Jean-Roch Masson Exposé dhistoire Moderne Jeudi 13 mars 1997
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LA LITTÉRATURE FRANCAISE AU XVIème SIÈCLE
Le XVI
e siècle est un siècle de transitions dont lhistoire mouvementée est riche dévénements considérables : lhumanisme introduit une nouvelle vision du monde, la Réforme détermine lavenir de la Chrétienté, la conquête du Nouveau Monde modifie léquilibre des sociétés européennes et limage quon se fait de lunivers. En France, ce siècle commence par les guerres dItalie et se termine par les guerres de religion : tous ces critères se ressentent bien évidemment dans la littérature du siècle.
I) LÂGE DE RABELAIS : UN ESPRIT NOUVEAU
1.1 : LES CONDITIONS DU RENOUVEAU
Les hommes du XVI
e siècle étaient conscients de vivre dans une époque différente de la précédente ; Rabelais cite en effet dans la lettre de Gargantua à Pantagruel : "Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées [...]. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples...". Cette Renaissance fut un phénomène dune grande ampleur qui affecta tous les domaines : intellectuel, artistique, philosophique, religieux, éthique, social... On a souvent admis que trois faits ont favorisé cette mutation :- la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, qui provoqua lexode des lettrés grecs vers lOccident où ils apportèrent quantité de manuscrits, et leur connaissance de lAntiquité grecque (toutefois nuançons : la Renaissance en Italie commence avant 1453).
- les guerres dItalie révélèrent aux français éblouis une civilisation raffinée (même sil y avait déjà des échanges avec lItalie avant les guerres).
- linvention de limprimerie au XV
1453. La chute de lempire dOrient
Le Sultan Mehmet prend Constantinople. IL ny a plus dempire chrétien dOrient. Les Turcs continuent une expansion foudroyante qui les rend, en 70 ans, maîtres de toute la Méditerranée orientale et de lEurope des Balkans.
Quelques années avant le désastre, érudits, savants et nobles ont ramené en sûreté leur personne, leur savoir et leurs livres qui viennent enrichir Venise, Florence et Rome. Le grec, langue presque perdue en Occident, senseigne à nouveau, et fait redécouvrir la vraie culture antique.
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LES INFLUENCES ITALIENNES
Rappel : les guerres dItalie
La France au XVI
e siècle ne cesse pratiquement pas dêtre en guerre. La richesse des villes italiennes, la fascination exercée par la Renaissance commencée, de lautre côté des Alpes, dès le XIIIe siècle, lexistence dune noblesse inemployée depuis la fin des guerres contre lAngleterre, alimentent les prétentions françaises sur les territoires italiens. Ces guerres longues de 1483 à 1559 et coûteuses ne rapportent rien : en soixante ans, les rois de France conquièrent et perdent tour à tour les villes italiennes.Au cours du règne de François I
er, le conflit prend une dimension européenne : le roi de France soppose en effet, pour un demi-siècle, à Charles Quint, dont lempire sétend de lEspagne aux territoires actuels de lAllemagne, de lAutriche, aux Pays-Bas et à la France du Nord-Est. Vaines sur le plan militaire, les guerres, néanmoins, ont contribué à élargir lhorizon de la noblesse française. Les uvres de la Renaissance italienne pénètrent largement en France. L "esprit nouveau" commence à souffler sur le sol français.LAntiquité.
La découverte du grec date en France du XVI
e siècle. Il ne sagit plus aujourdhui de prétendre que le Moyen Age a ignoré lAntiquité, mais il faut noter quil na guère connu que les anciens latins ; la renaissance, au contraire, a cherché à restituer toute lAntiquité dans son authenticité, même si la connaissance quelle en a eu est restée imparfaite ; en effet, cette connaissance provenait surtout de la consultation de manuels, ou de compilations comme les Adages dÉrasme (recueils de proverbes et de maximes tirés des ouvrages anciens et commentés), plutôt que de la fréquentation directe des textes essentiels.Linfluence dans ce domaine vient surtout dItalie, et la grande découverte fut linterprétation du platonisme par le florentin Marsile Ficin (fin XIV
e) ; cette interprétation est appelée néo-platonisme, alliant Platon et ses commentateurs, et essayant de concilier cette philosophie avec le christianisme.Cependant, lAntiquité nest en aucune manière un exemple contraignant : du Bellay et bien dautres déclarent que les modernes peuvent et doivent faire mieux que les Anciens.
