreffend ist. » (Wikipedia allemand, lemma Grotenburg). Il est piquant qu’ils situent quand même ce douteux Teudberg dans une Teutoburger Wald sortie de l’imagination de Philipp Clüver !
Nous avons déjà vu ailleurs sur ce site que Delahaye prouve que la Germania des Anciens n’est pas l’Allemagne transrhénane, que les tribus germaines se situent dans le nord de la France et en Flandre, et surtout qu’on a fait preuve d’une invraisemblable légèreté dans la localisation des hydronymes – lesquels sont souvent des génériques aux multiples exemplaires -, l’Albis des Anciens étant l’Aa et non l’Elbe, l'Amisia étant le Hem et non l'Ems, la Luppia étant la Lys et non la Lippe, le Wisurgis étant le Wimereux et non le Weser, le Renus étant presque toujours l’Escaut de l’époque et non le Rhin (cf. la carte donnée à la page consacrée au Codanus), etc. Quant aux lointaines campagnes romaines sur les bords du Weser, de l'Ems, de la Lippe et de l’Elbe, elles battent quelques records d’invraisemblance. Il est très facile de se faire une idée du champ d’action de l’empire romain : qu’on consulte par exemple l’ouvrage de Raymond Chevalier, LES VOIES ROMAINES, pages 229-233 (cf. la carte de Mertens ci-dessous), et l’on verra que si l’on exclut notamment les deux mythiques voies jamais retrouvées aux Pays-Bas, l’empire romain proprement dit, innervé par ses voies, débordant l’antique frontière linguistique, n'a guère dépassé le territoire germanique (contrôlé mais non conquis) défini par Boidin et Delahaye, ce qui n'exclut naturellement pas la présence de vétérans démobilisés, de fugitifs et de pionniers romains hors de son territoire, notamment aux Pays-Bas de 50 environ à 230 environ. L'ancien directeur du R.O.B, Service archéologique national néerlandais, Van Es, déclare du reste sans ambages que les Romains n'ont jamais jugé les Pays-Bas dignes de devenir une province romaine.
Pour Delahaye, la Bataille de Teutoburg a eu lieu près de Thiembronne. Creusant cette affirmation, j’ai soigneusement épluché la carte IGN bleue (l’ancienne carte dite d’état-major) 2204 E LUMBRES au 1:25000. Ce que j’y ai trouvé est proprement renversant ! Mais relisons d’abord chez Dion Cassius, l’auteur antique le plus explicite, le début du récit de la bataille (Livre XVI, 18). « On venait de rendre ces sénatus-consultes, lorsqu’une nouvelle terrible, venue de la Germanie, empêcha la célébration des fêtes. Voici en effet ce qui s’était passé pendant ce temps-là dans la Celtique. Les Romains y possédaient quelques régions, non pas réunies, mais éparses selon le hasard de la conquête (c’est pour cette raison qu’il n’en est pas parlé dans l’histoire) ; des soldats y avaient leurs quartiers d’hiver, et y formaient des colonies ; les barbares avaient pris leurs usages, ils avaient des marchés réguliers et se mêlaient à eux dans des assemblées pacifiques.»
Dion Cassius n’est pas inconséquent quand il saute de la Germanie à la Celtique (c’est le nom qu’il donne à la Gallia ou Gaule). Il apporte en effet aussitôt l’explication : le territoire était un manteau d’Arlequin où Germanie (ce que les Romains n’avaient pas conquis) et Celtique ou Gaule (ce que les Romains contrôlaient) s’interpénétraient ; et tout ce petit monde se rencontrait au marché et dans des assemblées pacifiques. On retrouve du reste toujours cette dualité dans la toponymie où, par exemple, les romans Campagne-lès-Boulonnais et Le Maisnil Boutry jouxtent les germaniques Ledinghem et Thiembronne.
Par contre, il faut un culot que même le plus chauvin des Allemands n’a pas pour oser placer quelque localisation allemande que ce soit en Celtique ou Gaule. Comme toujours, la solution consiste à décréter que Dion Cassius n’est pas fiable : c’est ce que fait notamment Peter Oppitz. Un « savant » moderne prétend toujours en savoir plus que l’auteur antique !
Thiembronne (où l’on reconnaît le germanique bron = source) occupe un site remarquable sur la route antique (le Chemin vert sur la carte) appelée Le Bras de Brône (cf. A. Leduque, Etude sur l’ancien réseau routier du Boulonnais, Lille 1957), non loin de la voie romaine Thérouanne-Boulogne, appelée La voie de la Germanie (cf. Leduque). Ne sursautez pas : à la fin du Ve siècle après Jésus-Christ, Zosime (Zosime 6, 2, 2 : Chroniqueur byzantin (vers 500). Il exerçait de hautes fonctions à la cour de Constantinople et écrivit une histoire de l’empire romain allant de la fin du IIIe siècle à la prise de Rome par Alaric (410)) place encore Boulogne en Germanie. L’on dit également que Godefroy de Bouillon (qui était le fils d’Eustache de Bonen/Boulogne) fut choisi pour mener la première croisade parce qu’il était bilingue.
Leduque. Etude sur l'ancien réseau routier du Boulonnais (note 2)
Or on trouve sur la rive droite de la Vilaine (appelée aussi le Thiembronne) qui arrose Thiembronne, à hauteur du hameau du Fay, un lieudit appelé Le Camp Germain (lettre D au bas de la carte ci-dessous).
En outre, entre Ledinghem et Senlecques, au-dessus de la voie romaine Thérouanne-Boulogne, non loin de Ledinghem et de Thiembronne donc, on trouve un Mont Totin (A) (près de 200 m) dont le nom donne également à penser car il pourrait fort bien être un Mont des Teutons (Teutoberg) - "on" devient "in" en picard - portant le fameux Teutoburg, burg (château, forteresse) des Teutons. Google Earth y montre une structure d’éperon coupé. Delahaye prouve que les Cimbres et les Teutons étaient effectivement originaires de nos régions.
Le site de la bataille de Teutoburg
Pour corser le tout, sous cette même voie et entre Mieurles (à gauche hors carte) et Campagne-lès-Boulonnais, on peut lire Fond de la Bataille (B). Ce Fond de la Bataille jouxte le Camp de la Glaine (C) qui en fut peut-être l’un des enjeux. Ce nom, glaine signifiant poule, sent en effet le sarcasme, les autochtones se moquant ainsi des Gaulois (galli = coqs), notamment de la légion Quatrième Alaudae, qui constituaient très probablement le gros des troupes de Varus.
Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’un énorme exploit comme l’anéantissement de trois légions ait pu laisser des traces dans la toponymie. Les auteurs romains nous disent en effet que, des décennies après, le champ de bataille montrait encore de nombreux vestiges. L’archéologie pourrait nous en apprendre beaucoup à ce sujet.
Ces vestiges toponymiques sont d’autant plus insoupçonnables que personne dans la région n’a jamais avancé  la thèse que la Bataille de Teutoburg s’était déroulée là et que personne n’a donc procédé à des « ajustements » comme Philipp Clüver. Nous constatons une fois de plus que Delahaye connaissait la Flandre, le Boulonnais et l’Artois comme sa poche et n’avançait rien à la légère.




