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HAUBOURDIN

Le soldat Julien Briquet

Mise à jour le 10/04/12

Les superbes lignes qui suivent sont extraites de l’ouvrage « L’hécatombe sacrée » publiée en 1921 par Lucien Détrez. Julien Briquet est le premier soldat haubourdinois mort au combat le 15 août 1914.

Si vous possédez sa photo...

Sur la vallée de la Meuse flotte encore un lambeau de brume. La petite ville de Dinant semble étouffée entre le fleuve et la falaise à pic couronnée par la citadelle. Le vieux clocher d’ardoises, pittoresque et trapu, s’écrase au pied de la paroi grisâtre ; les notes joyeuses n’en sont point tombées qui, chaque année à pareil jour, annonçaient la fête du 15 août, la Dormition de Notre-Dame. Avec le brouillard, la menace et le deuil pèsent sur ce panorama au prodigieux relief. Pareil à un ruban de moire le fleuve insensible, après avoir léché les assises de la Roche Bayard, continue de serpenter au fond de la vallée.

Le maréchal Franchet d’Espèrey

Les petits soldats de France en gardent tous les ponts : ce sont les bons enfants du Nord, la division Deligny du 1er corps de Franchet d’Espèrey. A l’aile droite de l’armée Lanrezac, la veille, ils ont franchi la frontière belge par la trouée de Chimay ; à l’est, nos patrouilles signalent deux divisions de cavalerie allemande : les cent vingt mille hommes du général von Hausen, partis de Malmédy, vont tenter le passage de la Meuse au nord de Givet, afin de s’ouvrir la trouée de l’Oise, route directe sur Paris. Mais que ferons-nous contre le nombre, un contre trois ? En masses touffues, les casques à pointe se sont déchaînés sur les crêtes boisées qui longent la rive droite ; en vain les pièces du vieux fort de Bouvignes ont lancé quelques coups de canon : ils ont pénétré dans Dinant ; ô stupeur ! leur drapeau maudit flotte maintenant sur le vieux donjon. Suspendu au sommet du rocher abrupt et grandiose, le château-fort a toujours passé pour imprenable : un seul passage est possible, c’est l’escalier de pierre aux quatre-cent-dix marches. Héroïque serait l’assaut ; témérité, folie, qu’importe ? Il faut abattre les couleurs ennemies ; l’aventure n’est-elle pas à tenter ?

Le fort de Bouvignes

Tout à coup des flocons de fumée se sont élevés de l’arrière : l’haleine de nos 75 emplit l’air silencieux bientôt déchiré par leur tonnerre miaulant. Nos petits soldats saluent à leur passage au-dessus d’eux nos premiers obus qui donnent une première secousse et font perler de la sueur froide sur les fronts. Le 8ème de ligne est prêt à l’attaque : le colonel Doyen jette à ses hommes un regard enflammé : « Mes enfants, s’écrie-t’il d’une voix vibrante, en avant, à la baïonnette ! » L’acier scintille hors des fourreaux ; dans une charge magnifique le chef entraîne à sa suite deux bataillons. Aux flancs du rocher dont la pierre grise a les reflets indéfinissables des ailes de chauves-souris, une immense grappe humaine se cramponne ; en un lacet rouge et bleu où les baïonnettes jettent des éclairs, elle se hisse vers la citadelle par la montée étroite et rude, passage de la bravoure et couloir de la mort.

L’imprévu de l’attaque et sa farouche impétuosité déconcerte un pue l’ennemi ; d’en haut cependant les mitrailleuses se sont mises à balayer la pente. Elles font bien une coupe sombre çà et là dans la forêt montante, mais la clairière aussitôt se referme et les blessés, pour se soustraire au flot qui les piétine et pour laisser libre l’étroit passage, se traînent le long de la rampe et glissent péniblement au bord de l’escalier.

Voyez-le donc, ce soldat de 1ère classe du 148ème régiment d’infanterie : le brave enfant ! grièvement blessé, sa tête repose sur une touffe de gazon. Sa pensée s’envole vers Haubourdin : là-bas, au foyer il a laissé sa mère veuve et sa jeune sœur. Le plus souvent possible il les a rassurés pendant cette première quinzaine de la campagne.

