WERFEL FRANZ (1890-1945)

Dans un de ses poèmes, Franz Werfel explique ce qu’il entend par mot rare et langage concerté. Les mots, dit-il, bloquent l’accès aux choses : "Nous tuons Dieu et nous-mêmes avec des noms, des noms". Plusieurs expressionnistes — R. J. Sorge entre autres — cherchaient, en effet, un nouveau mode d’expression. Mais, tandis que le discours de ses contemporains est dense au point d’en devenir parfois incompréhensible, la muse plus amène de Werfel lui permet de se hisser au rang de leur porte-parole.

Il naît à Prague de parents aisés. Après un apprentissage dans le commerce, il se consacre tout entier à la littérature. En 1938, il fuit les persécutions hitlériennes et, après de nombreux détours, parvient aux États-Unis où il trouve la mort à Beverley Hills. Sa veuve, Alma Mahler-Werfel, a raconté sa vie dans une biographie souvent contestée.

C’est avec L’Ami du Monde  (Der Weltfreund ), recueil de poèmes paru en 1911, que Werfel, dont on ne connaissait jusque-là que des contributions aux revues littéraires, atteint à la notoriété. Le moi poétique s’extrait de la solitude individuelle pour joindre la communauté et partager le destin général de l’humanité : car son seul vœu est d’être semblable à tous. L’amour est alors chanté, sous des formes diverses, comme seule force rédemptrice. Certes, chez Unruh, Saar ou Sorge, on retrouve le même mode de pensée. Mais que de nuances, et combien durement a cheminé leur réflexion avant d’aboutir ; Chez Werfel, en revanche, rien que des cris — c’est à lui que s’applique le slogan de la "O Mensch-Literatur". Cependant, plus les volumes se succèdent — en 1913 Nous sommes  (Wir sind ), en 1915 L’Un l’autre  (Einander ), en 1919 Le Jour du Jugement  (Der Gerichtstag ), — plus s’affirment les traits didactiques au détriment de la poésie. Aujourd’hui pourtant, un poème reste : "Sourire, respirer, marcher" ("Lächeln, Atmen, Schreiten").

Avec La Tentation  (Die Versuchung , 1913), "dialogue du poète et de l’archange", Werfel aborde le drame. Dans Les Troyennes  (Die Troerinnen ), d’après Euripide, il déploie sa philosophie : le monde est absurde ; un destin aveugle préside au sort des hommes ; seule la vertu peut donner un sens à la vie. D’où le cri d’Hécube : "Être heureux, certes ; Et pourtant, meilleur est d’être bon ;"

Ce parti pris moral résonne également vers la fin de L’Homme au miroir  (Der Spiegelmensch , 1920), un drame très long et souvent fastidieux. Werfel écrit là son Faust . Thamal, son héros, refait un chemin connu : du monde du Logos, il passe aux territoires de l’Éros pour terminer au domaine des valeurs apparentes où sont gloire, jouissance et succès. Une fois qu’il a pris conscience de sa coupable arrogance, sa rédemption est assurée. Pour opposer le Moi du paraître au Moi de l’être, Werfel utilise un procédé intéressant quoique peu nouveau : le double de Thamal, l’homme au miroir, quitte celui où il était pour mener sa vie jusqu’à ce que l’anéantisse la contrition de Thamal. Plus tard, Werfel écrira des drames sur des thèmes bibliques. Mais sa pièce la plus réussie est sans aucun doute Jacobowsky et le colonel  (Jakobowsky und der Oberst , 1941-1942) : dans cette "comédie d’une tragédie", l’opposition entre deux hommes qui fuient les troupes nazies permet la suppression du pathétique : la pièce est vivante et drôle.

Non content d’avoir traité les thèmes centraux de l’expressionnisme dans ses poèmes et ses drames, Werfel les reprend aussi dans ses nouvelles et dans ses romans. Ainsi, N’est point coupable l’assassin mais la victime  (Nicht der Mörder, der Ermordete ist schuldig , 1920), qui a fonction de programme : un père autoritaire contraint le héros au service militaire. Le héros se libère intérieurement du despote et le tuerait presque, si ne lui apparaissait en rêve l’enfant qui doit un jour lui naître. Le fils reconnaît alors que la haine du père repose toujours sur un amour inassouvi.

Dès 1912, Werfel s’est occupé du rapport entre formulation poétique et réalité historique. Dans son roman Verdi , paru en 1924, il tente de résoudre le problème. (Le compositeur italien envie Wagner et sa gloire, il sent pourtant que son œuvre égale celle de l’Allemand. Lorsqu’il se décide enfin à rendre visite au maître de Parsifal , il apprend que Wagner vient de mourir.) Dans la lutte entre le fond et la forme, c’est, chez Werfel, la composante historique qui l’emporte : ici, comme dans d’autres ouvrages, le laxisme du langage nuit à l’énoncé.

Avec ses romans Barbara ou la piété  (Barbara oder die Frömmigkeit , 1928-1929), Le Ciel dilapidé  (Der veruntreute Himmel , 1939) et Le Chant de Bernadette  (Das Lied von Bernadette , 1941), Werfel dépeint l’homme neuf et pur qui met sa vie au service des autres. L’anarchiste qui voulait transformer le monde s’est mué en adepte de la religion chrétienne. Les Theologumena , parues après sa mort, livrent l’itinéraire intellectuel de Werfel, qui est celui d’un grand nombre de ses contemporains.