Le désir
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Freud
Pour parler du désir freudien, il faut parler du Wunsch, ce mot en lui même est difficile à traduire en français, le wunsch est un évènement ponctuel, un "acte", (une sorte d'unité "motrice" minimale de la psyché) qui n'est pas de tout repos car il fait travailler l'inconscient. Le rêve est la réalisation déguisée d'un désir refoulé; le désir conscient ne devient un excitateur du rêve que s'il réussit à éveiller un désir inconscient par lequel il se renforce et ce doit être un désir infantile (thèse fondamentale de la Traumdeutung.) Pour Freud, il n'y a pas d'essence originelle du désir, pour désirer il faut avoir l'impression de revoir quelque chose et ce qui est ainsi réanimé c'est une satisfaction (une mémoire en acte) liée au besoin, le désir est donc pris dans l'après-coup du besoin.
Dans ce paysage originaire, Freud introduit le terme de Nebenmensch : c'est l'être humain qui se trouve à coté mais neben signifie également "en plus"; le désir pour Freud est adressé à l'autre comme partenaire de la satisfaction. C'est ici que se trouve à mon avis le coeur du problème car cet autre, ce proche, "pointe la chose inconnaissable du désir dont dépend ma survie". Freud nous dit que l'autre est indispensable pour déclencher la machine désirante, ainsi se met en place une "courroie de transmission" entre soi et l'autre, l'enfant des hommes ne sait pas se satisfaire tout seul, il faut qu'on lui montre.
Je trouve à cette lecture de Freud des similitudes importantes avec la mimésis dont parle René Girard. La différence, et elle reste de taille, René Girard l'évoque d'ailleurs très bien dans DCC, c'est que pour Freud, on est là dans le registre de la représentation (platonisme de Freud)et non de l'appropriation.
Lacan
Avec Lacan, la situation se "complique" à mon avis. Lacan (comme G Bataille) en effet, a suivi les séminaires de Kojève sur Hegel :"c'est donc bien la Conscience d'abord dépendante, servante et servile qui réalise et révèle en fin de compte l'idéal de la conscience-de-soi autonome, et qui est ainsi sa vérité". Cette influence sera décisive quant au rôle joué par l'autre dans le développement du moi : " En d'autres termes, la relation à l'autre, pour autant que tend à s'y manifester le désir primitif du sujet, contient toujours en elle-même cet élément fondamental, originel de la dénégation...". Le moi devient avec Lacan une fonction de méconnaissance, et Lacan pose la question de savoir qui est celui qui, au-delà du moi, cherche à se faire connaître?
La dialectique de Hegel se résout lorsque l'être ne reconnait dans l'autre, rien d'autre que lui-même, et que l'autre se reconnaît en son semblable. Plus question alors de position de maître. L'esclave cesse d'être esclave au moment où il se reconnaît dans cet autre auquel il se soumettait (Michel Dethy); cependant la mort reste le Maître absolu et si ce concept " Hegelien" pose problème, il reste en accord à mon avis avec ce que dit Girard du désir mimétique dont le terme ultime est la mort.
En effet, il faut remarquer ici que souvent "l'erreur" est l'espoir secret et inconscient de l'analysant qui pense (rôle de l'imaginaire), de par son analyse, accèder à une force surnaturelle qu'il possède depuis toujours, mais qui semble bloquée et inutilisable (Girard dirait que c'est le désir de l'être même de l'autre qui entretient cette erreur parfois jusqu'à la mort). La parole étant l'expression du narcissisme, seul compte pour l'analyste le langage des affects, des rêves, des cauchemars, des délires ou de la poésie.
