MINISTERE DE LA JUSTICE
Administration pénitentiaire
Loos, le 25 février 1918
L’Econome de la Colonie de Saint-Bernard,
à Monsieur le Préfet du NORD (cabinet du Préfet)
Le familles du malheureux surveillant Thirion et du malheureux gardien Ferron, fusillés le 19 février, demandèrent à connaître plus tard, avec le plus de détails possible les circonstances qui accompagnèrent la mort de leurs chers disparus. Douloureux récit, qui leur procurera pourtant une triste consolation.
Vous-mêmes, Monsieur le Préfet, êtes certainement désireux de recueillir les mêmes échos sur la mort de deux agents relevant de votre autorité. Dans ce double but et afin qu’il nous soit permis de satisfaire dans la plus large mesure possible au pieux désir de deux familles éplorées, il m’a paru utile de fixer dès maintenant et de porter à votre connaissance les renseignements qui me sont parvenus, aussi incomplets soient-ils.
Messieurs Thirion et Ferron faisaient partie des agents envoyés au camp de Wavrin et astreints à des travaux de défense. Ils auraient disparu de ce camp, d’après les dires de leurs camarades, le lundi 11 février. Leur intention paraît bien établie : quitter le territoire occupé, en traversant les lignes allemandes, pour échapper aux misérables conditions de leur existence, j’entends surtout à leurs dures souffrances morales. Ils furent arrêtés dans la nuit du mardi 12 au mercredi 13, après avoir été blessés grièvement par des grenades, M. Thirion au pied et M. Ferron à la cuisse. Le 19 février ils comparaissent devant la cour martiale qui les condamnait à la peine de mort, devant être subie le soir même. J’appris la nouvelle vers 4H 1/2, par M. l’abbé Vladys, de Loos, appelé auprès de nos malheureux agents, qui l’avaient prié d’exprimer aux deux directeurs leur désir de les voir avant de mourir.
En l’absence de M. Bousquier, Instituteur-Comptable ffons de Directeur de la Colonie Saint-Bernard, j’allai sans retard, accompagné de M. Gay, Contrôleur ffons de Directeur de la Maison Centrale, tenter une suprême démarche auprès de M. le Général de division qui voulut bien nous recevoir aussitôt. Malheureusement le sursis d’exécution que nous venions solliciter, pour pouvoir former un recours en grâce en vue d’une commutation de peine, ne nous fut pas accordé. M. le Général nous exprima ses regrets et nous déclara : « L’arrêt de la cour martiale est irrévocable ; toute personne ayant franchi les lignes et allant vers l’ennemi doit être fusillée, d’après les lois de la guerre. D’ailleurs il était déjà trop tard. A notre demande de pouvoir tout au moins voir ces deux malheureux pour les réconforter, les assurer de toute la sollicitude de l’Administration envers leurs familles, et recevoir leur dernier adieu, M. le général nous répondit qu’en ce même instant tout était peut-être fini. C’est en effet vers 5 heures que M.M. Thirion et Ferron, portés sur leurs civières, étaient mis dans les deux voitures d’ambulance qui allaient les conduire de la maison Thiriez au lieu d’exécution.
Ce sera une grande consolation pour leurs familles d’apprendre plus tard de quel courage ont fait preuve leurs chers disparus. Courage qu’un officiel ennemi lui-même a tenu à reconnaître en me déclarant que ces deux hommes étaient tombés comme deux braves soldats, après avoir reçu les honneurs militaires. Thirion et Ferron ont pu regarder la mort en face, ils l’ont attendue la tête haute, refusant de se laisser bander les yeux. Devant ce trépas obscur, ils se sont comportés en héros.
L’autorité militaire allemande a fait inhumer M.M. Thirion et Ferron dans la partie du cimetière de Loos qu’elle s’est réservée. Les corps ont été mis dans deux cercueils. A notre demande, autorisation nous a été accordée de déposer des couronnes au nom du personnel des services pénitentiaires. Une délégation, limitée à quatre personnes : M.M. Gay, contrôleur, et Arlot, gardien ordinaire, pour la Maison Centrale ; moi-même, remplaçant M. Bousquier, souffrant, et M. Magnat, surveillant ordinaire, pour la colonie de Saint-Bernard, avons accompli ce pieux devoir. Suivant le désir qu’ils avaient exprimé, Thirion et Ferron dorment là côte à côte. Ils attendent. Veuve et orphelins, Parents, chefs et amis se réuniront un jour auprès de leur tombe...
Voilà, Monsieur le Préfet, tout ce que je puis dire quant à présent sur ce drame douloureux. Plus tard, d’autres pourront peut-être apporter aussi leur contribution.
L’économe,
signé A. Barral
© (2003) Jules DUJARDIN @ MIZTECH S. L. I.