" MIZTECH S. L. I. "

La première guerre mondiale vue d’Haubourdin

Thirion et Ferron ( – 1918)

Mise à jour le 08/02/09

La photo de M. Thirion, aimablement fournie par sa nièce, Mme Max née Thirion

Je recherche une photo de M. Ferron

Ce texte, qui décrit un crime de guerre commis par l’armée allemande le 19 février 1918, est basé sur le témoignage de l’abbé Pladys, de M. Thiriez, industriel et de MM. Gay et Barral, respectivement directeur intérimaire et économe de la Maison Centrale de Loos devant la Commission Payelle.
MM. Thirion, directeur de la Colonie Saint-Bernard et Ferron, gardien de la Maison Centrale de Loos avaient décidé de s’enfuir du camp de travail de Waziers afin de ne plus travailler pour l’ennemi et rejoindre la zone libre. Poursuivis mais sur le point de réussir et gravement blessés, ils furent repris le 11 février 1918 et condamnés à mort.

Le prêtre appelé pour leur administrer les derniers sacrements les trouva couchés sur une civière. Avec l’appui de MM. Gay et Barral, il tenta une dernière médiation en grâce. Le général qui les reçut fut inflexible et temporisa pour gagner du temps jusqu’au moment où il leur annonça que la sentence venait d’être exécutée.

Ne pouvant se tenir debout à cause de leurs blessures, les fugitifs avaient été transportés en ambulance dans la propriété Crespel. Et comme on ne pouvait pas les fusiller couchés sur une civière, on les avait ligotés assis sur des chaises !

Voici une transcription de trois textes officiels, déposés aux Archives Départementales du Nord (côte 9 R 363), relatant l’évènement :

MINISTERE DE LA JUSTICE
Administration pénitentiaire

Loos, le 20 février 1918
Le directeur de la Maison Centrale de LOOS,
à Monsieur le Préfet du NORD (cabinet du Préfet)

J’ai l’honneur et le bien vif regret de vous rendre compte que deux gardiens, occupés par les Allemands, M. FERRON de la Maison Centrale et M. THIRION de la Colonie Saint-Bernard ont été fusillés hier soir.
Prévenu vers les cinq heures de la décision du Conseil de guerre, je me suis rendu immédiatement, accompagné de M. Barral, Econome de la Colonie, auprès du Général commandant la division pour demander la grâce de ces deux malheureux agents. Mais ma démarche n’a amené aucun résultat. L’arrêt du Conseil est irrévocable m’a-t-il répondu. Je n’ai même pas eu la triste consolation de serrer une dernière fois la main à ces deux infortunés, car quand je suis arrivé ils étaient déjà partis pour le lieu d’exécution.
Ils avaient, paraît-il essayé de passer les lignes et avaient été blessés et pris. Ils comparurent devant le Conseil de guerre ou plutôt la cour martiale le 19 février dans la matinée et furent fusillés dans la soirée du même jour. M. Ferron, le gardien de la Maison Centrale est né le 19 avril 1886 à Méral département de la Mayenne. Nommé gardien stagiaire par décision ministérielle du 2 décembre 1913, il fut titularisé dans son emploi le 5 mai 1914.
Il était marié et père de deux enfants évacués avec la mère en France non occupée.

Pour le Directeur,
Le Contrôleur ffons,
Signé Gay

MINISTERE DE LA JUSTICE
Administration pénitentiaire

Loos, le 24 février 1918
Le directeur de la Maison Centrale de LOOS,
à Monsieur le Préfet du NORD (cabinet du Préfet)

Jusqu’ici, il m’avait été impossible d’obtenir des faits bien précis concernant nos deux malheureux gardiens. Aujourd’hui, j’ai pu recueillir certains renseignements qui me paraissent devoir compléter ceux fournis le 20 courant et j’ai l’honneur de vous les adresser.
M.M. FERRON et THIRION partirent le lundi 11 février à la brume, et ils furent pris le lendemain, 12, dans la nuit, après avoir été blessés aux jambes, le 1er assez sérieusement, m’a-t-on affirmé. En tout cas, la blessure de l’un et de l’autre les mettait dans l’impossibilité absolue de se tenir debout et de marcher. Il existe ici une lacune qu’il n’a pas été en mon pouvoir de combler. Je perds totalement leurs traces depuis leur capture jusqu’au 19 au matin, jour où ils furent déposés, par une voiture d’ambulance, dans al maison de M. Georges Thiriez, industriel à Loos, banlieue de Lille. Les deux agents étaient couchés dans une civière et, à aucun moment, ils ne quittèrent cette position, même pour comparaître devant leurs juges, vers midi.
L’arrêt de la cour martiale, réunie dans cette maison, était connu des deux malheureux, mais ils espéraient obtenir une mesure de clémence. Ce n’est que lorsque le cure put les approcher, autorisé à s’entretenir avec eux, dans l’après-midi, qu’ils comprirent que la décision du conseil était irrévocable. Ils manifestèrent alors le désir de me voir. Quand le prêtre vint me prévenir il était cinq heures du soir. J’accourus mais il était trop tard. Les deux malheureux n’étaient plus chez M. THIRIEZ ; une voiture d’ambulance les avait emportés, toujours couchés dans leurs civières. Avant le départ de la voiture, un soldat allemand avait demandé et pris deux chaises et deux grandes serviettes.
Vraisemblablement, ils furent fusillés avant six heures, mais leurs corps, mis chacun dans un cercueil, ne furent déposés au cimetière de LOOS qu’aux environs de huit heures. Ils sont enterrés côte à côte et nous avons pu, hier, aller déposer des couronnes sur leurs tombes.