Ce que l'on voit, ce que l'on vit peut être illusion et subjectivité, l'homme s'exprime par son langage (le symbolique) mais le sens qu'il donne aux choses est de l'ordre de l'imaginaire. Le problème dans la constitution du réel se situe au niveau de la jonction du symbolique et de l'imaginaire ; en effet, l'imaginaire et le réel se mélangent dans notre quotidien (exemple de l'arc en ciel); il en est ainsi de la constitution du moi qui se forme primitivement sur une série d'illusions. En définitive, le moi se voit autre qu'il n'est. Pour illustrer cela, Lacan utilise la métaphore du bouquet (J Lacan Le Séminaire livre 1.):
Lacan place sur une boîte creuse, face à un miroir concave, un bouquet de fleurs (nos désirs ?). Dans la partie creuse de la boîte cachée de l'oeil de l'observateur, il place un vase (notre corps ?); un autre miroir plan fait face à l'observateur; on constate que, dans un certain champ de vision, l'oeil de l'observateur aura l'illusion de la vision des fleurs dans le vase.(voir le schéma ci-dessous).
Dans cette expérience, il montre que l'imaginaire peut inclure le réel et que le réel peut inclure l'imaginaire. L'oeil est le symbole du sujet et tout dépend de la position du miroir plan, dont l'orientation modifie le champ de vision: si le miroir bouge, le champ se modifie, tout dépend donc de la position du sujet dans le champ, position qui est caractérisée par celle qu'il occupe dans le monde symbolique, autrement dit dans le monde de la parole. (L'être existe plus par son langage que par son corps, son simple nom le fait exister, le corps n'étant jamais visible dans sa totalité). Dans cette métaphore, Lacan nous dit que l'autre se confond plus ou moins avec l'Ich-ideal qui est l'autre en tant que parlant, l'autre en tant qu'il a avec le moi une relation symbolique sublimée. L'amour se définit comme coïncidence de l'objet avec l'image fondamentale, c'est son propre moi qu'on aime dans l'amour, le sujet voit son être dans une réflexion par rapport à l'autre (son point de réflexion dans le miroir) c'est à dire par rapport à l'Ich-ideal".Cette formation d'un idéal conditionnerait donc, pour le moi, le refoulement. En effet, le moi passe par une espèce d'éloignement, un moyen terme, qui est idéal, et revient ensuite dans sa position primitive.
C'est donc, pour Lacan et pour Freud, parce que son désir est passé de l'autre coté, que le sujet s'assimile le corps de l'autre et qu'il se reconnaît comme corps."Dans l'état de veille, le corps de l'autre est renvoyé au sujet, aussi méconnaît-il beaucoup de choses de lui-même..........Ils ont des yeux pour ne point voir. Il faut toujours prendre les phrases de l'Evangile au pied de la lettre, sans cela évidemment on n'y comprend rien --on croit que c'est de l'Ironie" (J Lacan Le Séminaire livre 1.)
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Pour tenter de résumer le point de vue de Lacan au sujet des écrits techniques de Freud, on peut dire, en se référant au schéma du miroir du vase et du bouquet, que le désir du sujet a besoin de passer par l'autre pour être ensuite réapproprié. Dans ce contexte, l'inclinaison du miroir plan est très importante car elle fait varier le champ de la perception du sujet. C'est donc à un pacte symbolique que Lacan nous convie ; "il n'y a pas d'amour fonctionnellement réalisable dans la communauté humaine, si ce n'est par l'intermédiaire d'un certain pacte". Lacan passe par le langage car pour lui, la parole est essentiellement le moyen d'être reconnu. La parole ne devient parole que dans la mesure exacte où quelqu'un y croit (ce qui explique qu'il existe un langage des animaux dans la mesure où il y a quelqu'un pour le comprendre). La parole, c'est ce qui sert à transmettre le désir, et Lacan va puiser chez Saint Augustin la fonction signifiante de la parole ("De locutionis significatione, intervention du RP Beirnaert, Lacan séminaire 1"): " --Le thème axial, qui marque la direction vers laquelle s'oriente tout le dialogue, c'est que le langage transmet la vérité du dehors par les paroles qui sonnent au-dehors, mais que le disciple voit toujours la vérité au-dedans." Et c'est avec le "nomen" que s'établit le pacte et l'accord, car le "nomen", c'est le symbole au sens du pacte (voir le nombre d'usages juridiques en particulier du mot nomen qui peut être par exemple employé au sens de titre de créance).
