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7 - CRAINQUEBILLE AU PORT DES MOUTONS
Personne ne l’a jamais appelé comme ça je crois, mais
quand j’évoque son souvenir je ne peux m’empêcher de penser à ce pauvre
marchand des quatre saisons. Ses clientes, elles, l’appelaient le plus souvent
« Z’yeux bleus ». N’était-il pas en effet surprenant, pour un
marchand ambulant algérien, de poser un regard d’arien sur ses clientes
« françaises », dont le physique trahissait d’ailleurs des origines
qui n’étaient pas toutes nordiques ? Mais Z’yeux bleus possédait d’autres
originales particularités :
Notoirement plus aisé que le pauvre héros d’Anatole
France qui poussait sa charrette à la force des bras, lui, la faisait tracter
par un âne, un âne plein de vigueur et intelligent, mais aussi doué d’une forte
personnalité, comme la plupart de ses congénères. Aussi quand Z’yeux bleus
s’attardait en bavardages futiles avec l’une ou l’autre de ses clientes assez
oisives, l’âne décidait de sa propre initiative de poursuivre la tournée, et
son maître n’avait pas d’autre choix que celui de courir derrière l’attelage,
oubliant quelquefois d’encaisser le prix de sa marchandise, mais négligeant le
plus souvent de rendre la monnaie. Et l’on voyait dans les petites rues
tranquilles de la ville cheminer calmement l’âne tractant la charrette, suivi
de Z’yeux bleus qui courait en levant les bras au ciel et en laçant des
« Ho ! Ho ! » tout à fait inutiles, lui-même poursuivi par
une habitante du quartier en tenue matinale plutôt négligée qui criait :
« Eh ! Z’yeux bleus, ma monnaie ! Ma
monnaie ! »
Je dois aussi préciser que l’attelage était complété
par un chaton docile, toujours gentiment installé sur le dos de l’âne, un
chaton que beaucoup de clientes aimaient caresser, car Z’yeux bleus, en bon
commerçant, savait faire ce qu’il fallait pour procurer un peu de bonheur à sa
clientèle.
Le deuxième surnom de notre ami était Vitamine, et
voici pourquoi :
Le garçon, quoique presque analphabète, était
intelligent, curieux, et ambitieux. Aussi, il enrichissait constamment le
patrimoine de ses connaissances. On le voyait souvent, au beau milieu d’une
discussion avec l’une de ses clientes, sortir de sa poche un carnet tout
défraîchi et un crayon, et prendre quelques notes comme un étudiant
consciencieux, ou quelquefois même demander à son interlocutrice de consigner
elle-même la vérité profonde qu’elle venait d’énoncer.
Ce qui l’avait stupéfié le plus dans la masse des
connaissances qu’il avait ainsi engrangées, c’était l’histoire des vitamines,
ces vitamines qu’on lui avait décrites comme des principes vitaux aussi
puissants que mystérieux, et qui étaient contenues - il ne l’aurait jamais
imaginé ! - dans les fruits et les légumes que lui-même vendait.
Depuis qu’il avait appris cela, il en faisait usage
pour vanter les mérites de sa marchandise. Et dans la ville, on ne repérait
l’approche du marchand, ni par un klaxon discordant, ni par les braiments de
son âne, ni par les miaulements de son chat, mais par l’énoncé qu’il clamait à
tue-tête de ses connaissances en diététique :
« Des citrons ! Vitamines Cé !
Des tomateu ! Vitamines Teu !
Des carotteu ! Vitamines Queu ! »
Elle pouvait bien, la guerre « subversive »,
suivre son triste cours, traînant son cortège d’attentats, de crimes, de
répressions, de tristesse et de rancœurs, les braves petites bourgeoises des
rues tranquilles de la ville poursuivaient sans défiance ni appréhension leur
agréable négoce avec le sympathique marchand ambulant. Qu’il fût
« Arabe », elles ne s’en souvenaient que pour le soupçonner de
tricherie lorsque le montant de leurs achats leur paraissait un peu trop élevé,
bien qu’elles en eussent âprement discuté le prix. Car l’homme était expert
dans l’art de coincer furtivement, d’un doigt habile, le fléau de sa balance
pour augmenter d’un ou deux hectogrammes apparents le poids de la marchandise,
compensant ainsi généreusement sur la quantité ce qu’il avait consenti sur le
prix.
