William Lever, premier vicomte de Leverhulme, peint par William Strang.
La première pierre de l’usine d’Haubourdin des Savonneries Lever fut posée le 29 octobre 1911 par Auguste Potié, sénateur-maire d’Haubourdin, en présence de William Lever, fondateur de la société. L’inauguration eut lieu en juin 1913. Interrompue pendant la première guerre mondiale, la production reprendra en 1920 avec la mise sur le marché du savon « Sunlight » puis de la poudre à récurer « Vim » et du savon en paillettes « Lux » en 1929. Le savon « Girafe » apparaîtra en 1936 et la fabrication de la poudre « Persil », à base de savon, sera lancée en 1937.
L’inauguration de l’usine en 1913
Les représentants de la presse entourant M. Macchi, administrateur
Le texte qui suit est extrait du Grand hebdomadaire illustré du 15 juin 1913. Il décrit avec assez de précision le processus de fabrication de l’époque :
La société dite des « Savonneries Lever », plus connue dans le public sous le nom de « Sunlight Savon », a fait construire à Haubourdin d’importants établissements, qui viennent d’être mis en exploitation. Comme tout ce qui touche à la vie économique de notre région du Nord ne peut être étranger à nos lecteurs, nous croyons les intéresser en donnant un aperçu du fonctionnement de ces vastes usines.
Faire choix pour la construction de ses établissements d’un terrain situé à l’intersection d’une voie ferrée et d’un canal, telle est la pratique généralement adoptée par l’administration de la société Sunlight Savon.
La réalisation de ces conditions permet de réduire à leur minimum les frais de transport, et, par conséquent, de diminuer d’autant le prix de la matière fabriquée pour en faire bénéficier le consommateur.
La nouvelle usine d’Haubourdin répond entièrement à cette conception. C’est dans les prairies qui bordent la Deûle canalisée et la voie ferrée de Lille à Béthune, qu’elle a été construite. Une voie de garage raccordant la voie du chemin de fer avec le quai aux marchandises de l’usine n’est encore qu’à l’état de projet, mais elle est prévue, et des démarches en vue de son prochain établissement ont été faites auprès des administrations compétentes. Le long du canal s’étend un large quai ombragé de trois rangées d’arbres et sur lequel s’ouvrent les trois portes de la grille qui entoure les vastes établissements. L’une de ces portes, du côté de la voie ferrée, donne accès au magasin des matières premières ; celle du milieu s’ouvre sur les diverses salles des machines, et la troisième, près de laquelle s’élève l’habitation du concierge, mène au quai de déchargement ou d’expédition, sur lequel s’ouvrent les magasins, l’imprimerie et l’atelier de construction des caisses.
Toute cette partie ne forme, en quelque sorte, que la façade postérieure de l’usine, que l’on peut voir du côté du canal ; c’est par là qu’arrivent toutes les matières premières et que sortent les produits fabriqués. De l’autre côté, vers la ligne du chemin de fer qui, à cet endroit, décrit une courbe prononcée, et sur une avenue superbe, qui a reçu le nom du directeur de cette usine modèle, l’avenue Macchi, s’ouvrent les bureaux.
Du côté de la Tortue canalisée
Est-il besoin de dire qu’ils sont installés avec tout le confort de l’hygiène que recherchent toujours nos voisins d’outre-manche ? Larges et spacieux, ils sont parfaitement aérés, et il convient d’ajouter que bien que le plus grand esprit pratique ait présidé à leur installation, le luxe n’en est pas banni : le mobilier, en effet, est entièrement fabriqué en acajou massif ; il en est de même pour les bureaux de l’administrateur et des directeurs et ingénieurs, qui se trouvent à proximité du bureau des employés. Ici et là règne un silence absolu : c’est le travail de la ruche ou chacun, sans s’occuper du voisin, accomplit sa tâche particulière. Quand vient la fin de la journée, comptabilité, registres, livres de toute sortes disparaissent des bureaux et sont déposés dans un vaste coffre en ciment armé, de cinq mètres de long sur deux de large, avec porte blindée, et dans lequel ils se trouvent à l’abri non seulement de toutes curiosité indiscrètes, mais encore des dangers qui pourraient résulter d’un incendie possible.
