Le maire Augustin Thellier présente les deux Croix de Guerre aux haubourdinois.
La .
Le discours du maréchal Juin.
Sur le podium, .
Voici le texte de son discours :
Lorsque j’ai été pressenti pour venir en personne remettre à votre cité la Croix de Guerre que le Gouvernement de la République lui a décernée, c’est bien volontiers, croyez-le bien, que j’ai donné mon acceptation. Je tenais à revoir ces lieux où il y a treize ans, presque jour pour jour, le gros de l’armée de campagne des Falndres s’est sacrifié pour couvrir la retraite de Dunkerque, et à évoquer moi-même ici le souvenir glorieux des soldats et camarades qui, mêlés aux courageuses populations, se sont battus, dans une lutte sans espoir, uniquement pour l’honneur des armes.
Comment en était-on arrivé là ? Par tout un enchaînement de faits auxquels on échappe diffcilement quand les premières rencontres se passent mal dans un secteur voisin et que l’ennemi s’est aménagé l’effet de surprise. Et cependant, les forces française des Flandres comptaient parmi les meilleures, elles avaient été choisies avec soin pour constituer le corps de bataille destiné à opérer en Hollande et en Belgique en cas de violation par les Allemands des frontières de ces pays. Le 10 mai, ce corps de bataille, composé de la 1ère Armée Française du Général Blanchard, précédé du corps mécanique du Général Prioux, de l’armée britannique du Général Gort, et de la 7ème Armée Française du Général Giraud, s’était découplée pour accomplir cette mission et il avait donné immédiatement la mesure de sa valeur dès les premiers combats. Malheureusement, de notre côté, la mission n’était que défensive, ce qui était déjà un péché contre l’esprit et les dogmes sacrés de l’offensive et de la manœuvre. Néanmoins, aucune armée allemande, si fortement blindée fût-elle, n’aurait été en mesure de rompre notre front de Belgique. Et l’on s’en aperçut à l’action du corps mécanique de couverture du Général Prioux et à Gembloux, les 14 et 15 mai, où fut remporté le seul succès tactique de la Campagne de 40 que les Allemands nous aient officiellement reconnu.
Mais une armée de cette sorte, si on ne la rompt pas, on la déborde et on l’enroule et, après le 17 mai, après le forcement par l’ennemi du passage de la Meuse à Sedan, le succès tactique de Gembloux purement local, ne comptait guère au regard d’une bataille déjà stratégiquement perdue.
On doit regretter qu’au cours de la retraite qui s’accomplit alors, les évènements se soient précipités au point d’empêcher le haut Commandement d’envisager les réactions possibles. Il y eut, à cet égard, quelques bonnes occasions manquées. Ce n’est qu’à la reprise de commandement du Général Weygand que nous fûmes mis, à l’échelon divisionnaire, où je me trouvais placé, en présence d’une volonté de réactions très nette traduite dans les ordres précis que je me souviens d’avoir lus. C’était ce qu’on attendait depuis quelques jours, une masse de 5 à 6 divisions mise en boule et lancée en contre-offensive en direction de la Somme de Péronne.
Mais les choses étaient déjà trop avancées : Depuis le 19 mai, la position du groupe des Armées du Nord, par suite de l’enroulement progressif n’était plus qu’un long pédoncule, rattaché au nord de Dunkerque, et qui allait en se rétrécissant chaque jour davantage. Le 24 mai, nous apprîmes que la contre-offensive vers le sud était décommandée et qu’on allait se replier sur la Lys. Mais nous ne décrochâmes que le 26 au soir. C’était manifestement trop tard. Huit jours durant, les divisions du fond du sac s’étaient battues désespérément pour maintenir toutes leurs positions sans qu’on eût pensé à en tirer avantage. L’Histoire dira, sans doute, un jour, la raison de ces déplorables contre-ordres et contre-temps.
Le 27 mai, au soir, après un premier repli, les divisions de la 1ère Armée Française établies à hauteur de Seclin, s’apprêtent à franchir la Deûle dans la nuit pour gagner la position sur la Lys. La journée a été fiévreuse. Une pression très forte se fait sentir sur le flanc ouest de la poche du côté de La Bassée. Dans l’après-midi, des éléments ont été prélevés en hâte sur les divisions (5 bataillons sur la mienne) pour organiser la position sur la Lys. Les trois Q.G. de Corps d’Armée se sont également portés au nord de cette position.