LItalie
Linfluence italienne sexerce aussi sans passer par les modèles anciens. Non seulement dans le domaine politique on trouve linfluence de Machiavel (1469-1527), mais aussi dans le domaine esthétique et littéraire : les écrivains français, avant même la Pléiade, lisent les italiens : Sannazar (1458-1530), églogue champêtre à limage de Virgile, le satirique Berni (1497-1535), dont lexemple inspirera en France un courant qui va de du Bellay aux burlesques du XVII
e ; de même, lArioste, Boccace et surtout Pétrarque ont une influence considérable.
LA RENAISSANCE
1490. Le Nouveau Monde
Le monde occidental, privé de son expansion en méditerranéenne, se trouve dautres voies commerciales. Depuis le début du XV
e siècle, les Portugais explorent les côtes africaines, et atteignent le cap de Bonne-Espérance qui leur ouvre la route des Indes. Un gênois au service de la couronne dEspagne, Christophe Colomb, décide de découvrir un passage par louest : en 1492, il rencontre les "Indes Occidentales", les Antilles. Ce nouveau continent déchaîne les convoitises, au point quil faut une bulle du pape Alexandre VI, puis le traité de Tordesillas (1494) pour partager le nouveau monde entre les deux puissances qui ont les moyens maritimes de la conquête : espagnols et portugais.La certitude que la terre était plate, que lEurope était le centre de lunivers, que les coutumes de nos pays répondaient à une nécessité divine, sen trouve brutalement ébranlée. De plus, dans le même temps, le savant Copernic montre que la terre tourne autour du soleil, et quelle na donc pas été placée au centre par Dieu.
Les systèmes économiques se transforment : laccent est mis désormais sur les échanges dargent plutôt que sur la possession de territoire. Le XVI
e siècle voit ainsi se développer une riche bourgeoisie marchande, alors que parallèlement la noblesse connaît un relatif appauvrissement.1460. Limprimerie
À partir des techniques du bois gravé expérimentées dans les ateliers rhénans, voici que naît limprimerie. Dabord en planches gravées, puis en caractères mobiles, elle permet de reproduire en un temps record ce quil fallait recopier à la main. Cest la fin du livre personnalisé, objet dart unique et investissement de prestige : cest le début du livre utile, scolaire, religieux, divertissant. Le livre imprimé apparaît à Mayence dans les années 1450. Le support était un papier quon fabriquait à partir de chiffons traités et transformés dans des moulins à eau. La première presse installée à Paris lest, en 1473, dans le collège de la Sorbonne, et son premier ouvrage et naturellement une rhétorique. Dautres ateliers simplantent à Strasbourg, Lyon, Angers, Poitiers, Toulouse, Albi, Vienne, etc... attirés par la présence de grands monastères ou dUniversité.
Linitiateur dun livre, quil soit auteur, imprimeur ou libraire, doit avant tout obtenir un Privilège quil achète auprès dune autorité légale (Grande Chancellerie ou Parlement). Ce privilège lui donne le droit pour une durée donnée dimprimer et vendre louvrage en question à lintérieur du royaume. Signalons toutefois que lauteur prend parfois à sa charge tous les frais engagés, mais la pratique des frais partagés entre auteur et imprimeur est beaucoup plus fréquente. Après cette fabrication, le livre relié artisanalement est diffusé par les soins de limprimeur-libraire lors de foires comme celles de Francfort ou de Lyon.
Lapparition du livre bouleverse les conditions de transmission du savoir, élargit les publics, même si lalphabétisation reste encore restreinte. En 20 ans, la culture médiévale religieuse et romanesque est balayée, et remplacée par les textes antiques, païens et chrétiens.
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LHUMANISME
Lhumanisme, volonté de connaissance étendue hors des frontières, prend sa source dans toutes les influences évoquées ci-dessus, et utilisent les moyens proposés dont nous venons de parler (langues anciennes, imprimerie...).
Le "prince des humanistes" fut le hollandais Érasme (1469-1536), érudit, philologue, philosophe, sollicité par les rois et par les papes. Il fut en relation épistolaire avec toute lEurope lettrée, lié à lhelléniste Guillaume Budé (1468-1540), au savant anglais Thomas Morus (1480-1535). Ainsi, à travers ce personnage, on perçoit bien que lHumanisme désigne dabord une volonté de connaissance étendue hors des frontières.
