Oui, comme je l'ai dit, c'est en évoquant mon prof d'allemand M. NOUVEN que me revient le souvenir du "Bou you you" d'Hammam Bou Hadjar. Je l'ai vu ce petit train au hasard de nos promenades en famille quelque part du côté de Tafaraoui. Mais je ne m'étais jamais assis dans l'un de ses wagons typiques. Ce que j'en connaissais venait essentiellement des commentaires de M. Nouven prenant à parti l'un ou l'autre de ses élèves empruntant régulièrement cette liaison pour se moquer de ce petit train.
"Il va tellement vite quel'on peut descendre en marche du premier wagon, faire son petit besoin en pleine nature sans se presser et remonter dans la voiture de queue...!"
Alors, ce train que je n'avais jamais utilisé a laissé une empreinte indélébile dans ma mémoire d'enfant et j'ai cherché pendant longtemps à en retrouver la trace sans aucun succès jusqu'à ce que....
C'est une rencontre sur un site Pied Noir qui m'a mis en contact avec un natif d'Hammam Bou Hadjar. Ma question fut immédiate et la réponse ne fut pas moins rapide. Si mon interlocuteur n'a pas connu personnellement ce fameux petit train, car il est né l'année de sa disparition, son papa a écrit un livre sur Hammam Bou Hadjar où il évoque largement ce moyen de transport entre son village et Oran.
C'est bien volontiers que je lui cède la parole.
Comme beaucoup de nos concitoyens, nous avons eu, nous aussi, l'occasion de voyager, de Hammam-Bou-Hadjar à Oran et vice-versa, à bord de cet étonnant et si populaire "tramway à vapeur" qui quittait le village aux aurores et nous abandonnait, déjà fatigué, quatre heures plus tard en pleine ville, au bout d'un voyage poussif et animé!
Dans les premières années de la ligne, la voie, au village, arrivait tout près de l'église, et le train venait à reculons chercher sa clientèle éparpillée sur les places, face à l'hôtel AMIC.
C'est à cette époque, d'ailleurs, que de joyeux lurons, un jour, se servirent du train pour une farce mémorable: Il y avait alors la fête annuelle et les baraques foraines étaient dressées en bordure de là voie, le bou-you-you les frôlait donc pour venir, comme chaque jour, prendre son chargement de gens et de couffins. Le wagon de queue stoppé presqu'à l'appui d'une baraque de vaisselle, nos farceurs arrimèrent bien l'une à l'autre et... le train s'ébranla ! Fort doucement, comme toujours, mais avec assez de bonne volonté pour faire s'écrouler la baraque, dans un colossal fracas d'assiettes et de soupières! Et comme le forain dormait à l'intérieur, il y eut, dit-on, autant de jurons qu'il y avait de dégâts.
Ah, quelle vie originale que celle de notre bou-you-you!
C'était bien, soulignons-le, un train peu ordinaire, moitié bus, moitié tramway, mais qui ne s'en laissait pas conter, et vous crachait, rageur, une envolée d'escarbilles charbonneuses à vous noircir un ivoirien lorsque le mécano lui chatouillait la vapeur.
Lorsqu'il s'ébranlait, de sa petite gare-refuge, pour une marche arrière de 500 mètres qui amenait la locomotive devant chez Médéric, il chuintait déjà comme un phoque de cent ans. Son coup de sifflet était alors si faible qu'il n'éveillait même pas les clients de l'hôtel. Mais il sortait de sa cheminée une encre en lourdes volutes, comme menaçante, et qui semblait dire: - ça commence à bouillir, et vous allez bien voir!
Les passagers accédaient à l'intérieur des wagons par des marche-pieds si peu accessibles qu'il fallait parfois s'entraider pour les escalader ; et les banquettes étaient si peu confortables qu'il fallait, comme on disait là-bas, avoir le cul tanné pour en user tout le voyage!
Mais quand venait enfin l'ébranlement du convoi, il se lisait partout un petit air de satisfaction: nous voilà partis!
