Japon

LE BEAU MASSACRE DES CERFS-VOLANTS

C'est une très vieille tradition. Chaque été, à Shirone, au Japon, véritable capitale nippone du " o-dako " et du " rokkaku ", plus de mille cerfs-volants sont saccrifiés. Envoyés au combat les uns contre les autres.

Une petite bourgade paisible, entourée de vergers et de serres maraîchères. Comme un îlot au milieu de la grande plaine où s'écoule nonchalamment le canal Nakanokuchi. C'est Shirone, dans la préfecture de Niigata, près de la mer du Japon. Le quadrillage des rizières, encore inondées, s'étend jusqu'au pied des monts Echigo ; bien au-delà du Shinkansen, dont les voies aériennes, à quelques kilomètres de là, fendent le paysage d'un horizon à l'autre. Tout est calme en ville, mais déjà quelques indices trahissent ce qui se prépare. Que fait donc là ce grand cerf-volant hexagonal, exposé sur le quai de la petite gare ?

Les passagers habitués de cette ligne locale, qui longe le canal avec sa voie unique, ne semblent même pas le remarquer...En plein centre, dans la rue principale, un autre cerf-volant, immense, et orné d'un poisson géant, recouvre presque entièrement la façade de la banque contre laquelle on l'a dressé. En arpentant les rues, on s'apercoit vite qu'ils sont partout : dans la vitrine du coiffeur, en devanture du supermarché, dans la cour de l'école, à la station-service... même à l'entrée de l'hôtel de police.

Comme chaque année à l'approche de la saison des pluies, les o-dako, rectangulaires, et les rokkaku, de forme hexagonale, deux modèles de cerfs-volants typiques de Shirone, ont envahi laville comme pour profiter des derniers jours de beau temps. Le moment venu, ils n'auront pourtant pas peur de se mouiller ! Après un vol éphémère, tous sont destinés à un bain forcé dans les eaux du canal, dont aucun ne ressortira sans y laisser sa peau. C'est le début du tournoi. Voici un grand o-dako, portant l'effigie du célèbre Daruma. Ce mythique moine bouddhiste du VIe siècle, symbole de chance et de bonheur, est très souvent représenté sur les cerfs-volants japonais. Après s'être élevé bien haut dans le ciel, le o-dako redescend doucement jusqu'à planer à une dizaine de mètres au-dessus de I'eau, tout près de I'autre rive. Dressé Ià-bas, près du pont, son adversaire est prêt à partir... Juste au bon moment, il s'élance et pique aussitôt sur le premier; les grosses cordes de retenue se croisent et les deux immenses cerfs-volants sont entraînés dans un ballet tourbillonnant. Les acclamations de la foule accompagnent leur plongeon fatal au beau milieu du canal.

Pendant quelques secondes, le Daruma darde encore le public de son regard fixe, puis finit de sombrer. Les voilures de papier, instantanément dissoutes et réduites en lambeaux, bavent leurs couleurs vives dans I'eau sombre. Des deux beaux cerfs-volants, il ne reste plus qu'un enchevêtrement de bambous à demi noyés.

Mais alors que tout semblait fini, les cordes se tendent soudain et font jailtir de I'eau les carcasses ruisselantes qui craquent sous I'effort. La phase décisive du combat ne fait que commencer ! Au signal des arbitres, de chaque côté du canal, les équipes tirent en cadence sur leurs cordes, accompagnées par les cris d'encouragement de la foule. Un claquement sec... I'une des cordes a fini par céder. C'est une explosion de joie dans le camp des vainqueurs ! Ils redoublent d'efforts pour ramener jusqu'à leur rive les restes du cerf-volant ennemi. Déjà, une dizaine d'autres o-dako ont envahi le ciel et se livrent bataille ; le vent est bon, la journée sera longue...

Pourquoi donc, à Shirone, s'évertue-t-on à détruire de la sorte tous ces cerfs-volants immenses qui exigent des semaines de fabrication et tant de travail ? La tradition est vieille de deux cent cinquante ans ; les premiers jours de juin sont réservés chaque année ici à cette bataille unique en son genre, au cours de laquelle s'affrontent des dizajnes d'équipes de tako kichi, des fous de cerf-volant, tous habitants de la ville ou fermiers des alentours. Chaque année, durant les cinq jours de combats, trois cents o-dako et plus d'un millier de rokkaku sont sacrifiés !