Créations : Lattention portée à la langue va de pair avec celle quon attache aux problèmes de la technique poétique, de la métrique et u théâtre. On tente de restituer en français la prosodie quantitative des Anciens. On crée la tragédie et la comédie en français, et surtout naissent de nouvelles formes : épître, élégie, églogue, ode, et surtout sonnet.
Mythes et thèmes : Les thèmes utilisés pour réaliser ce programme humaniste est révélateur de lesprit du temps. Au XVI
e siècle, on parle damour et aussi de vertu. On rêve dun monde où lhomme vivrait en harmonie avec la nature et en accord avec lui-même : société utopiques (Utopia de Morus ; la Thélème de Rabelais) auxquelles la découverte du Nouveau Monde donne une consistance parfois plus apparente que réelle (mythe du bon sauvage). Un autre thème est celui de la gloire que confère lexcellence de sa création à un auteur ; cependant, dans un siècle qui tourne au chaos, le seul refuge sera alors pour les poètes dans les "consolations contre la mort" (expression tirée de J.B. Chassignet, Le mépris de la vie et consolation contre la mort).Ainsi, lhumanisme introduit non seulement dans les uvres littéraires la réflexion sur les problèmes de civilisation, de pensée, de religion (Calvin), évoquant ainsi lespoir dun nouvel art de vivre (Rabelais, marguerite de Navarre), mais il introduit aussi léclosion dun ton nouveau, où la ferveur et lenthousiasme se teintent de gravité ou dhumour.
Cependant, les méthodes de cet humanisme sapparentent à celles de libre examen qui inspire la révolte de Luther et Calvin. On refuse de sen remettre à lautorité établie pour interpréter les textes. Les divergences sont donc aussi nombreuses que les points communs entre lhumanisme et la Réforme. Après la rupture entre Érasme et Luther, et après laffaire des placards, les humanistes de France seront obligés de choisir : ou protestants, ou fidèles à lÉglise, ils seront mêlés à ces grandes luttes du siècle.
1520. La Réforme
Martin Luther, depuis 1517, sacharne à dénoncer les abus de lÉglise, et refuse de se plier en 1520 à son excommunication (texte de sa condamnation brûlé publiquement). Il proclame que la foi seule sauve, et insiste sur le fait que tout croyant doit avoir accès au vrai texte sacré sans lintermédiaire constant des prêtres. Dans un premier temps, les idées rencontrent lapprobation de nombreux ecclésiastiques et de princes, mais les idées se révèlent vite une danger politique (paysans de Rhénanie révoltés en 1524). En Allemagne, la Diète dAugsbourg remet à chaque prince le droit de décider de quelle religion seront ses sujets.
Cette Réforme est donc loccasion dun profond bouleversement spirituel.
LES CONTRADICTIONS
Imaginer le XVI
e siècle comme un siècle constant et uni dans la recherche cohérente dune nouvelle vérité serait une singulière erreur. Ce siècle est tissé de contradictions : la Réforme et lHumanisme saccompagnent dune résurrection du paganisme rarement déclaré, qui est pourtant sensible dans les uvres de la Renaissance (chez Ronsard par exemple), mais aussi de superstitions et dun obscurantisme meurtriers : la chasse aux sorcières souvre au XVIe, la Réforme aboutit aux bûchers allumés à travers toute lEurope et aux massacres en série des guerres de Religion ; de plus, lastrologie se développe à lexemple de lAntiquité : Nostradamus (1502-1566), contemporain dAmbroise Paré, de Bernard Palissy ou encore de Copernic, fut lun des devins de Catherine de Médicis.
1.2 : LES POINTS FORTS DE LA LITTÉRATURE DU DÉBUT DU SIÈCLE
LES RHÉTORIQUEURS
Durant la seconde moitié du XV
e et le début du XVIe siècle fleurit à la cour de Bourgogne, de Bretagne, puis de France, une école de poètes qui eurent une gloire incontestée en leur temps : ce sont les Rhétoriqueurs. Ainsi nommés parce quils pratiquaient la "seconde rhétorique, cest-à-dire la poésie par opposition à la prose.À limage du plus illustre dentre eux, Georges Chastellain (1404-1475), qui était lhistoriographe et le confident du duc de Bourgogne Philippe le Bon, les Rhétoriqueurs se voulurent chroniqueurs et conseillers des princes. Ils chantaient les vertus et les victoires de leur protecteur, pleuraient leurs deuils, fêtaient leurs joies et narraient leur histoire.
