NORD ÉCLAIR – DIMANCHE 5  ET LUNDI  6 NOVEMBRE 2006

Page 8 – RÉGION - PATRIMOINE

L'utopie de Lomme La Délivrance

Avec le ralentissement de l'activité de la gare de triage, la cité cheminote prend un nouveau visage. Malgré les inquiétudes des habitants et de la mairie, la SNCF assure qu'elle va préserver ce quartier historique.


VIOLAINE MAGNE > violaine.magne@nordeclair.fr

À Lomme, empruntez l’avenue de Dunkerque, ses boutiques, ses voitures, ses travaux. Puis bifurquez à gauche, encore quelques mètres et vous voilà dans un autre monde, dans une utopie : la cité Jardin de La Délivrance. Un labyrinthe de petites rues bordées de haies de troènes menant à des placettes rondes. Des maisons à un ou deux étages, toutes différentes avec des colombages, une façade en pas de moineau ou un faux air de longera normande. Autant de détails qui font de La Délivrance une curiosité architecturale, urbanistique et patrimoniale.

Ces habitants-là sont amoureux de leur cité. Jacques Surrans, 47 ans, fils et petit-fils de cheminot, a passé son enfance à jouer sur les terrains de la gare de triage. Serge Lebeau, retraité de la SNCF, se souvient du temps où « la grande famille des cheminots » vivait au temps des trois-huit et il parle avec tendresse de son quartier. « La cité a longtemps été très visitée. C'était un endroit de promenade, la campagne dans la ville ». '

Jacques Surrans et Serge Lebeau appartiennent au comité de quartier de La Délivrance. Ils sont incollables sur l'histoire du quartier et cherchent à transmettre leur savoir. Ils défendent aussi bec et ongle ce patrimoine. Un exemple : « La SNCF voulait vendre le centre social d'époque. Pour nous, c'était hors de question », témoigne Jacques Surrans.

Le problème est en passe d'être réglé. Mais l'inquiétude de ces deux habitants est plus profonde : « la SNCF se désengage, elle ne veut plus faire que du transport », assure sombrement Jacques Surrans.

Une conviction que partage le maire de Lomme, Yves Durand : « Depuis 1990, la SNCF ne cherche plus qu'à faire rouler des trains. Novedis, la filiale qui gère La Délivrance, joue le jeu du marché ».

Un quartier attractif

Selon le maire, la SNCF aurait même envisagé de démolir 500 maisons pour mener une grande opération immobilière.

Pierre-François Bauden, qui s'occupe à la SNCF du dossier Délivrance, dit « ne pas avoir eu connaissance de ce projet ». Il conteste aussi farouchement lé désengagement de la SNCF. « Nos 600 logements de La Délivrance sont répartis en deux filiales. L'immobilière du chemin de fer du Nord Est, un bailleur social, et Novedis qui gère 293 logements. La priorité est donnée aux cheminots en exercice. La cité de La Délivrance est importante pour nous, c'est à proximité de Lille »:

Le quartier est attractif. Il le sera encore plus lorsqu'il sera réhabilité. Yges.Durandj s’inquiète d'une conséquence de ces rénovations : la hausse des loyers pour les actuels locataires. Il faut aussi déterminer s'il y a encore des retraités de la SNCF qui aujourd'hui occupent leur logement sans contrat de location. Leur bail était en effet attaché à leur contrat de travail. La SNCF assure qu'aucun locataire n'est dans ce cas-là. Quoi qu'il en soit la ville a de mandé une étude de diagnostic habitat sociale et technique. Réalisée par la communauté urbaine, elle permettra d'examiner la situation financière et administrative des locataires de La Délivrance. ●

EN  DATES

( 1920 )  La décision est prise de construire une gare de triage dans la région lilloise

( 1921 ) Début des travaux pour la construction de La Délivrance

( 1924 ) Construction de la salle Beaulieu

( 9-10 avril 1944 ) Bombardements de Lomme par les Alliés. Une partie de La Délivrance est détruite.

( 1972 ) Destruction de l'école Pasteur

( 2006 ) Lancement d'une étude de diagnostic habitat sociale et technique sur le quartier de La Délivrance

La modernité au service des « classes dangereuses »

L'ancienne cité cheminote de La Délivrance à Lomme a été construite au début des années 20 selon le concept des cités Jardins. C'est aujourd'hui une curiosité architecturale et urbanistique, un trésor patrimonial.

La Délivrance est une ancienne cité cheminote, organisée autour de la gare de triage. Après la Première Guerre mondiale, la compagnie des réseaux ferrés du Nord réorganise son réseau et cherche des terrains à l'ouest de Lille.

Au cœur de la commune de Lomme, elle achète des terres agricoles. « De telle sorte que cette commune de quelques milliers d'habitants se retrouve coupée en deux par la gare de triage et la cité cheminote », explique Simon Boulier, l'archiviste de la ville de Lomme qui a recueilli documents et témoignages.

Dans les années 1920-1921, 835 maisons sont construites à côté de la gare, de quoi accueillir plus de 3 000 habitants.

La cité s'appellera « La Délivrance ». Pourquoi ? Parce que la région gardait un souvenir amer de l'occupation des troupes ennemies lors de la Première Guerre mondiale et ce qui s'est appelé en 1945 Libération se disait Délivrance en 1918.

Cette cité jardin réservée aux cheminots était aussi la concrétisation d'une idéologie : « la réalisation d'une utopie dans le parpaing » selon les mots de Simon Boulier. « Au début du XXe siècle, on parlait encore beaucoup de classes dangereuses, on faisait la relation entre population ouvrière, alcoolisme et quartier mal famé... Les cités Jardins viennent de la théorie anglaise d'Howard reprise en France par Raoul Dautry. C'est un traitement particulier de l'habitat ouvrier. La volonté de construire un quartier qui modèlera le cheminot parfait ».

Ainsi la densité du quartier est faible. Toutes les maisons de La Délivrance sont agrémentées d'un terrain et ont aussi les sanitaires. La cité est dotée d'équipements sportifs (même d'un terrain de tennis !), d'une salle de réunion, d'un cinéma, d'un dispensaire, de plusieurs écoles et de quelques commerces. Les habitants de La Délivrance ont des conditions de vie bien meilleures que la plupart des Lommois de l'époque.

La cité qui appartient à la Compagnie des réseaux ferrés du Nord vit en quasi autarcie. Un conseil d'administration règle les questions d'organisation et d'entretien et fait respecter une réglementation très stricte. Avec son poste de triage, aussi appelé mirador, le quartier possède même son beffroi. Le pari urbanistique de la deuxième moitié du XXe siècle était donc de réintroduire La Délivrance dans la ville de Lomme. ●