« Ma chère maman, a-t’il écrit dès les débuts, inutile de te cacher que nous sommes incertain du lendemain : Dieu nous aidera à supporter les épreuves qu’il nous réserve... Quoi qu’il arrive, il faut regarder la volonté divine. Jours d’ennui continuel, de fatigue très grande, nuits d’une ou deux heures de repos ; s’il y a souffrance, n’oublie pas qu’il y a mérite et que l’on ne souffre jamais trop quand les souffrances sont offertes à Dieu... C’est une terrible épreuve que Dieu t’envoie, chère maman, mais d’autres mères en ont aussi. Combien sont malheureuses celles qui n’ont pas la foi !... Si je ne dois plus te revoir, sois consolée : je mourrai en bon chrétien, plein de confiance en la grande miséricorde du Dieu que tu m’as appris à craindre et à aimer. Nous nous reverrons Là-Haut où il n’y a plus de douleur, mais un bonheur sans fin. Efforçons-nous de le mériter par notre entière soumission aux épreuves divines. Votre fils et frère qui vous dit « au revoir ou à Dieu, au ciel ».

Il se rappelle ces lignes émues que lui dictait hier son cœur ; il revoit le noviciat de Melle-Tournai où les Pères de dom Bosco lui ont ouvert, trois années durant, leur école et leur cœur ; à l’âge de dix-sept ans, l’appel de Dieu s’est fait entendre ; il était déjà tard, et puis la famille où fut son berceau ressemblait à celle où le Maître voulut le sien... Mais si Dieu demande aux riches de lui donner des prêtres qui sauront s’incliner sur les misères du pauvre, le bénir et l’aimer, ne se complaît-il aussi parfois à choisir parmi les pauvres ses serviteurs et ses ministres ? Toute vocation fait toucher du doigt la rencontre de l’énergie humaine et de la grâce divine, une vocation tardive plus encore que les autres ; dans ces donations, ainsi que l’écrivait un jour Mgr d’Hulst dans ses Lettres de Direction, « il peut entrer autant et plus d’amour, et c’est la seule chose que Dieu regarde ».

Chez les Salésiens de Melle, le poids de la Règle et de la discipline a donné au jeune aspirant cette maîtrise, cette autorité sur soi-même sans laquelle la pratique religieuse n’est qu’un château de cartes prêt à crouler à la première secousse. Plus il sentait croître la disette des apôtres et la détresse des âmes, plus il brûlait de se donner à Dieu. Ses deux années de service de service militaire à Givet n’ont fait que grandir son zèle, enflammer son ardeur. Il y a continué de préparer son examen d’admission au grand séminaire, et la date du 10 août lui était fixée pour subir les épreuves.

Mais la déclaration de guerre l’a surpris tandis qu’il était encore à la caserne ; et maintenant, à Dieu va !..

C’est aujourd’hui la fête de la Vierge ; il la priait avec une si filiale et si tendre ferveur ! Il se rappelle les belles cérémonies du 15 août à l’école apostolique et dans sa paroisse d’Haubourdin ; ce matin même il eut le bonheur d’assister à la messe, de recevoir le Pain de Forts, et son âme à ce souvenir, s’emplit de surhumaine vaillance... c’et pour mourir : « Fiat ! mère bien-aimée, à Dieu ! »

Tandis que l’héroïque enfant sent la vie lui échapper, et renouvelle à Dieu son sacrifice, là-bas au-dessus de lui se déroule une sorte de rêve épique. Avec une poignée de ses braves, le colonel Doyen vient d’atteindre le sommet de la roche : il bouscule l’adversaire, pénètre dans al citadelle et en arrache l’étendard allemand... Avant de fermer les yeux à la lumière de ce monde, JULIEN BRIQUET voit flotter sur le château-fort de Dinant les trois couleurs de France...

Demain son corps sera pieusement recueilli par le curé d’Anseremme et enseveli près de la petite église.

Et voici, raconté par Georges Druelle, comment sa maman apprit la nouvelle

Les soldats allemands posent devant la halte d’Haubourdin en 1915

Les journaux lillois du 17 août 1914 racontent « la bataille » de Dinant, plus modestement : combat – à laquelle ont pris part des régiments du Nord. On a même ramené des blessés à Lille.

Quelques jours plus tard, l’un d’eux viendra à Haubourdin, devant informer Madame Briquet, chef de station à la halte de l’Hospice, qu’il a vu tomber à ses côtés, à Dinant, son fils Julien.

Mais le soldat, accueilli chaleureusement, comme un vrai fils, n’ose pas annoncer la fatale nouvelle. Il reste deux ou trois jours, ayant retardé jusqu’au tout dernier moment sa déclaration à la pauvre maman.

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© (2009) Jules DUJARDIN @ MIZTECH S. L. I.