Cette carte des voies romaines de Belgique par Mertens montre bien que le réseau s'arrête pratiquement à l'ancienne frontière linguistique, à l'ouest très en deçà de la frontière actuelle. Il monte un peu plus haut à l'est mais les pointillés montrent à quel point il est lacunaire. Par ailleurs la Germania, les Menapii et les Tungri y sont mal situés, confomément à l'histoire "officielle".

 REMARQUE : Les Romains attribuaient la prise de Rome au fameux Brennus du "Vae victis". On sait depuis qu'ils ont pris son titre, Brennus signifiant roi, pour son nom. Il en va de même d'Arminius, vocable qui est également un titre. Arminius est en effet une latinisation de herman, homme de l'armée, c'est-à-dire général. Nous ignorons donc son nom véritable. Les Herman pullulent dans les pays de langues germaniques et particulièrement en Flandre.
NOTE 1 : CLUVER (Philipp) ou CLUWER, en latin Cluverius, géographe et archéologue allemand (Dantzig 1580 - Leyde 1622). Sur le conseil de Scaliger, il se livra à une étude systématique de l'histoire et de la géographie anciennes. Une fois fixé en Hollande (1616), il publia sa GERMANIA ANTIQUA (La Germanie antique, 3 tomes, 1616-1630). Il écrivit également INTRODUCTIO IN UNIVERSAM GEOGRAPHIAM (Introduction à la géographie universelle), première tentative de traitement systématique de la géographie historique et politique. L'ouvrage fut publié en 1629 par Daniel Heinsius. (Source : Grote Nederlandse Larousse Encyclopedie, tome VII, p. 254)
NOTE 2 : La carte de Leduque comporte également une preuve éclatante de "l'orientation sur l'ouest" découverte par Delahaye (le nord des Anciens correspond à peu près à notre ouest et tous les autres points cardinaux se décalent de même). La voie qui file plein sud s'appelle La Voie occidentale alors que, selon nos critères, elle devrait s'appeler voie méridionale. De même, en haut de la carte La Voie septentrionale pointe plutôt l'est.

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