Il y a dix huit ans, je t'accueillais dans notre vieille maison vicariale secouée par la guerre. Ensemble, fraternellement, nous avons fait équipe, nous passionnant pour la jeunesse.
En 1951, je te quittais pour aller vers Lille. Treize ans plus tard, je te retrouvais dans ce quartier du P'tit Belgique. Je n'oublierai jamais cette longue soirée du mois d'août où ensemble nous avons évoqué les souvenirs du passé, regardé le chemin parcouru par tous deux et renoué notre amitiépour les jours à venir. Je connaissais ta vie présente car nous nous étions rencontrés en ces treize années mais j'en ai perçu toute la profondeur et l'angoisse en cette soirée.
Prenant quelques feuillets sur ta table, tu me lisais avec force et passion ces lignes : "Des hommes ont été sensibles à la vie fraternelle d'un prêtre semblable à eux. Ces prêtres étaient entrés dans le monde ouvrier par la vie et ils savaient qu'il n'y a pas d'autre voie.
Le véritable problème ce n'était pas leur existence à eux prêtres mais celle du monde où ils vivaient."
Ce monde où ils vivaient... tandis que je te quittais dans la nuit, je ressentais une profonde inquiétude en traversant ce quartier : nuos partagions, toi et moi le même sacerdoce, nous nous sentions l'un et l'autre profondément unis dans la même Eglise de Jésus-Christ, nous nous comprenions l'un et l'autre en profonde amitié mais tout ce monde ouvrier avec qui tu partageais fraternellement la vie, dans lequel volontairement, par amour, tu t'étais inséré, comment nous regardait-il tous deux : toi leur frêre de travail et de souffrance, toi "l'abbé"... pas comme les autres... et moi qui devenais leur curé après avoir été avec toi leur vicaire. Comment serait-il possible que tout tes amis de ce quartier découvrent que le même amour nous empoignait tous deux, pour eux tous, malgré les tâches différentes qui étaient les nôtres : toi prêtre au travail avec eux et parmi eux et moi prêtre du ministère paroissial.
C'est alors que je pensais : avec toi, Joseph, ce sera peut-être possible. Notre amitié permettra peut-être qu'ils devinent, un jour, que mon amour passe à travers notre commune amitié.
Mais voici que soudainement tu viens de les quitter et de me quitter. Jamais Haubourdin n'oubliera le témoignage de ton cher P'tit Belgique et celui d'une paroisse toute entière. Tous, fraternellement mélês, ont rendu hommage à ton sacerdoce. Malade cette semaine là, je n'ai pu seulement que me trapiner quelques instants pour te dire au revoir dans cette petite pièce où deux mois plus tôt nous étions en fraternel tête à tête. Et comme tous je t'ai regardé enveloppé de ta chasuble où brillait ce mot : "Paix". Et j'évoquais alors ces mots de Jésus au soir de sa résurrection : "La Paix soit avec vous" et en pensant, comme dans la nuit d'août, à tout ce quartier et à tous ceux que tu laissais, je retrouvais ces mots de Jésus quelques heures avant sa mort : "Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que là où je suis, ils y soient aussi avec moi".
Alors la Paix est entrée dans mon coeur. Mais cependant, Cher Abbé Degruson, toi qui seras toujours "l'abbé" pour eux, tes amis, permets que le témoignage que j'apporte de notre amitié leur fasse découvrir que je les aime, moi aussi, de tout mon coeur.
Et un poème que lui dédia Mlle Escudier, une paroissienne d'alors 75 ans :
La Foule en rangs pressés d'hommes de tous âges
Remplit toute l'Eglise et s'unit pour chanter !
Pourquoi donc cette Joie, éclairant les visages,
Où des larmes, soudain, s'arrêtent de couler ?
Ce sont des ouvriers, aux figures brunies,
Avec leurs vêtements de rudes travailleurs,
Et leur calleuses mains, aux promptes énergies,
Bâtissant du bonheur, à pleins gestes et coeurs !
Mais pourquoi cette Joie ? Un cercueil dans l'Eglise
Est pourtant là, posé, dans la foule, au milieu.
Quelqu'un est-il donc mort ? Mais non ! Qu'on se le dise !
Non, Jamais, rien n'est mort ! Tout ressucite en Dieu.
Il s'appelait Joseph ! Celui, pour qui l'on prie,
Mais, c'est lui qui, surtout, du ciel, peut nous aider !
On l'aime toujours tant, ce compagnon de Vie,
Qu'en pensant à sa Joie, on ne peut s'attrister !
Car il a sûrement l'immense récompense
Que le Christ donne à ceux qui l'aiment le mieux.
Ce bon prêtre l'aima, toute son existence,
Dans ses frères souffrants, pauvres et malheureux.
Car lorsque c'est en Dieu que l'on s'aide et qu'on s'aime
On veut continuer le plus beau des métiers,
Sur terre et dans le ciel, notre tâche est la même :
DE L'AMOUR ET LA JOIE, ETRE LES OUVRIERS !
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© (2003) Jules DUJARDIN @ MIZTECH S. L. I.