Dans les premières heures de la nuit, devançant les divisions françaises, une puissante attaque blindée allemande débouchant de la région de La Bassée progresse rapidement vers l’est au nord de la Deûle, s’emparant des points de passage, dont celui très important d’Haubourdin. L’impossibilité où chacun se trouve de les reprendre entraîne alors une ruée vers Lille de façon à chercher un passage libre à l’est de la position supposée atteinte par l’attaque ennemie. Les divisons en arrivent à se cisailler les unes les autres, en sorte qu’au petit jour la situation est devenue inextricable, du fait du mélange des unités. Elle s’aggravera encore dans la matinée du 28 du fait de l’occupation de Lille par les Allemands (faubourgs du nord et de l’ouest exceptés).
Pour y voir plus clair, il faudrait pouvoir remettre de l’ordre et par conséquent trouver un chef. Il surgit, en la personne de mon camarade, le Général Moliné, commandant la 25ème division, qui prend immédiatement le commandement en qualité de plus anciens parmi les divisionnaires présents. Il va voir chacun d’eux et après un bref examen de la situation décide qu’un effort sera tenté à la tombée de la nuit pour forcer le passage d’Haubourdin. J’appuierai cette tentative de mon artillerie, tout en la couvrant au sud et du côté de Lille. J’étais seul, en raison du rôle d’arrière-garde que j’avais assumé les 26 et 27 mai, à avoir gardé un peu de profondeur ; il était nécessaire qu’elle fût conservée pour éviter l’entassement et un laminage sur la Deûle. Cette mission devait naturellement m’attirer tous les coups des divisions agissant concentriquement au sud de la Deûle. Le soir, notre tentative de forcement échoua. Il n’y eeut que les blindés de ma division aux ordre du Commandant de Moustiers qui parvinrent à passer. A l’aube du 29, je me trouvai moi-même en toute première ligne au faubourg des Postes, ayant perdu successivement Wattignies et les faubourgs de Douai et d’Arras. Je plaçai alors le Général Jenoudet de la 1ère Division à Loos derrière moi et fis savoir au Général Moliné qu’il n’y avait plus qu’à se défendre chacun dans son quartier et que probablement je serais le premier à tomber en raison de l’effort déployé contre moi. Ecrasé par l’artillerie, je tins au faubourg des Postes avec presque rien jusqu’à la tombée de la nuit. J’avais épuisé tous mes moyens au moment de l’assaut final qui emporta le faubourg.
Derrière moi, le Général Jenoudet fit alors front à Loos comme les Généraux Dame et mesny à Haubourdin et Mellier à Canteleu. La lutte devait se poursuivre deux jours encore et le Général Moliné vous a dit comment elle finit, dans l’honneur, rendu par nos ennemis eux-mêmes. Je tiens à lui rendre ici hommage car il fut, lui, le chef improvisé, l’âme de cette résistance qui empêcha bien des forces allemandes de se ruer sur Dunkerque, et de géner les opérations de rembarquement de ce qui avait pu s’échapper (des bribes des 4ème et 5ème Corps, une grande partie du 3ème dont la vaillante division du Général Jeaneau qui devait ensuite se sacrifier à Dunkerque où le Général Jeaneau fut tué, les débris glorieux du Corps mécanique aux orgres du Général Langlois).
Je m’incline devant les tombes de mes camarades Dame et Mesny tous deux morts en captivité mais qui reposent ici. Devant tous nos morts et tous ceux qui se sont accrochés désespérément au sol de la Patrie, je salue avec émotion les vaillantes populations qui les ont aidés et qui ont mérité par leur attitude de recevoir la distinction aujourd’hui conférée à Haubourdin pour l’ensemble des localités où ont eu lieu les combats que je viens de retracer.
N’oublions pas que les divisions qui ont succombé dans ce Pré Carré, qui restera celui de « l’honneur sauf », comptaient parmi les meilleures de notre Armée et qu’il a fallu la circonstance malheureuse d’une rupture des liens tactiques pour que l’ennemi en vint à bout. Du reste, les combats de la Libération ont montré plus tard ce qu’on pouvait faire avec les mêmes hommes dans des circonstances à peine plus favorables.
Nous devons en tirer les leçons qui fortifient nos résolutions dans l’avenir et aussi des raisons de croire et d’espérer dans la Paix traversée d’inquiétude où nous sommes entrés.
Haubourdin, le 19 avril 1953.
A. Juin,
Maréchal de France.
En bas de la tribune, à droite le Cardinal Liénart.
Citoyens d’Honneur
La ville d’Haubourdin reconnaissante confère le titre de Citoyen d’Honneur au Maréchal Juin et au Général Molinié.