Pour le Directeur,
Le Contrôleur ffons,
Signé Gay

(Cette troisième note est manuscrite)

MINISTERE DE LA JUSTICE
Administration pénitentiaire

Loos, le 25 février 1918
L’Econome de la Colonie de Saint-Bernard,
à Monsieur le Préfet du NORD (cabinet du Préfet)

Le familles du malheureux surveillant Thirion et du malheureux gardien Ferron, fusillés le 19 février, demandèrent à connaître plus tard, avec le plus de détails possible les circonstances qui accompagnèrent la mort de leurs chers disparus. Douloureux récit, qui leur procurera pourtant une triste consolation. Vous-mêmes, Monsieur le Préfet, êtes certainement désireux de recueillir les mêmes échos sur la mort de deux agents relevant de votre autorité. Dans ce double but et afin qu’il nous soit permis de satisfaire dans la plus large mesure possible au pieux désir de deux familles éplorées, il m’a paru utile de fixer dès maintenant et de porter à votre connaissance les renseignements qui me sont parvenus, aussi incomplets soient-ils.

Messieurs Thirion et Ferron faisaient partie des agents envoyés au camp de Wavrin et astreints à des travaux de défense. Ils auraient disparu de ce camp, d’après les dires de leurs camarades, le lundi 11 février. Leur intention paraît bien établie : quitter le territoire occupé, en traversant les lignes allemandes, pour échapper aux misérables conditions de leur existence, j’entends surtout à leurs dures souffrances morales. Ils furent arrêtés dans la nuit du mardi 12 au mercredi 13, après avoir été blessés grièvement par des grenades, M. Thirion au pied et M. Ferron à la cuisse. Le 19 février ils comparaissent devant la cour martiale qui les condamnait à la peine de mort, devant être subie le soir même. J’appris la nouvelle vers 4H 1/2, par M. l’abbé Vladys, de Loos, appelé auprès de nos malheureux agents, qui l’avaient prié d’exprimer aux deux directeurs leur désir de les voir avant de mourir.
En l’absence de M. Bousquier, Instituteur-Comptable ffons de Directeur de la Colonie Saint-Bernard, j’allai sans retard, accompagné de M. Gay, Contrôleur ffons de Directeur de la Maison Centrale, tenter une suprême démarche auprès de M. le Général de division qui voulut bien nous recevoir aussitôt. Malheureusement le sursis d’exécution que nous venions solliciter, pour pouvoir former un recours en grâce en vue d’une commutation de peine, ne nous fut pas accordé. M. le Général nous exprima ses regrets et nous déclara : « L’arrêt de la cour martiale est irrévocable ; toute personne ayant franchi les lignes et allant vers l’ennemi doit être fusillée, d’après les lois de la guerre. D’ailleurs il était déjà trop tard. A notre demande de pouvoir tout au moins voir ces deux malheureux pour les réconforter, les assurer de toute la sollicitude de l’Administration envers leurs familles, et recevoir leur dernier adieu, M. le général nous répondit qu’en ce même instant tout était peut-être fini. C’est en effet vers 5 heures que M.M. Thirion et Ferron, portés sur leurs civières, étaient mis dans les deux voitures d’ambulance qui allaient les conduire de la maison Thiriez au lieu d’exécution.
Ce sera une grande consolation pour leurs familles d’apprendre plus tard de quel courage ont fait preuve leurs chers disparus. Courage qu’un officiel ennemi lui-même a tenu à reconnaître en me déclarant que ces deux hommes étaient tombés comme deux braves soldats, après avoir reçu les honneurs militaires. Thirion et Ferron ont pu regarder la mort en face, ils l’ont attendue la tête haute, refusant de se laisser bander les yeux. Devant ce trépas obscur, ils se sont comportés en héros.
L’autorité militaire allemande a fait inhumer M.M. Thirion et Ferron dans la partie du cimetière de Loos qu’elle s’est réservée. Les corps ont été mis dans deux cercueils. A notre demande, autorisation nous a été accordée de déposer des couronnes au nom du personnel des services pénitentiaires. Une délégation, limitée à quatre personnes : M.M. Gay, contrôleur, et Arlot, gardien ordinaire, pour la Maison Centrale ; moi-même, remplaçant M. Bousquier, souffrant, et M. Magnat, surveillant ordinaire, pour la colonie de Saint-Bernard, avons accompli ce pieux devoir. Suivant le désir qu’ils avaient exprimé, Thirion et Ferron dorment là côte à côte. Ils attendent. Veuve et orphelins, Parents, chefs et amis se réuniront un jour auprès de leur tombe...

Voilà, Monsieur le Préfet, tout ce que je puis dire quant à présent sur ce drame douloureux. Plus tard, d’autres pourront peut-être apporter aussi leur contribution.

L’économe,
signé A. Barral

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