Les personnes que j'ai rencontré autour de Otto GROSS

HARALD SZEEMANN

1933

Harald Szeemann naît le 11 juin à Berne (Suisse). Etudie l'histoire de l'art, l'archéologie et le journalisme.

1957

Première exposition en tant que commissaire à Saint-Gall (Suisse) : "Peintres Poètes / Poètes Peintres".

1961

Devient directeur de la Kunsthalle de Berne. C'est ici que va se forger sa réputation, alors qu'il organise une dizaine d'expositions par an, faisant de cette vénérable institution un passage obligé pour la toute nouvelle génération d'artistes européens et américains.

1969

"When Attitudes Become Form : Live in Your Head" (Quand les attitudes deviennent forme). Cette exposition, devenue aujourd'hui référence historique, présente pour la première fois en Europe des artistes comme Joseph Beuys, Richard Serra, Lawrence Weiner. Le processus de création est alors reconnu comme œuvre d'art. C'est également à cette date, qu'Harald Szeemann devient commissaire indépendant.

1970

Il organise "Happening and Fluxus" à Cologne. Large inventaire d'actions, environnements, concerts où l'on retrouve aussi bien Wolf Vostell, Allan Kaprow et George Maciunas que les actionnistes viennois, Robert Filliou ou George Brecht.

1972

Nommé commissaire de la Documenta 5 de Kassel, il en révolutionne le concept. Conçue comme un événement de cent jours, il invite les artistes (Joseph Beuys, Paul Thek, Bruce Nauman, Vito Acconci, Joan Jonas, Rebecca Horn...) à présenter non plus seulement des peintures ou des sculptures, mais aussi des performances et des "happenings".

1973

Après la Documenta, c'est le début d'une période un peu difficile. Tout d'abord pour des raisons financières, et ensuite à cause de litiges avec les pouvoirs locaux de Kassel. Privé de lieu, et de crédit, il décide de créer un musée imaginaire : le "musée des Obsessions".

Fruit d'une recherche conceptuelle, le "musée des Obsessions", par le jeu de connexions transversales, contourne l'approche trop convenue des grands thèmes universels. Afin de réaliser les concepts d'expositions de ce musée imaginaire, il crée l'Agency Spiritual Guestwork, dotée d'une dimension internationale : "pour le travail spirituel à l'étranger".

Dès lors, ses expositions seront liées les unes aux autres et aborderont toujours des thèmes singuliers ou universels, de façon originale.

1974

Il expérimente ses concepts d'exposition avec "Grand Father" (Berne), où il présente dans son appartement les appareils de coiffure ayant appartenu à son grand-père, recréant ainsi une "chambre de torture au service de la beauté".

1975

Manifestation temporaire du "musée des Obsessions" : "Bachelor machines" (Les machines célibataires) est montrée dans différentes capitales européennes. Elle se présente comme une obsession propre aux esprits célibataires (Marcel Duchamp, le Facteur Cheval) supposant un monde intérieur fonctionnant en circuit fermé.

1978

Harald Szeemann organise une série d'expositions, puis crée successivement un ensemble de 3 musées (1978, 1983, 1987) sur le Monte Verità, une colline du canton du Tessin. C'est le lieu des utopistes, des anarchistes et des illuminés.

L'exposition "Monte Verità - Mountain of truth" (Ascona) au travers de projets individuels présente les utopies de cette société idéale.

1980

Création d'"Aperto", section présentant le travail de jeunes artistes, dans le cadre de la Biennale de Venise.

1981

Nommé conservateur indépendant au Kunsthaus de Zürich, il occupe encore aujourd'hui cette fonction.

1983

"In Search of Total Art Work" (Quête de l'œuvre d'art totale), est une exposition où Harald Szeemann prône une vision de l'histoire de l'art des "intentions intenses" plutôt qu'une histoire de l'art des chefs-d'œuvre.

1986

Au fil de ses expositions, il investit des lieux hors normes, le plus souvent gigantesques : d'anciennes écuries à Vienne, l'hopitâl de la Salpêtrière à Paris ou les palais du parc Retiro à Madrid. Les artistes sollicités engagent un dialogue entre leurs œuvres et l'espace d'exposition choisi.

1988

"Zeitlos" (Hors du temps) à Berlin.

1991

"Visionary Switzerland", exposition thématique qui démontre à nouveau l'éclectisme d'Harald Szeemann : ses recherches et ses connaissances encyclopédiques qui dépassent le strict terrain de l'art contemporain, pour s'intéresser aux événements sociaux et historiques qui façonnèrent notre siècle. Son goût marqué pour le mélange des genres, associant inventions, documents historiques et objets d'art.