Quelques petits tcheu-tcheu rétifs, puis enfin plus gaillards, qui vous éparpillaient tout aussi bien quelques couffins dans les jambes. C'est que l'hétéroclite voisinait avec le bruyant, car notre bou-you-you ne donnait pas dans l'apartheid, et si sa cargaison humaine comptait moins de chapeaux mous que de turbans, elle se logeait à la même enseigne!
Le premier arrêt se faisait déjà à la gare où attendaient quelques voyageurs, et le train repartait vers
Ain-El-Arba avec, ici et là, ces haltes surprises en rase campagne, lorsque le mécanicien apercevait les signaux frénétiques d'un arabe.
C'était quelquefois pour monter seulement la fatma, qui, un enfant sur le dos et l'autre au bras, n'était encore qu'à mi-parcours...
Un train, et presque une bonne œuvre !
Les voyageurs s'accommodaient de ces inconvénients et de ces fantaisies. Grâce aux passerelles qui les joignaient, on allait d'un wagon à l'autre, en se protégeant au mieux de ces escarbilles de charbon qui restaient le fléau n°l, et vous encrassaient pour la journée.
Après Saint-Maur et le croisement, où notre bou-you-you laissait monter son jumeau vers Bou-Hadjar le paysage perdait peu à peu de sa platitude. La locomotive exhalait alors de douloureux chuintements, se lançant par à-coups à l'assaut des collines, autant d'Anapurna qu'elle s'efforçait d'escalader avec soumission et héroïsme!
Ah, la bonne, et vieille, et rude machine! Un coup de cul, et, chaque fois, un moins dans le souffle, un long tremblement qui donnait le frisson à tout l'équipage et réduisait l'allure au pas. Mais un jet de vapeur et la belle repartait, comme si son chauffeur l'avait flattée à l'encolure. Parfois, c'était l'arrêt pour de bon, le temps de raviver le foyer. Une partie des voyageurs descendaient se dégourdir les jambes, et si quelques messieurs s'attardaient dans leur petit besoin, ils reprenaient le train en marche, sans courir pour le rattraper.
Quelle aimable monture, docile et flegmatique!...
Franchis ces caps difficiles, le convoi reprenait de la vitesse, assez parfois pour bousculer une vache au passage, se donner une allure d'express du PLM, et lâcher quelques coups de sifflets en bordées afin de bien signaler sa venue et son allure...
Après Arbal, puis Tafaraoui, on le sentait trépignant, pas encore impatient, mais décidé a avaler son parcours et a aller frétiller du wagon au boulevard Magenta. Arrivé là, ayant consciencieusement rempli sa mission et lâché en ville sa cargaison d'ingrats, cette société de bipèdes rouspéteurs et pressés, il accédait enfin, pour quelques heures au moins, à l'indolence et au rêve! ...
Brave et courageux petit train, intrépide bou-you-you!
Il a su, lui, disparaître en beauté, couvert d'hommages et de compliments, sans qu'on ait bien perçu que vieilli, malade, usé, il avait depuis longtemps dépassé l'âge légal de la retraite!
Finalement, ce n'est pas lui qui a disparu!
Non, c'est nous qui, un à un, l'avons quitté, lui laissant moins de recettes que le prix de son charbon, jusqu'à lui préférer ces autocars sournois et caoutchoutés, sans âme ni pudeur, et qui, dans les virages, montrent leur gros derrière comme des nanas qui ne font plus fortune!
Foin de regrets!
Il a eu sa belle mort, notre bou-you-you, à la fonderie plutôt que léché sournoisement par la rouille. On l'a brûlé, comme on a brûlé Jéhanne, ailleurs, pour en faire une sainte!
Il a seulement déploré de fondre comme un sucre, et d'en être amer jusqu'au bout de ses bielles!...
(extrait du livre "Hammam-Bou-Hadjar" de Georges-Emile PAUL)