Cette Première Messe, avec quelle attention, quelle ardeur, on la préparait !...
Double préparation... La célébrer avec sainteté... La célébrer avec une irréprochable fidélité à ses rites de précise et majestueuse grandeur...
Il y avait longtemps que l'âme se disposait... Que de méditations sur la Sainte Messe, au cours des trois années (au séminaire) !...
M. Villette et MM. les Directeurs revenaient souvent sur ce sujet privilégié.
Ils insistaient à nous pénétrer de cette grave pensée que la mission essentielle du prêtre c'est d'offrir le sacrifice de la messe. Car par elle il réalise la médiation de pardon et de paix entre Dieu le Père et les hommes pécheurs, au moment où, ayant mis les paroles de la consécration Jésus dans l'Hostie et dans le Calice, il élève l'auguste sacrifié bien haut vers le Ciel.
Les autres bienfaits de son ministère, opérés par les sacrements, n'ont de valeur et d'efficacité que dérivés, en eaux vives, de cetteinépuisable fontaine de grâce qu'est la Messe.
Pas de céleste réconciliateur sur l'autel, dans les mains du prêtre, entre Dieu et l'homme : pas de faveurs divines tombant des sources célestes, à profusion, sur la terre.
En outre, c'est par la Messe que le prêtre, artisan du miracle de la Trassubstanciation, établit, maintient et perpétue la Sainte Eucharistie parmi les hommes...
Pendant les mis qui amenaient l'Ordination et la Première Messe, on vivait en la permanence de ces hautes et bienfaisantes réflexions.
Et, dans une atmosphère de ferveur, où s'épanouissait l'âme déjà sacerdotale, on exaltait à l'avance le jour où l'on netrerait en une telle intimité avec le divin, avec Dieu même, surtout avec Jésus tant aimé parce qu'Il est Homme en même temps que Dieu...
La Messe !... Et ce n'étaient pas les seules exhortations de MM. les Directeurs qui inclinaient les futurs prêtres à la révérer, mais leur exemple. Tant ces religieux étaient dignes et recueillis à célébrer la leur, devant les séminaristes, chaque matin.
Les dimanches, la Grand'Messe avec ses nombreux participants, depuis le prêtre qui officiait, jusqu'à l'humble céroféraire, et, dans la nef dont les bancs s'alignaient comme stalles au choeur, ces rangées de lévites et de directeurs en surplis, cette messe solennelle, aux rites enveloppés de la caressante harmonie du chant grégorien, faisait une incomparable fête liturgique, où l'esprit, l'âme, les hautes facultés, comme l'ntelligence, les modestes, comme la sensibilité et l'imagination, le corps lui-même, abandonné à une reposante paix, jouissaient d'une béatitude pleine, pressentiment du céleste bonheur...
Telle était la préparation spirituelle...
Intervenait enfin M. le Directeur, le Grand Maître de Liturgie. C'était, pour le cours de l'abbé Henri, Monsieur Y, dont il fut déjà parlé en d'autres circonstances, et qui, en ces années-là, exerça sur la formation rituelle des futurs prêtres une action magistrale.
Ces pages n'ont-elles pas annoncé, en un certain chapitre, que Monsieur Y, réformateur malheureux à bouleverser des traditions, prendrait un jour, sur un autre domaine, une revanche de noble style ?... La voilà !...
Donc, Monsieur Y, à jour fixés, rassemblait les diacres près d'un vieil autel au bois décoloré, dans une chapelle d'exercicesou de "répétitions". Il donnait d'abord d'excellents avis de convenance générale.
"Ne gardez pas, disait-il, la houppelande sous l'aube. Vous ressembleriez à un tronc d'arbre revêtu. Attendez le grand âge pour vous préserver du froid au détriment de la ligne"
"Veillez à bine serrer l'amict dans le col de l'aube, afin d'éviter autour du cou de disgracieux bourrelets. Et que celle-ci ne reste pas en l'air, accrochée on ne sait où, mais descende régulièrement jusqu'au pourtour de la soutane."
"Dès l'or que vous allez monter à l'autel prenez souci de votre habillement sacré. Ne vous jetez pas au dos en fébrile vitesse et ne vous encourez pas sans contrôler votre mise. Il y a d'ailleurs une prière à réciter, avec un respect posé, à la vêture de chaque ornement."
"Votre parure extérieure doit être mieux que correcte, mais agréable à voir. Donc ne vous prêtez pas à la caricature..."
"Ainsi vous faut-il porteur égale attention à l'attitude corporelle, au cours de la Messe."