Derrière les bureaux sont situés les ateliers qui s’étendent sur une immense surface. C’est, évidemment, la partie la plus curieuse, celle que le visiteur s’attarde volontiers à parcourir, en suivant lentement et comme par degrés les différentes phases de la fabrication du savon.
Nous prenons les matières premières au moment où elles quittent le magasin, où elles ont été momentanément remisées à leur déchargement des wagons ou des bateaux : les unes, graisses solides, sont restées en fûts ; les autres, huiles diverses, ont été déposées dans les immenses réservoirs rangés, au nombre de quatre, parallèlement au canal ; chacun d’eux contient cent mètres cubes, soit, par conséquent, pour l’ensemble, 400 000 litres d’huile de réserve.
Ce produit est aspiré à l’aide de pompes à vapeur et transporté dans des cuves de cuisson. Les graisses sont vidées pour ainsi dire automatiquement de leurs barils, qui, au moyen d’un monte charge pouvant élever quatre tonnes, sont montés à l’étage supérieur de l’établissement. Là, la bonde est enlevée et le tonneau renversé sur un tuyau métallique par lequel arrive un jet puissant de vapeur. La graisse fondu tombe sur un filtre qui en retient les impuretés, puis elle se déverse dans des baquets d’où elle va rejoindre les huiles dans les cuves de préparation.
C’est dans cette partie de l’usine que se fait, à proprement parler, la fabrication du savon. C’est là aussi que les ouvriers, armés de larges pelles, procèdent au mélange des divers sels qui doivent entrer dans la composition du produit fabriqué.
Huit cuves pouvant contenir chacune soixante tonnes de savon occupent la moitié de la salle, qui a été disposée, du reste, en vue d’agrandissements ultérieurs. Des pompes foulantes chassent, successivement, dans ces cuves, les huiles et les graisses, déjà à l’état liquide, qui sont alors soumises à la cuisson. En effet, des serpentins, chauffés à la vapeur et qui tapissent pour ainsi dire le fond et une partie des parois de la cuve, portent lentement le liquide à l’ébullition. La cuisson complète demande quarante huit heures.
Après quoi le savon liquide, mais reposé, est soutiré par un procédé de décantation ; il coule, alors, dans des malaxeurs, où il est soumis à un battage énergique et, de là, par des bacs en bois, dans des « formes » ou « mises » métalliques, où il se refroidit progressivement.
Ces formes à savon sont démontables ; elles sont composées de parois en fer, dont les parties sont accolées et serrées l’une contre l’autre par des tiges terminées par des boulons. Leur fermeture est donc hermétique. Avant la coulée, les parois de chaque « mise » sont barbouillées d’un enduit spécial, qui empêchera le savon refroidi d’y adhérer. Ces « cuves » de refroidissement, au nombre de 200 contiennent, chacune, 1500 kilos de savon.
Lorsque le refroidissement, qui dure habituellement cinq jours, est suffisant, des ouvriers tassent encore la masse à l’aide de pilons à main, puis les formes sont ouvertes, les blocs de savon sont passés dans des appareils, garnis de minces câbles d’acier, comparables à des cordes de piano et qui coupent la masse en 25 tranches parallèles ; ces tranches sont placées ensuite sous un appareil analogue, qui les divise en barres dans lesquelles on découpera enfin six savons.
La pâte ne peut encore être soumise à la presse qui doit lui donner la forme qu’elle présente dans le commerce. Des meules de barres, semblables à celles que construisent les briquetiers en pareil cas, sont édifiées dans l’immense salle, où elles resteront dix jours au séchage ; car plus il sèche lentement, plus le savon conserve ses qualités, plus il reste onctueux et gras au toucher. Cependant, lorsque les besoins des commandes l’exigent, le séchage est activé. Des chariots chargés de barres de savon, toujours disposés en meules, sont conduits dans une chambre spéciale, complètement fermée, et dans laquelle un ventilateur puissant fait passer un violent courant d’air.
Dès que la matière a perdu son excès d’eau, les barres sont divisées en pains, qui, placés dans un appareil mû à l’électricité, sont frappés à la marque du Sunlight savon ; ils tombent, alors, sur un transporteur automatique et, à leur passage, ils sont visités et vérifiés par des ouvrières chargées de l’emballage. Si cet estampage présente quelque défectuosité, les savons sont jetés au rebut et ils seront...