Jean Meschinot ( 1491), Jean Molinet ( 1507), André de la Vigne ( 1527?), Jean Marot ( 1526)...
Cest surtout comme poètes quon admirait ces hommes, auteurs duvres morales et politiques, dépîtres ou de satires. Cependant, la critique traditionnelle reproche aux rhétoriqueurs leur manque de goût et de mesure, ainsi que la reprise de thèmes usés. Pourtant, ces hommes se qualifiaient volontiers de rimeurs, car ils furent en effet de prodigieux inventeurs de rimes (rime extrêmement riche, tentés parfois par lacrobatie verbale).
Jean Lemaire de Belges, dernier des Rhétoriqueurs, et premier des écrivains de la Renaissance, fut un précurseur et un maître pour le XVI
e siècle. Né en 1473, il fut le poète et le secrétaire de marguerite dAutriche et dAnne de Bretagne. Il voyagea beaucoup, et linfluence de lItalie nest pas négligeable. Il excella dans le genre de la "déploration" en vert (et fut connu par Les épîtres de lamant vert, pour le perroquet de Marguerite dAutriche, dévoré par un chien, mais comparé à un prince poussé au suicide en labsence de sa maîtresse !). Lemaire avait également le rôle de propagandiste officiel : par exemple, il fit la défense de la politique gallicane de Louis XII contre labsolutisme pontifical.Clément Marot
Fils du rhétoriqueurs Jean Marot, poète officiel dAnne de Bretagne, Clément Marot était né en 1496, et se trouvait au service de François I
er en 1527. Accusé déjà quelques accusations (a mangé du lard en carême par exemple), il est suspecté en 1534 dans laffaire des "placards". Il reste alors deux ans exilé à la cour de Ferrare. De retour en France après une humiliante cérémonie dabjuration, il doit senfuir à nouveau en 1542 après avoir poursuivi la traduction des Psaumes.Clément Marot sinscrit dans le prolongement des rhétoriqueurs (ex : Le temple de Cupido et la Conqueste de Ferme Amour, à loccasion du mariage de François I
er et de Claude de France), mais il fut aussi poète satyrique (il utilise des thèmes de tradition médiévale : il samuse à railler les femmes, les maris trompés, les moines... Autre exemple plus original pour lépoque :Lenfer, satire contre les maux et les méfaits de la Justice ; dans ce long poème de 500 vers, il est lun des seuls à protester contre la torture). Il fut également humaniste, par ses traductions dauteurs antiques (Virgile, Ovide...), et a cherché à exprimer sa modernité dans ce matériau antique.On dit souvent que Marot a été linventeur de nouvelles formes ; il a en fait plutôt développé des formes existant déjà, tel lépître, où il introduit un ton familier ou lyrique, ou encore le "blason", qui était un poème tout entier visant à vanter ou à dénigrer une personne, un objet, un détail le plus souvent. Le succès fut tel quil suscita un véritable concours (dont le triomphateur fut Maurice Scève pour un Blason du sourcil). Signalons enfin que Marot serait à lorigine de limportation en France du sonnet, forme dorigine italienne popularisée par du Bellay.
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RABELAIS
Ce plus éblouissant des conteurs français de la Renaissance fut à la fois religieux, moine plus ou moins en règle avec son ordre, érudit, admirateur dÉrasme et disciple de lhelléniste Guillaume Budé, juriste, et lun des meilleurs médecins de son temps, mais aussi lauteur de lépopée burlesque du géant Pantagruel, où lon perçoit toute lampleur de son imagination et la prodigieuse richesse de sa langue.