Nomen est le mot qui fait connaître, mais chez Augustin il n'y a pas de distinction entre connaître et reconnaître, car la dialectique de la reconnaissance (développée par Hegel) est essentiellement humaine. Pour Augustin, il n'existe en fin de compte qu'une reconnaissance, c'est celle du Christ.( A mon avis on trouve déjà chez Augustin la notion de bonne mimésis avec l'exemple de l'oiseleur ). Pour Lacan, si Augustin abandonne le domaine de la linguistique, c'est pour s'engager dans la dimension propre de la vérité, mais Lacan dit que la parole ne sait pas que c'est elle qui fait la vérité. La parole, tant enseignée qu'enseignante, est donc située dans le registre de la méprise, de l'erreur, de la tromperie, du mensonge, de l'ambiguîté, mais là où Augustin rejoint la vérité par l'illumination, Lacan dit que la tromperie même exige d'abord l'appui de la vérité qu'il s'agit de dissimuler; ne dit-on pas qu'il faut avoir une bonne mémoire quand on a menti et qu'il faut savoir "bougrement de choses pour arriver à soutenir un mensonge, rien de plus difficile qu'un mensonge qui tient. Car le mensonge, en ce sens, accomplit en se développant, la constitution de la vérité. Pour tout dire, l'erreur est l'incarnation habituelle de la vérité."Le moi se forme primitivement sur une série d'illusions; l'enfant en se voyant dans le miroir se voit autre qu'il n'est Eh bien! disons que l'image du corps, si on la situe dans notre schéma, est comme le vase imaginaire qui contient le bouquet de fleurs réelles; ce réel ne doit pas être confondu avec le vrai, car il est ce que nous appréhendons ou tenons pour réel, alors que le vrai est le concret, le visible; les mondes réel et imaginaire sont liés. Dans le rapport de l'imaginaire et du réel, et dans la constitution du monde telle qu'elle en résulte, tout dépend de la situation du sujet. Et la situation du sujet(...)est essentiellement caractérisée par sa place dans le monde symbolique, autrement dit dans le monde de la parole.
Le désir, chez Lacan comme chez Freud, est au fond une envie de retourner vers l'obscurité préconsciente de la fusion libidinale avec le corps maternel. En découvrant au stade du miroir son moi en temps qu'Autre, et du fait de l'interdiction par la loi au retour vers la matrice, le sujet, comme chez Hegel, n'est pas celui qui fait et qui dirige le désir; le retour vers la jouissance primordiale entrainerait en fait la dissolution du sujet; il faut par conséquent que le désir soit refoulé et qu'il devienne inconscient.
C'est donc dans les lapsus, les actes manqués, les silences que Lacan va trouver la vérité du sujet, c'est tout le travail de l'analyse.
Pour terminer et pour tenter de construire "mon pont "entre la psychanalyse et la théorie mimétique, je trouve (si l'on veut aborder Lacan sous un angle "girardien") que la grande différence entre les deux systèmes se situe, pour René Girard au niveau de l'absence de désir propre au sujet, et un désir qui a besoin de l'autre pour se réaliser chez Freud et Lacan; mais dans les deux cas, l'issue (à mon avis) se situe au niveau du pôle du symbolique (au sens le plus large). Pour reprendre la métaphore du vase et des fleurs, tout dépend de l'autre pour que le bouquet se situe dans le vase, que ce soit par imitation mimétique (cf mon schéma) ou par réintégration symbolique; dans les deux cas, la notion de pacte est essentielle.
