Pendant presque toute la guerre 1914 - 1918, le canton d’Haubourdin a été sur la ligne des combats. Les renseignements sur les mouvements militaires allemands et leurs approvisionnements étaient cruciaux pour guider les armées alliées qui contenaient l’invasion allemande. Marie-Thérèse Vicot-Lhermitte s’est illustrée dans le réseau « Louise de Bettignies. Elle nous raconte elle-même son parcours dans la résistance.
Si vous possédez sa photo...
Voici son récit de son action :
« Pourquoi rappeler les souvenirs de 1914/1918 ? C’est de l’histoire ancienne ! Je crois même que celle-ci n’a plus de place dans les programmes scolaires ! J’accepte pourtant de le faire parce que c’est pour moi une occasion de rendre hommage à mon chef bien aimé, vénéré et très regretté Louise de Bettignies.
C’est Monsieur Célestin Cordonnier qui me mit en rapport avec elle. Dès le premier contact nous nous sommes comprises et elle m’expliqua ce qu’elle attendait de moi. Je devais lui fournir le plus de renseignements possible sur les troupes de passage ou séjournant à Haubourdin ; mais le but principal était la surveillance de la voie ferrés qui limitait notre jardin. Il me fallait signaler l’heure de passage des trains, le numéro des locomotives, la composition des convois etc... tous ces détails devaient être inscrits sur papier Japon, mince et imperméable, en écriture microscopique à l’aide d’une plume à dessin trempée dans l’encre de chine.
Comme la surveillance devait être permanente, il fallait être plusieurs pour l’assurer. Je pensai donc que mon oncle, Henri Loridan, habitant la maison voisine, pourrait me seconder (ce qu’il accepta).
« Pour le service, me dit-elle, je suis Alice Dubois, vous êtes Mademoiselle Lehaut. Vous m’apporterez les documents trois fois par semaine. Lorsque je m’absenterai, ce sera assez fréquent, vous les remettrez à Monsieur Sion ou à Monsieur Lenfant, Commissaire Central de Tourcoing ». Elle me présenta à ces messieurs. Je quittai le 166 de la rue d’Isly à Lille, véritablement enthousiasmée à l’idée de « servir ».
Enthousismé, mon père le fut beaucoup moins lorsque je rentrai chez moi. Il me voyait déjà devant le peloton d’exécution !... Il ne fut pas difficile de le convaincre et sa permission me fut accordée.
Pour me rendre à Lille, il me fallait un laisser-passer qui n’était pas accordé sans motif valable. Après l’exode d’octobre, je n’avais pas repris mon poste au cours Saint-Hubert où j’exerçais depuis trois ans. Consultée, Madame Lescure, ma Directrice, trouva nécessaire de me rappeler et fournit le certificat nécessaire.
Nous pouvions donc commencer le service, tout allait pour le mieux ! Or, quinze jours plus tard, une boulangerie allemande destinée à ravitailler le front tout proche vient s’établir dans l’usine Defossez, à côté de chez nous et le bureau s’installe dans notre salon. Quelle tuile ! Comment continuer dans ces conditions ? Navrée, je me rendis conter la mésaventure à Alice qui me répondit tout simplement « tant mieux ! pas question d’abandonner ! je compte sur vous ». Je lui fis remarquer que les renseignements seraeint moins précis ! « Faîtes ce que vous pouvez, soyez prudente mais continuez ! débrouillez-vous ! » et nous avons continué.
Dissimulés au fond du jardin dans la journée, mon oncle, dans un faux grenier pendant la nuit et moi, calfeutrée dans ma chambre, nous faisions le guet. C’était beaucoup plus dur pendant la nuit, surtout quand le trafic était réduit. Que de trains militaires, de canons, de mitrailleuses, de wagons de munitions ont silonné la voie ferrée. ! j’ai noté un jour le passage de 52 trains de troupes. Comprenant qu’il se préparait un coup dur, je filai vite à Lille, mais n’ayant aucun rendez-vous fixé avec l’un ou l’autre des agents habituels, je me rendis dans un petit magasin du centre de Lille. Alice m’avait dit « en cas d’extrème urgence adressez-vous là », mais elle avait ajouté « je n’aime pas vous savoir là ». J’ai compris ses raisons lorsque j’y fus convoquée une fois après l’armistice. Je n’y suis jamais retournée.
