Abondance

Berlioz était un écrivain de talent qui usait de sa plume autant pour l'écriture que pour la musique, et ce pour la critique musicale, la rédaction de ses propres livres ou encore sa correspondance (Pierre Citron réunit celle-ci en sept volumes !). Le musicien se métamorphosait alors en un talentueux écrivain, virtuose de la plume. On écoute du Berlioz ; d'une certaine façon on peut dire que l'on en lit aussi. Ses Mémoires sont un délice à parcourir tant le style est personnel, fluide, et riche d'un vocabulaire peu commun et parfois inattendu. En effet, Berlioz n'hésitait pas à s'aventurer dans l'exercice délicat du néologisme, créant des mots toujours appropriés et explicites, preuve manifeste que la langue de Molière ne contenait pas suffisamment sa fantaisie exubérante.


Humour

Parlons de l'humour, composant essentiel de la griffe berliozienne, d'une vitalité remarquable. En témoigne cette lettre adressée à Félix Mendelssohn, rival en musique, mais ami dans la vie.

"Au chef Mendelssohn!

Grand chef ! nous nous sommes promis d'échanger nos tomahawks; voici le mien ! Il est grossier, le tien est simple; les squaws seules et les visages pâles aiment les armes ornées. Sois mon frère, et quand le grand esprit nous aura envoyés chasser dans le pays des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomahawks unis à la porte du conseil."

Non, Berlioz n'a pas vu " Danse avec les Loups ", même si ces phrases auraient pu être extraites des dialogues du film ! Mais ce qui étonne peut-être le plus dans l'humour de Berlioz, c'est sa résistance au temps, son obstination : en 1867 - deux ans avant sa mort -, alors qu'il souffre le martyre d'une névrose intestinale et que les êtres les plus chers à ses yeux sont morts, il trouve encore les ressources d'en user dans cette lettre qu'il écrit à des amis :

"Comment vous portez-vous, châtelain et châtelaine ?
Comment se porte votre château ?
Savez-vous encore le Français ?
Savez-vous encore la musique ?
Savez-vous encore vivre ?
Savez-vous que vous ne savez rien ?
Savez-vous qu'on vous a oubliés ?
Savez-vous qu'on se passe de vous ?
Savez-vous que vous êtes passés... De mode ?

Bonsoir. 2 novembre, jour des morts, et quand on est mort, c'est pour longtemps."

A vrai dire on ne sait s'il faut rire de cet humour ou s' il faut le considérer plus gravement. En tout cas on ne peut qu'apprécier la légèreté du style, surtout quand on se représente les conditions dans lesquelles cette lettre fut écrite.


Virtuosité

Cette vivacité d' esprit entraîne de temps en temps Berlioz à commettre des dérapages dans le texte, en ce sens qu'il s'écarte momentanément de la trajectoire que sa réflexion avait prise, pour oublier son raisonnement et laisser parler sa plume, sujette aux débordements littéraires les plus exquis. Prenons exemple de cette phrase extraite d'une lettre destinée à l'écrivain Allemand Heine, où il est question de l'ironie :

"Assez! n'entrons pas dans le champs épineux de l'ironie, où fleurissent l'absinthe et l'euphorbe à l'ombre des orties arborescentes, où vipères et crapauds sifflent et coassent, où l'eau des lacs bouillonne, où la terre tremble, où le vent du soir brûle, où les nuages du couchant dardent des éclairs silencieux! car à quoi bon se mordre la lèvre, dérober sous des paupières mal closes de verdâtres prunelles, grincer tout doucement des dents, présenter à son interlocuteur un siège armé d'un dard perfide ou couvert d'un glutineux enduit, quand, loin d'avoir dans l'âme quelque chose d'amer, les riants souvenirs encombrent la pensée, quand on sent son coeur plein de reconnaissance et de naïve joie, quand on voudrait avoir cent renommées aux trompettes immenses pour dire à tout ce qui nous est cher : je fus heureux un jour."

Manifestement Hector Berlioz prend un malin plaisir à se laisser emporter dans ces acrobaties dont il a le secret. Et n'est-ce pas là aussi l'apanage des écrivains de talent que de digresser dans l'unique intérêt de satisfaire son amour de la langue !?


Références

En bon romantique qui se respecte, Berlioz était coutumier des ballades champêtres lors desquelles il jouait de la guitare et lisait Shakespeare, Virgile ou Byron… et il se souviendra toute sa vie de ces lectures, dans sa musique bien sûr, et aussi dans ses écrits qu'il ornera constamment de citations latines ou anglaises. Dés lors, rien de surprenant si Shakespeare encadre ses Mémoires avec cette citation de Macbeth, qui clôt le livre :

"Life's but a walking shadow; a poor player That struts and frets his hour upon the stage And then is heard no more; it is a tale Told by an idiot, full of sound and fury, Signifying nothing." (acte V, scène V)

Et il en propose la traduction au tout début :

La vie n'est qu'une ombre qui passe; un pauvre comédien qui, pendant son heure, se pavane et s'agite sur le théâtre, et qu'après on n'entend plus; c'est un conte récité par un idiot, plein de fracas et de furie, et qui n'a aucun sens.