La Iégende raconte qu'en 1736, à la suite de pluies diluviennes, I'une des digues du canal céda, inondant le village. Lorsqu'elle fut reconstruite, I'année suivante, Mizoguchi, le seigneur de la province, eut I'idée d'offrir un prix au meilleur cerf-volant que I'on ferait voler depuis la berge fraîchement réparée. Le piétinement de la foule des participants et des spectateurs tasserait ainsi le remblai, assurant la solidité de la rive. Mais en tombant sur des plantations et des maisons de la rive ouest, du côté de I'actuel village d'Ajikata, les cerfs-volants causèrent beaucoup de dégâts. Pour ne pas être en reste, les victimes décidèrent de riposter de la même manière, en faisant volontairement tomber de grands cerfs-volants sur le village de Shirone... Aujourd'hui, les combats ont lieu selon des règles bien précises. Même si chacune des équipes tente avec hargne de remporter la victoire finale, le fair-play est de rigueur. Les immenses o-dako et les rokkaku, ne s'attaquent qu'à leurs homologues mais, pour les uns comme pour les autres, les joutes se déroulent en deux temps. II s'agit d'abord de croiser le cordage d'un ou de plusieurs cerfs-volants venus de la rive opposée, manoeuvrant en sorte que tous finissent par bien s'emmêler et plongent ensemble dans le canal. Ensuite, on les laisse glisser plus en aval et c'est te tirage à la corde qui désigne I'équipe gagnante. Chaque carcasse ramenée vaut un point. Un juge note aussi la longueur de corde arrachée aux perdants pour départager d'éventuels ex aequo à la fin des tournois.

Les manoeuvres aériennes ne sont pas aussi évidentes qu'il y paraît. II faut d'abord que le vent souffle à peu près dans la bonne direction, c'est-à-dire parallèlement au canal. Les cerfs-volants sont spécialement connus pour voler de travers, afin qu'ils puissent se rencontrer au-dessus de I'eau. Mais si le vent faiblit ou change de directjon, on rate I'accrochage tant désiré et les o-dako, qui ne peuvent souvent pas être ramenés assez vite, finissent quand même par se noyer dans le canal. II arrive aussi qu'à cause d'une saute de vent ou d'une fausse manoeuvre ils échappent au contrôle des équipiers et s'écrasent au-dessus de la ville ou de la voie ferrée, toute proche.

On en a vu tomber sur des toits, plonger au milieu des spectateurs, s'emmêler dans les caténaires ou s'empaler sur les barrières du passage à niveau ! En permanence, les spectateurs sont mis en garde contre les dangers qui les menacent s'ils ne restent pas aux aguets ! Du côté est, pour faciliter I'accrochage, on laisse souvent planer les cerfs-volants juste au ras de I'eau. Leurs cordages viennent alors balayer les rives pentues, où sont massés les spectateurs les plus téméraires ; I'imprudent qui ne baisse pas la tête risque fort un bain forcé. Pour attirer le public tout au long de l'année et non plus seulement pendant la période du festival, on vient d'inaugurer à Shirone un nouveau musée du cerf-volant. Le plus moderne mais aussi le plus coûteux jamais construit.

En y consacrant un budget d'un milliard six cents millions de yens (soit 92 millions de francs) la municipalité, on le voit, n'a pas Iésiné sur les moyens. Si I'on tient compte du fait que Shirone ne comprend que 36 000 habitants, c'est même un effort colossal. Mais la récompense est Ià : un bâtiment neuf de deux mille cinq cents mètres carrés, une collection de mille huit cents cerfs-volants japonais et bien d'autres venus du monde entier, une salle de projection en vidéo 3D haute définition avec le film du festival, et même une pièce avec soufflerie, où les enfants pourront venir tester leurs cerfs-volants construits dans I'atelier avoisinant ! La tradition ancestrale des cerfs-volants représente pourtant bien plus qu'un simple enjeu touristique pour Shirone ; elle est un formidable lien social, ta fierté et la passion d'une ville entière, tout un pan de sa culture et de son identité.

Josselin MILLECAMPS (c) 1996 Cerf-volant Club MIZTRAL