1992

Harald Szeemann est chargé de réaliser le pavillon suisse de l'Exposition universelle à Séville. Ben expose ses TABLE HEIGHT="100%"aux : "la Suisse n'existe pas" et "je pense donc je Suisse".

1993

Rétrospective "Joseph Beuys", présentée au Centre Georges Pompidou à Paris.

1996

du 11 septembre au 10 novembre "Austria im Rosennetz" (L'Autriche dans un lacis de roses) est l'occasion pour Harald Szeemann de donner le jour à ses réflexions sur la spiritualité autrichienne.

1997

organise la 4e biennale de l'Art Contemporain de Lyon

1998

du 27 février au 12 juillet , il refait son exposition de Vienne à Bruxelles sous le nom de "l'Autriche visionnaire".

" Un divan doré, un corbillard, une voiture... D'emblée, dès la première salle, le ton est donné. Austria im Rosennetz ne sera pas une expo comme les autres! Elle va déstabiliser et troubler le visiteur. Lui refuser tout repère traditionnel, le jeter hors de ses habitudes, mais lui offrir, en échange, si toutefois il accepte la démarche, la force subversive de l'art en général et de l'art autrichien en particulier.

Autriche visionnaire présente, en effet, non pas une vision chronologique ou thématique de l'art autrichien, mais le regard original d'Harald Szeemann sur celui-ci. Szeemann est, rappelons-le, un talentueux commissaire d'expo suisse, promu officier de l'Ordre des Arts et des Lettres de la République française et membre de l'Académie des Arts de Berlin, à qui l'on doit, entre autres, le Pavillon de la Suisse à l'Expo universelle de Séville, l'expo La Suisse Visionnaire. Et pour la présente exposition, qui a déjà été montrée à Vienne, Szeemann a choisi de nous montrer des personnalités originales et non-conformistes de différents domaines artistiques, que ce soit la peinture, la sculpture, la photo, l'architecture, la danse, la littérature, le cinéma ou la musique... Ainsi, dans le domaine musical, il ne fait allusion ni à Wagner, ni à Schoenberg, mais présente le petit père Peter Singer, un moine du siècle dernier qui construisit dans sa cellule le Pansymfonikon, un orgue muni de pédales et de 42 registres différents, permettant d'imiter les instruments les plus divers, dont le violon, le hautbois, la clarinette... Louis Ier de Bavière, Franz Liszt, l'impératrice Caroline Augusta et d'autres illustres personnalités vinrent écouter en pèlerinage les mélodies orchestrales du petit moine.

Dans le domaine de la danse, Szeemann nous présente un autre original, Rudolph von Laban, qui en 1913 fondait la Ferme de la danse sur le Monte Verita, au bord du lac Majeur, où hommes et femmes s'adonnaient aux joies du naturisme, de l'horticulture, de la danse en plein air et du dessin. Von Laban, qui fut par la suite interné, voulait alors libérer la danse de la musique d'accompagnement.

C'est sur ce même Monte Verita qu'une autre communauté était née quelques années plus tôt, qui prônait, elle, le retour à la nature. Ses membres, parmi lesquels on comptait l'illustre archiduc Léopold Ferdinand Salvator, dormaient sur des lits de bois et branchages, s'habillaient de peaux de bêtes, ne mangeaient pas de viande et refusaient le progrès.

Autres originaux que nous fait découvrir Szeemann: les Gross, père et fils. Le premier, Hanz, qui était juge d'instruction et procureur d'État, avait conçu un Musée de la criminologie dont le but était de livrer à l'État fort les moyens de sa sécurisation et de l'épanouissement de sa puissance. On en découvre certaines pièces, telles la valise idéale du juge d'instruction, un plan en relief retraçant l'itinéraire d'un criminel de l'époque, des moulages de pieds d'assassins, ou des photos de meurtres ou d'ébats érotico-pornographiques... Le second, Otto Gross, était, quant à lui, un élève de Freud, chargé de cours de psychopathologie et défenseur acharné de l'organisation matriarcale de la société, soignant ses patients à coups de drogues dures. Il sera interné sur ordre de son propre père.

Plus loin, Szeemann constitue une sorte de cabinet de curiosités en présentant des photos de monstres - géants, soeurs siamoises - et de superbes marionnettes aux allures d'extraterrestres.

