Le désir (2)
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Gilles Deleuze et Félix Guattari
.Que ce soit pour Freud, Lacan ou ... Girard, le désir est abordé négativement comme manque (on retrouve cette notion déjà chez Platon). A la suite d'Aristote et surtout avec Spinoza et Nietzsche, le désir devient une force positive (le conatus chez Spinoza) que Deleuze, plus proche de nous, reprendra, combattant ainsi la doxa platonicienne. Avec Félix Guattari, ils rejetteront avec force les concepts de : Zones érogènes, phantasme, phallus, castration, complexe d'Oedipe. Seul, Lacan semble trouver un peu de grâce à leurs yeux : On ne peut pas dire qu'ils soient très gais, voyez le regard mort qu'ils ont, leur nuque raide (seul Lacan a gardé un certain sens du rire, mais il avoue qu'il est forcé de rire tout seul". Pour Deleuze (comme pour Nietzsche et Spinoza), la joie et le rire sont les critères déterminants pour apprécier la valeur d'une pensée. Pour lui, le désir Oedipien est en soi innocent, même si cela finit mal. En libérant le désir de la culpabilité, Deleuze lui redonne la puissance dionysiaque; pour lui (Anti-Oedipe et Mille plateaux) et avec Félix Guattari, la psychanalyse est une entreprise de répression du désir qui n'est déterminé par aucun sujet et ne vise aucun objet; Le désir ne manque de rien, il ne manque pas de son objet. C'est plutôt le sujet qui manque au désir, ou le désir qui manque de sujet fixe, il n'y a de sujet fixe que par la répression. Le désir et son objet ne font qu'un, c'est la machine, en temps que machine de machine (l'Anti-Oedipe, p.43). Pour Deleuze, toute morale peut se résumer: à "ne pas être indigne de ce qui nous arrive" (cf l'Amor fati),ce qui n'implique pas une résignation fataliste mais plutôt une sorte de renaissance, en devenant le fils de ses propres évènements (logique du sens 21e série).
Ne pas céder sur son désir, aller au-delà du principe de plaisir, voilà le point commun avec Lacan; le culte du plaisir est la mort du désir, car il le rabat sur l'expérience du manque. L'idée de Deleuze est celle d'une ascèse du désir plutôt qu'une éthique, car cette dernière suppose toujours un référent. L'ascèse se retrouve dans le Zen et l'amour courtois; ce dernier a deux ennemis, qui se confondent : la transcendance religieuse du manque, l'interruption hédoniste qu'introduit le plaisir comme décharge (Dialogues, p. 120). En retenant la figure d'Oedipe à Colone, "oubliée" par Freud, Deleuze souligne que : Le grand secret c'est quand on n'a plus rien à cacher, et que personne alors ne peut vous saisir (Dialogues p.58); en chacun de nous, il y a une voie tracée pour un héros, et c'est justement comme homme du commun qu'il l'accomplit (Lacan, L'Ethique...p 368)
René Girard
René Girard, dans "Critique dans un souterrain" (Grasset), se demande si Deleuze et Guattari ne se bornent pas, en fin de compte, à placer au dessous de l'édifice freudien, secoué mais intact, une nouvelle couche inconsciente, tout en bas ou tout en haut si l' on préfère, et dont les répercussions sur nos petites affaires sont à peu près aussi concrètes que la découverte d'une nouvelle couche de gaz sur l'atmosphère de Vénus ? (p 204)Girard est d'accord avec Nietzsche pour débarrasser le désir de ses objets, mais il fait tout de suite remarquer que la volonté de puissance ne peut se réaliser en toute logique que dans la rivalité avec l'autre, et que, tout comme le ressentiment, elle se ramène à la mimésis désirante : la volonté de puissance est un géant wagnérien, un colosse aux pieds d'argile qui s'écroule lamentablement devant l'adversaire qui se dérobe, celui que Proust nommera "l'être en fuite". (p 211). Pour Girard , contrairement à Deleuze et à Guattari, le délire veut dire quelque chose, il veut dire l'identité des doubles; et Girard retrouve dans l'Anti-Oedipe beaucoup de doubles, en particulier un "bon Freud" contre "un mauvais", celui de l'Oedipe. Au Phallus structuraliste, s'oppose le grand anus transcendant qui l'emporte et le sublime dans une sorte d'Aufhebung constituant le phallus; et Girard, pour conclure, déclare :