François Rabelais est né près de Chinon vers 1494. Moine franciscain, il étudie le grec et lhébreu, mais la confiscation de ses ouvrages loblige à rejoindre les Bénédictins dans le Poitou. Là, Rabelais fait lapprentissage des murs et de la langue populaires, tout en étudiant le Droit à luniversité de Poitiers. En 1530, il a défroqué (mais il reste prêtre dans le siècle), et achève à Montpellier ses études de Médecine, qui font très vite de lui un médecin lié avec toute la société intellectuelle de la ville. Il correspond notamment avec Érasme, le "prince des humanistes". Cest alors que paraît un ouvrage populaire, Les grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua, qui lui donne lidée den écrire la suite, Pantagruel, publié sous le pseudonyme dAlcofribas Nasier (anagramme de François Rabelais).
Dès lors il poursuit son uvre littéraire parallèlement à sa carrière de médecin : 1534 = Gargantua ; 1546 = Le Tiers livre ; 15552 = Le Quart livre. Il fut médecin de Jean du Bellay, évêque de Paris puis cardinal, puis de son frère Guillaume du Bellay, gouverneur du piémont. Entre temps, tous ces livres ont été condamnés par les autorités ecclésiastiques, et Rabelais a parfois jugé prudent de se faire oublier.
Il meurt à Paris en 1553, et le Cinquième livre, posthume, paraît entre 1562 et 1564, bien que son authenticité soit en partie douteuse.
Lhistoire raconte la vie de Pantagruel, puis celle de son père, le roi Gargantua. A chaque épisode, Rabelais décrit lenfance, léducation et les prouesses burlesques des héros, puis la fondation de labbaye de Thélème qui prend le contre-pied de lascétisme monastique, la règle étant "Fais ce que tu voudras". Le Quart et le Cinquième livre narrent la navigation de Panurge, Pantagruel et ses compagnons partis consulter loracle de la Dive Bouteille. Les escales présentées permettent à lauteur de présenter allégoriquement et de dénoncer les abus du monde ceux de lÉglise et de la Justice surtout. La prêtresse de la Dive Bouteille commentera loracle en des termes qui plaident en faveur dun Rabelais dune solide indépendance desprit pour la conduite de sa vie : "Soyez vous-même interprète de votre entreprise".
Ainsi, lunité et lintérêt de luvre se trouve dans deux préoccupations essentielles : parodier le monde tel quil est, et exalter un nouvel art de vivre, le "pantagruélisme". On a déjà abordé la lettre de Gargantua à Pantagruel, considérée comme un hymne enthousiaste à lhumanisme triomphant (attention sollicitée dans les domaines les plus variés). En fait, Rabelais oppose le rêve de ce système idéal à la caricature dun système désastreux ; cependant, il présente là léducation aristocratique du fils dun roi, éducation dont le but est de former une société raffinée.
De même, toute la suite de son uvre sert son idéal humaniste, et Rabelais ne prétend pas y reproduire telle quelle la réalité extérieure. Sur le point de la critique, Rabelais fait cependant parfois clairement léloge de la politique royale (politique de conquête ou politique gallicane : attaque contre les Décrétales...), mais surtout son attaque porte contre les moines, contre la crédulité qui favorise les superstitions (pèlerinages, reliques, Saints...), contre le mépris du corps, la mortification ou encore la papauté.
Limportance de toutes ces satires poussent à se poser la question de la religion de Rabelais. Selon certains critiques, Rabelais, par ses railleries, sinscrit dans la tradition médiévale inoffensive. Cependant, dautres ont fait remarquer quavec lapparition de la Réforme, les plaisanteries de Rabelais ne peuvent pas être anodines. Il faut rappeler quau XVI
e siècle, lincroyance nest pas concevable, et la question reste donc ouverte pour Rabelais : adepte comme Érasme dune religion plus intellectuelle que mystique ? Évangéliste, désireux de retourner à la vérité des Écritures ? Croyant, dune foi tendant vers un Déisme ? Toutes les hypothèses ont été proposées, et il est très difficile de trancher. Il faut toutefois remarquer que toute luvre exprime la nécessité de vivre en accord avec la nature, sans excès de mortification ni danimalité.Cependant, même si lauteur se présente constamment comme un rieur, comme un buveur et comme un mangeur, noublions pas de nuancer limage sûrement sommaire de Rabelais ; il invite bel et bien son lecteur à "rompre los et à sucer la substantifique moelle", cest-à-dire à ne pas sarrêter aux apparences et chercher la signification cachée de ses livres. Nous voici donc confrontés au même dilemme que Gargantua entre sa femme morte et son fils nouveau-né, ne sachant sil doit rire ou pleurer. Lire Rabelais en riant ? Le prendre surtout au sérieux ? Au lecteur de choisir...