Outre ces occurrences littéraires, Berlioz a fait vivre ses écrits en introduisant des parties de dialogues qu'il a eu au long de sa vie, avec Mendelssohn, Paganini, Cherubini etc. Ces dialogues sont retranscrits avec un souci de réalisme qui a amené le compositeur à trouver des subterfuges pour rendre compte de ce que la langue écrite ne permet pas de traduire facilement, comme le zézaiement. Dans le passage suivant, extrait des Mémoires, Berlioz, qui étudie des partitions à la bibliothèque du conservatoire, en découd avec Cherubini, alors directeur du conservatoire de Paris. En effet, celui-ci n'a pas apprécié que Berlioz (qu'il ne connaît pas encore) ait bravé son autorité en entrant par la porte de la rue Bergère, réservée aux femmes ! Voici comment il retranscrit la scène :

" "Le voilà!" Cherubini était dans une telle colère qu'il demeura un instant sans pouvoir articuler une parole: "Ah! Ah! Ah! Ah! c'est vous, dit-il enfin, avec son accent italien que sa fureur rendait plus comique, c'est vous qui entrez par la porte, qué, qué, qué zé ne veux pas qu'on passe! - Monsieur, je ne connaissais pas votre défense, une autre fois je m'y conformerais. - Une autre fois! une autre fois! Qué-qué-qué vénez-vous faire ici? - Vous le voyez, Monsieur, j'y viens étudier les partitions de Gluck. - Et qu'est-ce qué, qu'est-ce qué-qué-qué vous regardent les partitions dé Gluck? et qui vous à permis dé vénir à-à-à la bibliothèque? - Monsieur (je commençais à perdre mon sang-froid), les partitions de Gluck sont ce que je connais de plus beau en musique dramatique et je n'ai besoin de la permission de personne pour venir les étudier ici. Depuis dix heures jusqu'à trois la bibliothèque du conservatoire est ouverte au public, j'ai le droit d'en profiter. - Lé-lé-lé-lé droit? - Oui Monsieur. - Zé vous défends d'y revenir, moi! - J'y reviendrais, néanmoins. - Co-comme-comment-comment vous appelez-vous?" crie-t-il, tremblant de fureur. Et moi pâlissant à mon tour: "Monsieur! mon nom vous sera peut-être connu quelque jour, mais pour aujourd'hui...vous ne le saurez pas! - Arrête, a-a-arrête-le, Hottin (le domestique s'appelait ainsi), qué-qué-qué zé lé fasse zeter en prison!"

Emettons toutefois des réserves s'agissant des récits que le musicien expose, car bien souvent il en rajoute des louches, il enrobe, il aggrave, il rend les situations plus cocasses qu'elles ne l'ont été. Les recherches très poussées de Pierre Citron sur les écrits du musicien mettent en lumière ces exagérations. Mais au fond, c'est le propre des romantiques que de revenir toujours au "Moi" avec un M majuscule, et de le mettre en scène. Oui, Berlioz est aussi romantique dans le texte.


Livrets

Toutes les oeuvres littéraires ou livrets commandés n'offrent pas nécessairement la meilleure matière qui soit pour composer ; le musicien peut même se sentir prisonnier des phrases si celles-ci ne chantent pas comme il le souhaiterait. Pensez-donc que Berlioz, s'il avait lui-même écrit le livret de Roméo et Juliette, aurait probablement écrit une autre musique ! Ainsi, c'est pour avoir une emprise totale sur son travail qu'il a été amené à écrire les textes de ses oeuvres, ce qui, à défaut de constituer une nouveauté à l'époque, revêtait tout du moins un caractère exceptionnel. Car en procédant de la sorte, Berlioz prenait exemple sur Wagner, dont l'habitude qu'il avait d'écrire systématiquement les livrets de ses opéras lui paraissait remarquable (et c'est bien en ce seul point que Wagner impressionnait Berlioz). Le compositeur de La Côte Saint-André a écrit les textes de quatre de ses œuvres lyriques les plus importantes : L'Enfance du Christ, Les Troyens, Béatrice et Bénédict et La Damnation de Faust. Les livrets sont tous écrits en rimes, ce que l'on a pu reprocher à l'auteur, bien mieux inspiré quand il écrit en prose. Trop souvent il force la rime et produit un style peu naturel.

Pour terminer cet éclairage, donnons le mot de la fin à Théophile Gautier, ami et admirateur de Berlioz :

"Berlioz, outre qu'il est un grand compositeur écrit avec une fantaisie, une verve, un esprit que bien des auteurs de profession, incapables de la moindre fugue, pourraient lui envier." (Théophile Gauthier)