Son commerce aurait bien pu durer longtemps ainsi,
mais un jour, dans une rue proche du commissariat, l’inspecteur Bosten est venu
jouer les trouble-fêtes.
Bosten était un gros homme d’environ trente-cinq ans,
plutôt jovial, qui se promenait, été comme hiver, vêtu d’une chemise légère que
son embonpoint menaçait toujours de faire éclater.
Un matin donc, flanqué d’un jeune et freluquet
stagiaire, croisant l’attelage insolite, il s’arrête à sa hauteur, et
s’adressant à Z’yeux bleus qui était en conversation avec quelques dames du
quartier :
« Dis donc toi, fais voir un peu ce que tu as
dans tes corbeilles ! »
Et sous les regards surpris et indignés des clientes,
il soulève un cageot de pommes de terre, le retourne et en répand le contenu
sur la chaussée, puis fait de même avec un cageot de courgettes, et un cageot
de carottes, et un cageot d’artichauts, de ces précieux petits artichauts
violets, tellement tendres que ce serait un crime de ne pas les croquer tout
crus.
Mais alors, tous s’immobilisent, pétrifiés. Tous, sauf
madame Pierrette qui n’y voit presque pas malgré ses verres si épais qu’ils la
défigurent. Elle est restée silencieuse quand elle a vu jeter à terre les
pommes de terre, et les courgettes, et les carottes, mais pour les artichauts
qu’elle adore, elle a poussé un « Oh ! » profondément indigné
devant l’acte de vandalisme. Et instinctivement elle s’est précipitée pour
ramasser les pauvres petits artichauts qui roulaient dans le caniveau.
Cependant, le premier qu’elle cueille lui paraît si anormalement lourd qu’elle
le présente à dix centimètres de ses verres, et l’examen qu’elle en fait la
conduit à pousser un deuxième « Oh ! » dont l’indignation cette
fois se mélange à la stupeur et à la peur. Ce n’est pas un artichaut. C’est une
grenade défensive, une grenade quadrillée, de ces vicieuses qui projettent dans
toutes les directions des petits morceaux d’acier meurtriers. Bosten prend
doucement l’objet des mains de madame Pierrette et fait signe à son adjoint de
ramasser les autres engins éparpillés parmi les artichauts, une dizaine
environ, puis il sort de sa poche une paire de menottes qu’il passe prestement
aux poignets de Z’yeux bleus.
« Allez ! En route !
– Et lui, le pauvre, qu’est-ce qu’il
devient ? » demande Z’yeux bleus en désignant son âne de ses deux
mains entravées.
« T’inquiète pas pour lui. On s’en occupera.»
L’adjoint, en effet, sans prendre la peine de ramasser
les légumes, saisit une rêne de l’attelage, et le convoi s’ébranle en direction
du commissariat : Bosten tenant le bras de Z’yeux bleus, et son adjoint
guidant l’âne, docile cette fois, l’animal ayant sans doute saisi toute la
gravité de la situation.
On n’allait tout de même pas laisser pourrir ces
marchandises dans la rue. Ces dames alors se partagent les légumes sinistrés,
tout en échangeant avec émotion des propos indignés :
« Vous vous rendez compte ? À qui
pourra-t-on se fier maintenant ? Qui aurait pu croire que Z’yeux bleus était
un fellagha ? Il a bien caché son jeu celui-là ! »
Bosten, son adjoint, Z’yeux bleus, l’âne et la
charrette avaient disparu depuis longtemps. Les discussions s’éternisaient, et
les repas furent rapidement confectionnés ce matin-là.