LES PROSATEURS
La prose didactique
Les premiers prosateurs au XVI
e siècle furent les humanistes, mais leurs uvres rédigées en latin ne révèlent pas de la littérature française. Cest Calvin (1509-1564) qui fonde la prose didactique moderne en mêlant la langue vulgaire aux débats théologiques. Il fait paraître en 1540 Linstitution chrétienne.La veine réaliste
Les conteurs du XVI
e siècle prolongent la tradition des fabliaux et des récits oraux, à lexemple du Décaméron de Boccace ou des récits de Rabelais. Il faut citer parmi ces prosateurs Bonaventure Des Périers ( en 1544), qui dressa un tableau pittoresque des divers milieux sociaux sous François Ier. Un autre disciple de Rabelais fut Noël du Fail ( en 1591) qui, dans ses Propos rustiques témoigne des travaux et des jours dun village de Bretagne.Marguerite dAngoulême (1492-1549) = Marguerite de Navarre, sur de François I
er.Cultivée, généreuse, ouverte aux idées nouvelles, protectrice des auteurs persécutés par la société intolérante, Marguerite dAngoulême fut auteur de poésies (Le Miroir de lâme pécheresse), de comédies, mais surtout dun recueil de nouvelles, lHeptaméron, publié après sa mort. Toutes les nouvelles que lon y trouve se situent dans des décors familiers, et abordent des tons variés (contes grossiers, sérieux ou tragiques...). Les thèmes sont lamour, la religion (elle nhésite pas à critiquer la corruption du clergé), et sont présentés sous forme dune discussion entre des hommes et des femmes appartenant à la haute société du temps.
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II) LÂGE DE RONSARD, UNE ESTHÉTIQUE NOUVELLE : "âge dor de lhumanisme".
De lapparition de la Pléiade (1549) aux guerres de Religion (1562)
2.1 : LES CADRES DE LA NOUVELLE ESTHÉTIQUE
Pendant cette période qui recouvre presque exactement le règne dHenri II (1547-1559), alors que Ronsard vit jusque 1585, on assiste à la naissance dune nouvelle esthétique, préparée par les efforts de la poésie lyonnaise.
Henri II est un médiocre protecteur des lettre et des Arts, bien que sa cour soit fort brillante. Cest avec son règne que se terminent les guerres dItalie, avec le traité du Cateau-Cambrésis en 1559.
La langue
Il est un point sur lequel le XVI
e siècle se signale par une constance remarquable : cest la conquête progressive par le français de territoires jusque-là réservés au latin.Dune curiosité encyclopédique, lhumaniste parle latin jusque vers 1530. Ainsi, Érasme, Morus (ou More) et Budé pratiquent tous la même langue. Cest en latin quon apprend à lire, ou même à parler (Montaigne a commencé par le latin). Lhumaniste est donc dabord un philologue, qui discute des origines de la langue, et qui observe les possibilités du français (La défense et lillustration de la langue française).
Vers 1530, lhumanisme devient peu à peu français. On traduit les textes anciens, et Rabelais écrit sa "geste" parodique en français. Étienne Dolet (1509-1546), imprimeur, philologue, érudit et poète, qui allait finir brûlé vif pour athéisme, se convertit au français et fut cité avec éloge par du Bellay comme "homme de bon jugement en notre vulgaire". De même, Marguerite de Navarre est condamnée par la Sorbonne dès 1531 pour son Miroir de lâme pécheresse. Lautorité royale sanctionne ce progrès en 1539 avec lordonnance de Villers-Cotterêts qui impose le français au lieu du latin comme langue administrative, judiciaire et diplomatique. La langue elle-même évolue, et le rôle de la Pléiade à cet égard nest pas négligeable.
Des poètes savants
Aboutissement de lhumanisme, les poètes sont devenus des hommes fort cultivés, qui entendent rivaliser avec les Anciens et avec les Italiens. Dès lors, ce nest pas à la foule quils sadressent, mais aux rares connaisseurs.