Dans la salle suivante, les gravures hallucinantes de Kubin effraient. Elles mettent en scène des chevaliers sans tête, qui galopent à côté d'êtres difformes, des bébés jetés dans la vie par des crabes monstrueux, ou une femme engluée dans un marais, entourée de batraciens immondes. Ces images jouxtent les oeuvres d'un artiste quasiment inconnu, Aloys Zötl, qui, durant 50 ans, peignit toujours dans le même style des toiles fantastiques peuplées d'animaux.

Il y a ensuite des créateurs plus connus, comme Klimt, Schiele, Kokoshka... Leurs oeuvres pourtant angoissantes sont comme des respirations dans l'exposition. On reprend son souffle après avoir été désorienté par l'inconnu et la marginalité.

Mais cette respiration, devant les oeuvres de ces monstres sacrés autrichiens et devant les maquettes de grands architectes comme Josef Hoffmann, Otto Wagner ou Adolph Loos, n'est que de courte durée car la salle suivante présente les travaux des actionnistes, ces artistes provocateurs des années soixante qui, par des oeuvres violentes et agressives, cherchaient à secouer une société qu'ils jugeaient trop conformiste. On y voit les photos des grandes "messes" d'Hermann Nitsch où les corps de participants étaient recouverts de tripes d'animaux et de sang, des tableaux faits de sang et d'excréments, des dessins de tortures perverses. On s'attarde, ou on passe, devant ces images de sexe et de mort.

Le sexe et la mort... des thématiques qui reviennent comme des leitmotivs au cours de l'exposition; dès l'entrée, la mort est là avec le corbillard qui a transporté le corps de l'archiduc François-Ferdinand de Habsbourg, assassiné à Sarajevo en 1914, et dont le crime a poussé l'Europe entière dans le chaos que l'on sait. La mort est dans la salle historique où les maquettes du Mont des Héros du parc de Wetzdorf font hommage à ces hommes morts valeureusement pour l'honneur d'une nation (?!). Mort encore dans la présentation du Musée de la criminologie. Mort aussi dans les vies des artistes; comme Egon Schiele, disparu à 28 ans; de Richard Gerstl, suicidé par pendaison après s'être planté un couteau dans le corps parce que sa bien aimée Mathilde Schoenberg l'avait quitté... Mort et sexe, bien sûr, dans la salle consacrée aux actionnistes.

D'autres thèmes pourraient aussi servir de fil rouge à travers l'exposition, tel celui de la folie ou de l'introspection.

Ensuite, les choses se calment un peu; l'on découvre pourtant d'autres folies, celle d'un paysan, Franz Gsellmann, qui toute sa vie s'acharna à construire des machines cosmiques, ou celle de Paul von Rittingen, un hurluberlu qui créa le jeu de Sindab permettant de découvrir le monde mais dont les règles le rendent quasiment impossible à comprendre et jouer. Il y aura encore des salons bourgeois, une salle de cinéma remplie de divans recouverts de tapis. Le divan... l'un au début de l'expo et d'autres à la fin. La boucle est bouclée sur une allusion à Freud, car le divan fait référence à la psychanalyse et au penchant autrichien pour l'introspection.

Et dire que Szeemann affirme que seuls trois pays peuvent faire l'objet d'une telle exposition: la Suisse, l'Autriche et la... Belgique."


Aujourd'hui Harald Szeemann partage son temps entre le Kunsthaus de Zürich où il occupe toujours la fonction de "conservateur indépendant", et son agence qu'il nomme "l'Usine" située à Tegna, petit village alpin où il réside (dans le Comté Suisse du Tessin près de Ascona).

 Harald ancien Directeur de la Kunsthaus de Zürich a fui cet univers, cette administration pour devenir indépendant et créer ses propres expositions. Il a parcouru le monde, il crée un environnement autour d'un thème : c'est une ambiance et tout est recherche jusque dans le positionnement du moindre détail. Il a beaucoup étudié l'histoire du Monte Verita et il a donné la majeure partie des idées au sujet des livres sur Otto Gross de E.Hurwitz et M.Green. Les photos du Monte Verita sur Otto Gross ont été données par les filles de ce dernier qui sont venues à l'exposition. Harald a tourné un film sur la Vienne de 1900 ou il joua le rôle de Otto Gross. Harald a toujours privilégié les visionnaires et les utopies : les petits pays comme l'Autriche, la Suisse et la Belgique le sont plus que les grands.

 

Il meurt en le 18 février 2005 alors que devait démarrer sa dernière exposition, Belgique visionnaire.