"Il y a des prêtres qui, au Dominus vobiscum, à l'orate fratres, se retournent trop vivement vers le peuple, à tel point que la soutane et l'aube, soulevées par le tourbillon, se gonflent en parasol autour d'eux."
"D'autres, se laissant bercer au rythme de la Préface ou du Pater - ce qui est bien - éprouvent tout à coup l'inconsciente fantaisie de se balancer à droite et à gauche en chantant - ce qui est ridicule..."
"Il faut laisser ce travers très drôle aux chanteurs novices qui font leur début sur le théâtre d'un patronage."
"Evitez la génuflexion d'homme fatigué, qui s'appuie si fort de ses poings fermés au bord de l'autel, que, du même coup, d'un geste inélégant, il lève un coude pointu vers le ciel."
"Que votre tenue soit exempte de lourdeur, de raideur, de tassement, mais dégagée, érigée - et, par suite, noble, voire majestueuse ; je dirai, sans crainte d'exagération : hiératique, c'est-à-dire sacrée jusque dans ses lignes. Comme celle des saints qu'on voit dans nos églises, aux tableaux, aux vitraux d'art, aux statues religieusement sculptées."
"Pareils à ces saints, tenez les mains franchement jointes devant la poitrine, quand elles doivent l'être - paumes et doigts bien unis, à plat, et non doigts enlacés."
"Cet aspect extérieur du prêtre agit plus qu'on ne le croit sur les yeux et sur l'âme des fidèles, et les dispose à vénérer la Messe, à honorer celui qui la célèbre avec tant de respect."
Alors, M. le Directeur Y prononçant, escortées des gestes rituels, les paroles de la Messe, en venait à maints préceptes précis et pertinents :
"Evitez, je vous en prie, disait-il tout précipitation. Quel temps gagnerez-vous à vous hâter ?... Deux minutes ?... C'est peu !... Si c'est plus, vraiment vous dépasserez les limites d'une tolérable rapidité... Ce ne sera pas gain, mais perte... Et vous mériterez le blâme."
"La messe est l'oeuvre tellement principale de piété et d'apostolat, qu'un prêtre doit s'imposer le temps de la conduire avec une lente gravité. Cela ne vuet pas dire qu'il doit la traîner en longueur. Vous connaissez cette règle de sagesse : hora media ad minimum, ab amictu ad amictum ; une demi-heure au moins, entre mettre et déposer l'amict - quand on ne distribue pas la Sainte Communion.
"Ne vous laissez pas "tuiler" par le servant de la Messe et ne le "tuilez" pas vous-même."
"Vous comprenez ce que je veux dire. Les tuiles, sur les toits, s'imbriquent d'un tiers, l'une sur l'autre, comme des écailles de poisson - et c'est fort beau... Ainsi, quelquefois, certains répons, comme ceux du Kyrie eleison et de Deus tu conversus vivificavobis nos - et c'est fort laid."
"Défendez à l'enfant de choeur de vous donner la repartie avant que vous n'ayez fini votre partie. Et retenez vous énergiquement de prendre la suite, tant qu'il n'a pas fini lui-même."
"Rien n'est malséant comme le "tuilage". Il semble révélateur d'un empressement déplacé. On dirait qu'il joue au concours de vitesse..."
"Ah ! pour l'honneur de la Messe, ne "déclamez" pas votre Messe !..."
"Parce qu'on lit l'Epître et l'Evangile, on tend à prendre le ton du récit ou du drame qui s'y trouvent inclus.
"Parce que l'on récite d'émouvantes prières, on croit devoir s'élever au ton pathétique, ou traduire ses sentiments par des élans et des soupirs."
"L'émotion de l'âme, loin de s'extérioriser de telle façon, sur un tel mode, doit rester intimement cachée."
"Prononcez distinctement chaque syllabe selon le "recto tono", le ton uni, celui que l'on exige de vous à la lecture publique. Lui seul est d'une solennelle grandeur. Et vous ne éprouvez d'ailleurs la forte sensation à la Messe collective, célébrée par les nouveaux prêtres, avec Monseigneur, le jour de l'Ordination, et où toutes les prières, sans exception, se récitent lentement, syllabe par syllabe, à haute et uniforme voix."
"Puissiez-vous, à la célébration de votre Messe privée, garder, sans jamais vous en départir, cette cadence et ce ton..."
Au fait, le sens de cette majesté de la prière est tellement associé, dans l'âme de l'abbé Henri, aux souvenirs de l'Ordination, qu'il retient en indestructible mémoire les belles oraisons qu'en la Cathédrale de Cambrai, à la Messe, avec Mgr Sonnois et les vingt et un compagnons nouveaux prêtres, il récita, le samedi des Quatre-Temps de l'Avent, le 19 décembre 1903.