François Pétrarque (1304-1374) avait influencé grandement les poètes du XVI
e, notamment Scève, Ronsard, du Bellay ou dAubigné qui utiliseront comme les comparaisons, les antithèses, les métaphores, pour exprimer leurs sentiments passionnés ou mélancoliques (signalons que Pétrarque transmet la forme du sonnet). En plus du pétrarquisme, ces auteurs sont influencés également par le néo-platonisme déjà abordé plus haut (avec Ficin).Formes et thèmes
Il y a en ce milieu du XVI
e siècle la suprématie dune forme fixe, le sonnet, et la vogue dun thème : les amours. Rappelons que le sonnet est un poème à forme fixe de 14 vers, répartis en deux quatrains et un sizain, séparé en deux tercets (= strophes de 4, 4, 3, et 3 vers). La Pléiade sexerça à des recherches multiples sur la langue, sur le style et sur la prosodie, et cest ainsi que vers 1550 simpose la prééminence de lalexandrin, ou encore lalternance de rimes. On pratique dans les poèmes le lyrisme amoureux pour exalter un art de vivre sensuel, mais pessimiste, hanté par lobsession de la mort.Désormais, le poète se fait la plus haute idée de sa mission. Ronsard voit plutôt le poète comme linstituteur des rois. Possédé de son art, il doit travailler pour conquérir la gloire.
Avant détudier les auteurs de la Pléiade, il faut faire le détour incontournable par la poésie lyonnaise.
2.2 : LA POÉSIE LYONNAISE : Maurice Scève et les autres...
Le plus illustre représentant de la poésie lyonnaise a été Maurice Scève (1500-1560?), qui est dans la perspective littéraire plus proche de Ronsard que de Marot. Scève et les lyonnais furent tous tributaires du climat particulier autour de leur ville, véritable capitale intellectuelle de la France jusquau début des guerres de Religion. Banquiers et imprimeurs firent alors la gloire de cette ville frontière (rappelons que la Savoie était alors terre étrangère), et dès le XV
e siècle, lapport dItaliens, mais aussi de Suisses ou dAllemands assurait la suprématie lyonnaise sur le plan économique et intellectuel. Noublions pas que Lyon fut la capitale de limprimerie, et que des hommes comme Dolet ou Rabelais choisirent dy vivre.Cest dans ce ferment dhumanisme qua été formé le talent de Maurice Scève, qui a mené une vie à la fois studieuse et mondaine : il se nourrit des grands Anciens, admire Pétrarque, mais ne renie pas pour autant les apports du Moyen Age en littérature. De plus, cet ensemble complexe dinfluences fut enrichi par la reine Marguerite de Navarre qui fit plusieurs passages à Lyon (il compose pour elle deux sonnets en 1547 quelle fait paraître avec ses propres poésies). Lensemble de ces inspirations se retrouvent dans la Délie de Scève, qui apparaît donc comme une synthèse des divers courants de la poésie lyonnaise ; lauteur y chante sa maîtresse à loccasion dun nouvel amour, ressuscitant une ancienne passion oubliée. Fondé sur des images dorigine chrétienne, gréco-latine (inspiration platonicienne) ou médiévale, et également sur le symbole et sur lallégorie, lart de Scève annonce lâge nouveau ; ce poème est aussi celui de linsatisfaction amoureuse, puisquau total lhistoire de cette passion est lhistoire dun échec : bon gré mal gré, il faut bien que lamant se résigne à la chasteté, quitte à tirer de ses souffrances le plaisir exquis de la création poétique... Enfin, dans les dernières années de sa vie, Scève travaille à un grand ouvrage composé de 3003 alexandrins, Microcosme, qui est une épopée encyclopédique, somme des connaissances de son temps. Cet ouvrage pose le problème des rapports de lhomme et du monde ; lhomme devient le prestigieux conquérant de la terre, et Adam est exalté comme un héros exemplaire, qui collabore ainsi avec Dieu à luvre de création. Le mythe biblique est en quelque sorte paganisé, et cette interprétation "humaniste" de la Genèse renverse radicalement les premières positions de lÉglise sur la signification du péché originel.