Comment survivre sans interdits, sans méconnaissance sacrificielle, sans boucs émissaires ? Là est le vrai problème et c'est pour ne pas le confronter qu'on perpétue les rites de l'infraction. S'accrocher à la différence vraie, c'est jouer une fois de plus au grand transgresseur, c'est retomber dans les fausses audaces, c'est sacrifier la percée essentielle à une ultime intronisation incestueuse et sacrée. On a peine à croire que la vieille machine puisse continuer longtemps à fonctionner. (P 249)
Enfin, JM Oughourlian le rappelle dans DCC (p 451): Pour Hegel il s'agit du désir du désir de l'Autre (désir de reconnaissance) alors que pour Girard, le désir mimétique est un désir selon l'autre (que l'on retrouve comme caricaturé dans l'hypnose où le modèle, le médiateur, est là face au sujet, il lui suggère son désir qui, ne portant pas sur un objet appartenant au modèle, ne présente pas de risque de rivalité et désigner le sommeil par exemple fait s'endormir le sujet). En se sens, l'hypnose, constitue une sorte de précipité de désir mimétique (JMO in DCC p450)
Jean-Michel Oughourlian
Avec son ami René Girard, JM Oughourlian soutient que l'enfant à la naissance n'a pas encore de désir et c'est par le jeu de l'imitation, (la mimésis), qu'il va être peu à peu attiré dans la relation à l'autre (René Zazzo dès 1957 montrait que l'imitation de la protusion de la langue apparaît en moyenne vers le quinzième jour). C'est la répétition, peu à peu diffférée qui va engendrer la mémoire et toutes les représentations (Mandler,J.-M "How to build a baby 1988). JM Oughourlian affectionne tout particulièrement le récit de la Genèse, la reconnaissance du bien et du mal n'est pas de l'ordre d'un savoir mais la revendication d'une autonomie morale et donc une tentative de renversement de l'ordre divin ce que Shakespeare appellera la crise du Degree (Ulysse dans Troïlus et Cressida Acte I: O,when degree is shaked, which is the ladder to all high designs, The enterprise is sick...)
S'écarter de la loi, de l'interdit, c'est entrer dans le monde des différences arbitraires du désir mimétique qui se comporte comme la gravitation avec sa force d'attraction (apprentissage) et de répulsion (conflit). La mimésis est donc capable du bien (amour) et du mal (envie, jalousie, orgueil, haine). L'imitation a toujours été vue comme une simple copie "psychologique", en fait il existe un rapport étroit avec la suggestion et l'hypnose et JM Oughourlian montre (dans Un mime nommé désir) qu'en fait il existe un échange constant dans un rapport interdividuel entre suggestion et imitation susceptible de s'inverser sans cesse de façon très rapide. Fixé dans un sens donné ce rapport devenait hypnotique par augmentation importante de la suggestibilité pour l'un des sujets en présence.
Dans ce cas si l'on adhère à l'hypothèse mimétique il faut renoncer à l'idée que le moi produit ou génère du désir (...)C'est au contraire le désir qui amène peu à peu le Moi de l'existence, constituant ainsi le Moi-du-désir (Le désir énergie et finalité JM Oughourlian / L'Harmattan). C'est parce que la mémoire permet l'oubli qu'elle permet au Moi d'oublier sa genèse (ce qu'il doit aux désirs des autres) et de se maintenir. L'hypnose en remontant aux sources montre l'antériorité du désir sur le Moi qu'il constitue.
Jean-Paul Kornobis, décembre 2000
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