Sur les photos ci-dessus et ci-dessous, la Deûle est en haut et en diagonale, la voie de chemin de fer en bas. L’entrée se fait, soit par l’avenue Macchi par un petit pont qui enjambe la Tortue, soit le long de la Deûle. L’usine ne s’est pas encore étendue jusqu’à l’avenue de Lassus.
Ci-dessus, l’entrée de l’usine du côté de la Deûle et ci-dessous, l’entrée de l’usine du côté de la Tortue (avenue Macchi).
Voici le rappel de l’ouverture de l’usine écrit dans le monde illustré du 15 juin 1923
Parmi les grandes firmes industrielles de la région du Nord, il en est une dont la renommée n’est plus à faire ; nous voulons parler des Savonneries Lever, créateurs de ce merveilleux « Sunlight Savon » dont la réputation, on peut le dire sans exagération est mondiale.
A la veille de la guerre, la Société Anonyme des Savonneries lever mettait la dernière main à l’édification d’une usine modèle, et dans le monde des affaires on se souvient encore de cette joyeuse journée de 1913 où tous les représentants qualifiés du commerce du savon se trouvaient groupés à Haubourdin pour fêter l’inauguration.
Nous avons pu retrouver quelques brochures, revues techniques ou journaux quotidiens qui relataient cette belle manifestation à laquelle assistaient le Préfet du Nord, M. Auguste Potié, sénateur et maire d’Haubourdin, ainsi que les principales notabilités administratives, financières, commerciales et industrielles du département du Nord.
D’une de ces revues nous extrayons ces quelques lignes qui dépeignent bien l’œuvre entreprise par les savonneries Lever :
« Cette installation peut passer à juste titre pour le modèle du genre. Nulle part, on ne trouverait un ensemble aussi complet, un outillage aussi parfait et aussi moderne, répondant le mieux à la production et la la manutention du savon en général. »
L’intérieur des bâtiments est ordonné d’une façon si intelligente et heureuse qu’elle va même jusqu’au luxe, si toutefois on veut reconnaître du luxe dans l’application du machinisme moderne et du comfort. »
« Le problème de l’exquise propreté, cette fille aînée de l’hygiène, y est observé dans les détails les plus minutieux, aussi bien dans les parties de l’établissement où fonctionnent les machines, que dans les bureaux vastes et spacieux, et jusques y compris les cuisines et réfectoires, vestiaires, gares-manger, lavabos, etc..., à tel point que le visiteur se demande par quel tour de force on peut, avec un personnel si peu nombreux, éviter le moindre à-coup, le plus minime incident. Pas de bruit, pas d’arrêt, pas de confusion, tous les rouages sont à leur place et fonctionnent silencieusement.
L’établissement est « huilé » tel une machine parfaite. »
« Aussi la viste des usines qui produisent le « Sunlight Savon », dont l’agréable odeur est répandue partout, est-elle plus qu’intéressante, elle est plaisante et instructive, et il faudrait des pages pour donner une simple nomenclature de ce qu’on y découvre. Pour ma part, j’ai pris un plaisir infini à découvrir cette « Savonnerie modèle. »
C’est cette oeuvre, fignolée avec tant de soins, que la guerre, quelques jours plus tard, devait détruire presque totalement.
Le 9 octobre 1914, alors que l’usine était en pleine activité, et faisait entrevoir un rendement jusqu’alors inespéré, les allemands faisaient irruption dans ce pays si riche qu’était le nord de la France.
Aucune maison n’était épargnée et l’usine « Sunlight », de part sa situation et sa superficie, était, de suite, désignée pour abriter une part importante des troupes ennemies.
Celles-ci s’installant avec la délicatesse que l’on connaît, ce fut le début de la destruction, puis, un peu plus tard, les Allemands procédèrent, avec cette science du déménagement qui les caractérise, à l’enlèvement du matériel et des machines qui furent envoyées en Allemagne.
Au moment de la délivrance de nos régions du Nord, de l’usine si belle de 1913, c’est à peine s’il subsistait les corps de bâtiments, quatre pans de murs vides de toute installation, pour ainsi dire des débris de murailles.
Ci-dessus, la fonderie de graisses en 1919 et ci-dessous, le même local après sa reconstruction en 1920.
Dès qu’ils reprirent possession de ce qui avait été leurs locaux, les administateurs des Savonneries Lever n’eurent qu’une idée, rétablir au plus tôt leur usine.