Elle lui sont restées à délices, surtout celle de la Sainte Vierge, la cinquème "secrète", dite tout haut ce jour-là, et dont la phrase enchaîne si harmonieusement la pensée, et dont le rythme est si agréablement balancé :
In mentibus nostris, quaesumus, Domine, verae fidei sacramenta confirma, ut qui conceptum de Virgine Deum verum et Hominem confitemur, per ejus salutiferae resurrectionis potentiam ad aeternam mereamur pervenire laetitiam...
Evidemment, la traduction brise quelque chose du charme. Mais tout de même :
Dans nos âmes, Seigneur, confirmez, nous vous en prions, les effets sacrés de la vraie foi, afin que nous, qui reconnaissons vrai Dieu et Homme Celui qui est né d'une Vierge, nous méritions, par la vertu de sa résurrection porteuse du salut, de parvenir à la joie éternelle...
"A la Grand'Messe, chantez bien, continuait Monsieur Y, chantez vraiment. N'éteignez pas votre chant dans une sorte de lecture à voix rapide, aigre et sèche. D'autre part, ne criez pas votre chant."
"Entendez vous avec l'organiste et les chantres, pour le ton, les notes initiales à prendre. Certaines discordances netre l'autel et la tribune font un effet affreux."
"Les oraisons, l'Evangile ont leur belle mélodie. Celle de la Préface, celle du Pater sont exquises dans leur simplicité."
L'abbé Henri se rappelait jusqu'à quel émoi l'enchantait la préface de son doyen, M. Cateau. A tel point que, peitit garçon, il se disait : "je serai prêtre pour chanter comme M. le Doyen..."
Enfin, Monsieur Y exigeait le respect des gestes liturgiques : les bénédictions que la main droite trace sur l'hostie et le calice, avant, pendant et après la consécration. Hostiam + puram, hostiam + sanctam, hostiam + immaculatam, panem + sanctum vitae aeternae et calicem + saltis perpetuae...
"Que ces gestes tracent vraiment des croix lentes, nettes et distinctes, et ne rappellent en rien les mouvements volubiles et hâtifs de la pâtissière qui bat des œufs ne neige..."
"Et surtout, avec quelle noblesse surhumaine, qui fasse dans le prêtre ne plus voir l'homme, doit être réalisée l'œuvre de la consécration ; l'action la plus prodigieuse parmi celles qui se font, au nom de Dieu, en ce monde ; l'acte où, mot par mot, geste par geste, le ministre à l'autel renouvelle la Cène du Jeudi-Saint ! Celle où, pour la pemière fois, Jésus s'ensevelit vivant sous la forme frêle d'un morceau de pain et au creux d'une humble coupe !..."
"Lui qui, la veille de sa passion, prit du pain dans ses mains saintes et vénérables, et, ayant levé les yeux au ciel, vers vous, Dieu, son Père tout puissant, vous rendant grâce, le bénit, le rompit... Qui, pridie quam pateretur..."
"Voyez-vous, concluait notre maître, vous maintiendrez sur la conduite de votre Messe une vigilance continue, de jeunesse et de vieillesse, afin que jamais ne déchoie en routine, même extérieure, l'acte le plus sacré de votre ministère divin..."
"Il faut que les fidèles déclarent de chacun de vous : "Monsieur Untel, comme il a bien dit la messe !..."
Une fois, plusieurs fois données ces magnifiques et en même temps familières leçons, fini l'apprentissage de la grande action sacerdotale, Monsieur Y appelait, l'un après l'autre, les prêtres ordinands et leur faisait passer l'"examen de la Messe."
Toute la Messe d'un bout à l'autre récitée, et toute la liturgie observée, développée strictement par chacun, devant lui.
On juge des heures accumulées que cet office lui dévorait !... Monsieur Y, pour cette préparation des ministres du Saint-Sacrifice, n'épargnait ni sa peine, ni son temps...
Et, depuis trente-quatre ans, pour ce bienfait, c'est à lui que, Henri et ses comagnons - dix-sept encore en 1937, sur les vingt-deux de 1903 - rendent grâce, chaque matin, avant de monter à l'autel...
Journées inoubliables et qui, pendant cette vie, resteront toujours présentes en leur suavité, et même pendant l'autre vie, dans ce bonheur plus réel, divinement concret, où l'on voit, où l'on touche le Jésus de l'Eucharistie et de la Messe, le Dieu de l'éternité...
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© (2003) Jules DUJARDIN @ MIZTECH S. L. I.