Parfois, je doutais de l’efficacité de notre rôle. J’en fis part un jour à Alice qui partait en mission Outre-Manche... Un peu plus tard, attendant le passage du train quotidien se dirigeant vers Lille à midi et demi, j’aperçois un avion volant à basse altitude suivant la voie ferré. Je crus que c’était un « Taube » puisque rien ne l’attaquait, lorsque, brusquement, le voyant descendre de loin, j’entendis un fracas épouvantable ! L’avion reprit aussitôt de la hauteur ! Le train de midi et demi ne fut pas signalé ce jour-là ! Mais, le chef de bureau étant allé aux nouvelles nous raconta dans son jargon « gross malher ! beaucoup sodates kapout. Il y a beaucoup espions en ce pays... ». Je n’étais pas une espionne ! J’étais une résistante. Le mot, alors, n’était pas à la mode ! Je me reconnaissais le droit et le devoir de renseigner nos armées, sur ce qui se passait de l’autre côté du front. Lorsque je revis Alice et lui racontais l’évènement, elle se mit à rire en me disant : « Vous êtes contente ? Ce que vous faites sert à quelque chose ! ».
Haubourdin était puni de temps en temps. Tous les passeports étaient supprimés. Ca ne faisait pas mon affaire ! A ma grande stupéfaction, étant allée à la Kommandantur, j’obtint du « diable vert » l’autorisation d’aller faire ma classe .
Laissez-passer et cartes d’identité étaient examinés dans le train, à la porte de Béthune. Pendant un certain temps ce fut un Bavarois, à figure poupine qui se chargeait de l’inspection. Les collégiens espiègles, avec lesquels je faisais route bien souvent le nommaient « rutabaga ». Celui-là n’avait certainement pas le feu sacré et n’était pas terrible, mais, parfois, tout le monde devait descendre au bureau pour un examen plus détaillé et beaucoup plus sévère. J’ai eu la chance de n’être jamais inquiétée.
La dernière fois que je rencontrai Alice, je l’ai trouvée très soucieuse. Elle partait le lendemain pour l’Angleterre. L’arrestation de son lieutenant Charlotte ( Marie-Léonie Vanhoutte) la tracassait. Elle avait bien essayé de la faire libérer mais vainement. Je ne devais plus la revoir.
Lorsque je me suis présentée à son domicile, deux jours après, la fidèle et dévouée gouvernante Hélène Charlet-Dalenne me dit « Mademoiselle est arrêtée ! Donnez-moi vite vos papiers pour que je les brûle et sauvez-vous. Je crois qu’une souricière est établie en face ». Je me suis rendue près de mes élèves mais elle ont dû me trouver bizarre ce jour là.
Dans le courant de la semaine, je fus prévenue officiellement par un agent du service, de cesser toute activité. Monsieur Lenfant avait été arrêté à son tour et le service, complètement désorganisé n’a jamais pu être repris.
Après son arrestation à Froyennes, Louise fut dirigée vers la prison Saint-Gilles à Bruxelles, condamnée à mort dans cette ville en même temps que Charlotte, puis aux travaux forcés à perpétuité. Elles furent alors transférées à la prison de Sieczburg qu’elle quitta pour aller mourir à Cologne le 27 février 1918, victime de son dévouement à la Patrie et des mauvais traitements subis en captivité.
De tous ceux qui l’ont connue ou aidée, il en reste bien peu, hélàs ! Mais il est un cœur qui ne l’oublie pas, c’est celui de « la vieille Marie-Thérèse Lehaut ».
Le faire-part de son décés dans La Voix du Nord, le 15 janvier 1984.