Avec une belle audace, ils procédèrent immédiatement à sa reconstruction. Tâche difficile, pour qui se souvient des conditions économiques de l’époque, mais qui montre la merveilleuse vitalité et la puissance de cette société, puisque cette reconstruction, représentant un nombre respectable de millions, fut faite entièrement et l’usine remise en marche, sans avoir demandé un centime d’avance à l’Etat, fait à peu près unique dans le Nord !
En un an la reconstruction entière, un tour de force, était faite et voici quelques photographies qui montrent que l’usine de 1920 a quelques mérites de ne rien céder à celle de 1914.
Voyez ce qu’était la fonderie de graisse en 1919 ; ne dirait-on pas une écurie abandonnée ; reconnaissez-vous le même local après sa reconstruction ?
Mêmes remarques pour la savonnerie et la salle des lessives, qui en 1919, ne sont qu’un amas de ruines, fenêtres brisées, murs défoncés, parquets arrachés. Peut-on croire que c’est la même salle que vous revoyez en 1920 et s’imagine-t-on quelle ténacité il a fallu pour accomplir pareil prodige en 12 mois ?
Comparez ces photographies de la salle des glycérines et considérez également ce vaste hall où, en temps normal, se fait le coulage du savon à l’état liquide dans les mises, le refroidissement, le découpage en barres symétriques, puis l’estampage de ces élégants pains « Sunlight » que tous connaissent.
En 1919, le vide et la désolation partout ; en 1920, l’activité débordante d’une ruche au travail.
Ci-dessus, une salle complétement ruinée en 1919 et ci-dessous, une salle agencée avec de nouvelles cuves en 1920.
Voyez encore en quel état lamentable les allemands avaient laissé les bureaux, ces superbes et luxueux bureaux que les visiteurs de 1914 admiraient tant ; les parquets eux-mêmes par un stupide vandalisme avaient été enlevés ? Admirez les bureaux d’aujourd’hui et reconnaissez l’effort de reconstruction.
Ci-dessus, les superbes bureaux transformés en dortoirs en 1919 et ci-dessous, les bureaux tels qu’ils réapparaissent en 1920.
Cet effort, dont chaque coin de l’usine reconstruite est une preuve nouvelle, fait honneur à ceux qui l’entreprirent, et prouve que l’initiative privée, lorsqu’elle est secondée par l’énergie d’hommes actifs et travailleurs, est un levier auquel rien ne résiste.
Aujourd’hui (1923) l’usine moderne « Sunlight » a repris son aspect souriant et déjà d’importants agrandissements ont dû y être effectués ; d’ailleurs à côté du « Sunlight », ne fabrique-t-elle pas « Lux », ce merveilleux savon en paillettes, célèbre dans le monde entier, et aussi la lessive « Rinso », et encore le « Twink » qui teint en 24 couleurs d’une façon parfaite, sans oublier le dernier-né, cet extraordinaire « Vim » qu’on trouve, à coup sûr, dans tous les intérieurs bien tenus.
Les terrains disponibles qui entourent l’usine et qui doivent permettre de la doubler quand cela sera nécessaire sont restés inutilisés jusqu’ici ; la guerre seule en est la cause ; mais ce qui a été différé n’est pas perdu, au contraire, et ce n’est pas se montrer grand prophète que de prédire qu’avant longtemps le développement de ses affaires exigera l’extension de l’usine « Sunlight » et que sa reconstruction amplifiée pourra être citée parmi celles dont est en droit de s’enorgueillir le département du Nord.
Le centenaire de la naissance du fondateur
Lord Leverhulme
Le document qui suit, extrait de la revue Nord France de 1951, permet de se faire une idée sur la personnalité du fondateur de la Savonnerie Lever.
Il y a un siècle naissait à Bolton, William Heaketh Lever. Fils d’un épicier en gros du Lancashire, il édifia un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais et il l’édifia... sur du savon.