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Denis Vasse
On pourra ne pas être d'accord avec ma tentative de rapprocher les deux grands concepts du désir qui semblent si opposés dans leurs conséquences (il faut lire pour s'en rendre compte René Girard parlant de Freud et de Lacan dans VS et DCC). Denis Vasse est pour moi une aide fort utile dans ce rapprochement de concepts. Dans L'Autre du désir et le dieu de la foi, ce psychanalyste jésuite parvient à ressusciter les textes de Thérèse d'Avila. Je le cite à la page 146 :
La mort est la conséquence du mensonge. Elle est le piège du menteur qui prend l'apparence de la vie pour la Vie véritable, l'image de la chair pour l'esprit. Dans la confusion de l'imaginaire et du réel, il faut sans doute discerner deux registres : le psychique, dans lequel la forclusion du Nom-du Père est une faille initiale du tissu symbolique qui ne permet pas la rencontre de la chair et de l'esprit. Ainsi s'indique une sorte de "trou" auquel rien ne répond dans le réel. Mais dans le registre spirituel, cette confusion est l'oeuvre du mensonge qui fait de l'inter-dit, de la loi, une parole de mort.
Elle fait parler l'image de l'homme idéalisé, se prenant pour le Juge suprême, et ne permet pas d'entendre ce qui est agréable à Dieu.
Le Père du mensonge, l'antique serpent, a beau jeu dans la Genèse, pour accuser Dieu de jalousie en interprétant perversement l'inter-dit de la parole de vie en désir de mort de la part de Dieu, dès lors qu'ayant mangé du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, leurs yeux s'ouvriront et ils seront comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal (Gn 3,5). Ce texte montre que le langage psychanalytique véhicule la pensée religieuse la plus profonde et que la théorie mimétique y trouve également toute son expression. L'amour infini du Dieu chrétien renverse cependant radicalement la conception du désir comme manque, de la vie comme besoin, de l'économie comme production de richesses à partir d'une pénurie originaire. En disant cela, on pense immédiatement à G Bataille. En effet à la suite de la lecture en 1918 d'une compilation de textes religieux du Moyen Age réalisée par Rémy de Gourmont, Le latin mystique, chartiste et croyant, Bataille a au moins deux bonnes raisons de faire d'un tel ouvrage son livre de chevet. Ce qu'il y découvre est cependant d'un tout autre ordre. Parce que les textes réunis dans ce volume s'efforcent de persuader le lecteur qu'il faut renoncer à la chair, celle-ci y est présentée comme terrifiante, promise à la pourriture. Mais cette chair, putrescible et sale, fascine Bataille. C'est à cette chair-là qu'il ne cessera par la suite de chercher un accès, par un moyen qui la rendra autrement plus tangible que la croyance ou l'érudition : la débauche, vécue et racontée.
En 1924, l'ancien élève de l'École des Chartes est nommé conservateur à la Bibliothèque nationale. Ayant perdu la foi et découvert Nietzsche, celui qui côtoiera bientôt les surréalistes mène alors une vie de débauché ; il oscille comme on titube entre le rire et l'angoisse. (extrait du site France diplomatie).
De cette grande solitude que l'on retrouve chez Bataille, je rapprocherais une sorte de jeu de mots de D Vasse qui retrouve dans l'étymologie du mot solitude le solium, le seuil." le solitaire, alors, devient celui qui, mû par le désir, se tient sur le seuil prêt à partir à la rencontre de celui ou de celle qu'il attend. La solitude perd alors le sens exclusif d'isolement qui vient du mot île. L'isolé (d'isola) est celui qui est séparé comme une île, mais aussi celui pour lequel il n'y a pas de seuil, il n'y a ni entrée, ni sortie, ni pas de porte (p 127). Bataille ne se tient pas sur cette île mais bien sur le seuil, mais il n'attend personne pour partir, affrontant seul l'épreuve de l'angoisse; la mort devient la chance d'une expérience dionysiaque du désir.
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