Le lendemain, il fallut s’habiller comme pour aller en
ville, et aller acheter ses légumes et ses fruits à la boutique distante d’au
moins cinq cents mètres. Mais ce n’était pas cette contrainte qui était le plus
pénible. Non, le plus pénible à supporter, c’est qu’on avait été trompé, trahi,
bafoué !
Deux ou trois mois passèrent. Et un beau jour, on
entendit - Etait-ce possible ? - On entendit au loin, mais de plus en plus
fort et de plus en plus clairement :
« Des tomateu ! Vitamine Teu ! Des
carotteu ! Vitamines Queu ! »
Aucune des maîtresses de maison ne mit le nez dehors,
mais toutes, abritées derrière leurs rideaux ou leurs persiennes fermées,
suivirent des yeux l’équipage fantôme qui progressait. Le chaton n’était plus
là, mais le même âne apparemment tirait la charrette, chargée comme autrefois
de légumes et de fruits appétissants. Et qui marchait à côté ? Z’yeux
bleus en personne qui, comme autrefois, vantait sa marchandise en clamant ses
arguments scientifiques, comme si rien ne s’était passé ! Pourtant, en le
regardant bien, on voyait qu’il avait maigri. Il paraissait triste ! Son
pas, quoique rapide, était assez pesant. Et ses casiers de légumes et de
fruits, tous pleins, n’avaient pas été entamés. Il ne s’arrêta ni même
ralentit, ne regarda ni d’un côté ni de l’autre les maisons qui restaient
closes, comme hostiles, et poursuivit sa tournée comme une corvée inutile.
Il repassa le lendemain, et le jour suivant, toujours
aussi triste, toujours aussi seul. Et son retour suscitait chaque jour des
commentaires inlassablement répétés :
« Vous vous rendez compte ? A quoi ça sert
que la police fasse son travail ? On les attrape, on les relâche presque
aussitôt et ils reviennent nous narguer ! Ah, il n’est pas près de me
vendre ses légumes celui-là ! »
Comment mesdames ? Cela ne vous paraît pas
bizarre qu’on l’ait remis aussitôt en liberté ? Et qu’on lui ait si
gracieusement conservé son âne et sa charrette ? Et qu’on lui permette de
reprendre tranquillement ses activités ? Vraiment, il ne vous vient pas à
l’esprit que le pauvre bougre a été mis à l’abri quelque temps ? Cette
histoire de grenades n’aurait-elle pas été arrangée ? Fallait-il le
protéger parce qu’il avait fourni quelque précieux renseignement ? Ou bien
peut-être que, contraint de se compromettre en effectuant ce transport, il en
avait lui-même informé les autorités qui, pour donner le change, ont feint de
croire à une trahison ?
En tout cas, il vous fallait être bien naïves
mesdames, pour penser qu’on avait vraiment libéré si tôt un authentique
fellagha !
C’est peut-être bien ce doute qui se glissa plus ou
moins consciemment dans l’esprit de madame Gilberte. Toujours est-il qu’un beau
matin, elle ouvrit sa porte et s’avança au-devant de l’équipage :
« Fais voir un peu ces tomates comment elles
sont ? »
L’âne s’arrêta de lui-même et Z’yeux bleus en un
instant rajeunit de dix ans.
« Ah Madame Gilberte ! Ces tomates, elles
sont magnifiques ! Et regarde ces aubergines ! Tu vas faire un gratin
terrible avec ça ! Et pas cher ! Je te fais un prix ! »
Ce fut sa seule cliente ce jour-là. Mais le lendemain,
elles furent quatre ou cinq dans la rue à renouer négoce, et deux ou trois
semaines plus tard, on se serait cru avant l’épisode des grenades.
Oh, tout n’était pas oublié ! On
l’apostrophait :
« Dis, fellagha, il est mûr ton raisin ?
- Ah Madame Simone
goûte, goûte. C’est du miel ! »