Le secret d’une réussite
« On me demande souvent comment j’ai réussi. A moi, cela semble tout simple. »
« Mon premier souvenir est celui d’un enfant de trois ou quatre ans dont le plus grand plaisir était de ranger des livres sur une étagère en commençant par la gauche avec le plus grand et en allant vers la droite jusqu’au plus petit. »
« Mon second souvenir est celui d’un garçon de neuf ans continuellement occupé à agrandir et à multiplier les cabanes à lapins et qui eut un jour l’idée de mettre une couche de terre sur le toit des cabanes pour y planter du blé afin d’en nourrir les lapins. »
« Ces deux souvenirs peuvent expliquer, encore que partiellement, la carrière sensationnelle de William Heaketh Lever, premier vicomte Leverhulme : travail acharné, esprit d’organisation. »
« Le premier, à l’âge de seize ans, il eut l’idée d’offrir aux ménagères un savon en pains, plus pratique que les longues barres que l’on trouvait à cette époque dans le commerce. »
D’abord : rendre service
Car William H. Lever fut toujours persuadé que le secret le plus sûr du succès résidait en un mot : service. Vendre du savon aux ménagères, certes, mais surtout leur rendre service. C’est pourquoi il ne se contenta pas de continuer comme tant d’autres à vendre une marque quelconque. Il voulut donc fabriquer lui-même son savon et, ajoutait-il : « Chaque once de savon fabriqué par nous sera pure et de premier choix jusqu’au cœur ; chaque caisse de savon sera soigneusement vérifiée avant de quitter nos usines. Et nous serons prêts à jouer notre réputation sur chaque pain de savon que nous fabriquerons ». Sa réputation était effectivement engagée puisque le premier il eut l’idée de donner une marque « Sunlight » à son savon et d’imprimer en relief sur chaque pain cette marque et son nom. Le premier, il eut l’idée de présenter son savon dans un emballage soigné et attrayant. Le premier enfin il comprit l’importance de la publicité et lui consacra une part importante de son budget, confiant aux meilleurs artistes de l’époque le soin de dessiner ses annonces et ses affiches.
A droite sur cette photo de 1905, la publicité pour le savon « Sunlight » est déjà présente sur la grand-place de Lille.
Et sur cette autre sur le kiosque devant les halles de la rue Solférino.
Roi du savon
« On ne peut accroitre la richesse qu’en accroissant la production. On ne peut accroitre la production que grâce à une consommation accrue. Et le moyen de faire que les gens consomment davantage est de leur donner davantage de loisirs ». Dans ces trois phrases William H. Lever résume ses conceptions économiques et sociales.
Sa production, il l’accrut dans des proportions considérables. De même qu’à neuf ans il construisit sans cesse de nouvelles cabanes à lapins, plus tard il développa sans arrêt son entreprise, augmentant le nombre de ses produits, créant des succursales et des usines dans presque tout les pays civilisés et ajoutait-il lui-même « dans un bon nombre de pays non-civilisés ». Il envoya en effet des voyageurs de commerce prospecter jusqu’au frontières même du Tibet. Et de même qu’il faisait pousser du blé sur le toit de ses cabanes à lapins pour nourrir ceux-ci, William H. Lever acheta et exploita des plantations de palmiers au Congo Belge, d’arachides au Nigéria, de cocotiers aux Iles Salomon ; il alla même jusqu’à armer une flotille de baleiniers pour aller chasser a baleine deans l’océan Antartique.
Le fils de l’épicier en gros du Lancashire était devenu non seulement le Roi du Savon mais aussi un grand personnage : Membre du Parlement, maire de sa ville natale, il fut fait baronnet en 1911 par le roi Georges V, baron en 1917 et vicomte Leverhulme en 1922.
Un homme qui savait rire
Malgré sa puissance, sa richesse et les honneurs, Lord Leverhulme était resté l’homme simple qu’il était à ses débuts. Il avait conservé son savoureux accent du Lancashire et en dédaignait jamais la franche plaisanterie. « Un businessman ne doit jamais avoir peur de rire » disait-il lui-même volontiers. Et il mettait sa maxime en pratique. Voici comment, à l’âge de 71 ans, il s’adressait à ses employés de l’usine de Toronto à l’occasion d’une petite fête : « Eh bien, les gars, je suis heureux de nous voir tous réunis ici ; et quand je dis les gars, cela embrasse aussi les filles ; oui, enfin ne prenez pas cela trop au pied de la lettre ! »
Des hommes et non des machines
Pour que le travail soit vraiment une joie pour tous, il décida d’en finir avec cette vieille conception déprimante du travail ; aller tous les jours à l’usine et attendre la payen en fin de semaine. Il voulut que ses employés prissent conscience qu’ils étaient des hommes au sens noble et non pas de simples machines. Et pour cela, il construisit Port-Sunlight.
( Port-Sunlight se situe dans le comté du Merseyside au Royaume-Uni et ses 900 bâtiments sont aujourd’hui classés au patrimoine universel de l’Unesco. )
Aussi extraordinaire que cela paraisse, Port-Sunlight conçu et construit dès 1888 est encore aujourd’hui (1951) un exemple que bien des urbanistes pourraient prendre pour modèle. A Port-Sunlight chaque maison est jolie, solidement contruite, entourée d’un jardin et possède une salle de bains. Des maisons de clubs ont été édifiées où les ouvriers se réunissent pour pratiquer leurs sports ou leurs jeux favoris, ou simplement pour y discuter de choses et d’autres. Port-Sunlight a également une bibliothèque, une galerie d’art, une piscine, un hôpital, un théâtre, sans oublier la poste et la mairie.
Mais William H. Lever voulut faire plus encore : dès 1905, donc bien longtemps avant que ces mesures soient choses courantes, il insituta un système de congés payés ainsi qu’un fond de retraite dont bénéficiaient ses employés à soixante cinq ans pour les hommes et soixante ans pour les femmes.
Un exemple suivi
Cette œuvre économique et sociale, il ne la limita d’ailleurs pas à l’Angleterre. Ses établissements dans les diverses parties du globe, jusqu’au cœur de l’Afrique, suivirent l’exemple de Port-Sunlight, en l’adoptant aux circonstances. Lorsqu’une plantation d’arachide est créée au Congo Belge, les médecins suivent les ingénieurs. Maisons et dispensaires sont construits pour les ouvriers indigènes. Le résultat est le même partout : heureux de travailler et heureux de vivre, employés et ouvriers sont attachés, ou plutôt s’attachent d’eux-mêmes aux diverses entreprises Lever par les liens d’une affection quasi familiale.
Inauguration du nouveau réfectoire en 1951
En 1951, l’esprit de William H. Lever vivait toujours. Les savonneries Lever ont invité de nombreuses personnalités pour inaugurer de nouvelles installations destinées au personnel.
Une magnifique salle de 55 mètres sur 12, éclairée d’immenses lustres en pin d’Orégon rehaussés de cuivre, servira désormais de réfectoire aux sept cents membres de l’usine. C’est ce restaurant moderne et la nouvelle salle de réception qui ont été inaugurés.
Lady Leverhulme coupe le ruban à l’entrée de la salle de restaurant.
Lord Leverhulme, petit fils de William H. Lever, signe le livre d’or
Dans la seconde moitié du XXème siècle, la Savonnerie Lever devient peu à peu la plus importante d’Europe
C’est en 1951 que le premier détergent de synthèse, « OMO » est lancé sur le marché. La gamme de produits fabriqués par l’usine d’Haubourdin se diversifie en 1958 avec la fabrication de la poudre à récurer « VIM ».
En 1964, l’usine met en route la tour de soufflage la plus importante d’Europe.
En 1975, c’est l’inauguration de nouvelles unités de fabrication et de conditionnnement pour les liquides. Peu à peu la manutention cède la place à la mécanisation et à l’automation. C’est ainsi qu’en 1975 est installée l’une des plus importantes unités de palettisation automatique d’Europe.
La palettisation automatique
L’effectif de l’usine d’Haubourdin est à cette époque de 1400 personnes. Elle approvisionne l’ensemble du territoire national en barils : Omo, Skip, Persil, Coral ; en savonnettes : Lux, Rexona, Atlantic, Soleil, Girafe, Lux paillettes ; en produits à récurer : Vim, Cif ; en assouplisseur : Cajoline ; en liquide vaisselle : Soleil, Lux, Dove ; en nettoyant : Vigor ; en poudre pour lavage de la vaisselle : Sun ;...
Une vue générale de l’usine en 1978
Entre ces deux publicités des années 1926 et 1981, le nombre de produits fabriqués a considérablement augmenté !
En cette année 2011, l’hérésie de la secte ultralibérale a eu raison de la théorie visionnaire de Willian H. Lever. Le grand capital n’a que faire du développement durable. Ce tas de gravats est tout ce qui reste de l’usine modèle pourtant constamment modernisée au fil des ans. Quand aux hommes qui ont donné leur vie pour cette entreprise, ils ne sont que le détail insignifiant et oublié d’une histoire passée.