Cest autour de Scève que se produit le meilleur de la poésie lyonnaise, et il faut citer ici Pernette du Guillet (1520-1545), qui fut la femme aimée par Scève dont il sinspira pour la Délie ; elle laisse des poèmes chantant son amour, coloré dune discrète mélancolie : ce sont les Rimes, parues en 1545. Deuxièmement, Louise Labé (1524-1566), surnommée la "Belle Cordière", fut un grand poète, disciple de Pétrarque, mais surtout indépendante à légard de la forte influence de Scève. "Immoraliste" avant la lettre, et rongée cependant par le sentiment de linsatisfaction, Louise Labé était consciente du scandale de ses poèmes, car cest une femme qui y chante son amour pour un homme, et car il sagit dun amour violent, passionné, sensuel. En ce sens, Louise Labé invente la littérature personnelle. Enfin, on peut citer Pontus de Tyard (1521-1605), ami de Scève et évêque de Chalon-sur-Saône, certes dun autre genre que Louise Labé, mais qui représente le trait dunion entre la théorie de la poésie et la production de la Pléiade.
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2.3 : LIMPORTANCE DE LA PLÉIADE
Le nom de la Pléiade, qui évoque une constellation détoiles, fut donné tardivement vers 1556 à un groupe, dailleurs variable, de sept auteurs rassemblés autour de Ronsard. Il désigne communément les plus connus de larmée des poètes qui ont travaillé, dans ces années 1550-1560, à renouveler la poésie française.
Les rencontres
Vers 1545, Ronsard et du Bellay rencontrent un lettré, Jacques Pelletier, qui les confirme dans leur enthousiasme pour la langue nationale et encourage leurs premiers essais poétiques. À partir de 1547, les jeunes poètes font la rencontre déterminante de Jean Dorat (1508-1588), savant helléniste qui enseigne les grands textes anciens au collège humaniste de Coqueret, sur la montagne Sainte-Geneviève à Paris.
La Brigade
Du Bellay, Ronsard et Baïf fondent alors la Brigade, que viennent bientôt renforcer Jodelle, Belleau, Grévin, puis la Péruse : ils se donnent pour mission dexploiter littérairement les richesses que leur avait enseignées leur maître, et de "créer" ainsi la poésie française. Dès 1549, la Brigade fait une entrée remarquable en publiant la Défense et Illustration de la langue française ; les principes qui allaient animer la future Pléiade étaient ainsi posés.
La doctrine de la Pléiade
Le terme de Pléiade désignait lélite de la Brigade autour de Ronsard. Le principe fondateur du mouvement est que la langue française peut devenir aussi riche, fine et maniable que les langues anciennes à condition dêtre "illustrée", cest-à-dire enrichie. Du Bellay propose la création de mots nouveaux par emprunts au latin, au grec, au vieux français, à la langue des métiers et aux dialectes provinciaux. Il propose également un enrichissement du lexique par la multiplication des métaphores, des allégories et des comparaisons.
La condamnation de la poésie médiévale est sans appel ; il sagit de piller (selon le mot de du Bellay) les Grecs, les Latins et les Italiens : par imitation des grandes uvres étrangères, on abandonne les genres traditionnels (rondeau, ballade, farce...) au profit des genres cultivés par les Anciens : lode, lélégie, lépigramme, la tragédie, la comédie, et surtout le sonnet.
De plus, les poètes de la Pléiade contribuent largement à transformer limage du poète, qui possède dès lors un art "inspiré", cest-à-dire porté à la création par une sorte de folie sacrée. La gloire que leurs ancêtres trouvaient sur les champs de bataille, cest la plume à la main que ces auteurs entendent la conquérir : et ils y sont parvenus... Les idées de la Pléiade en effet triomphent à la Cour et en Europe. Cest ainsi à la Pléiade quon doit la prééminence accordée aux Anciens par le courant classique et on ne peut que le déplorer linjustice dont furent victimes les poètes médiévaux.
DU BELLAY (1522-1560)
Né en 1522 en Anjou, Joachim du Bellay est orphelin de bonne heure et a une enfance délaissée et triste. Après des études de droit à Poitiers, et après la rencontre de Ronsard vers 1547, il vient à Paris suivre lenseignement humaniste de Dorat. Cest à lui que lon doit la Défense et Illustration de la langue française citée plus haut, uvre dans laquelle il avait la prétention de créer la poésie française, ignorant les poètes du Moyen Age. Il y développe lidée de la nécessité dimiter les Anciens et les Italiens pour les surpasser grâce à une langue française enrichie.
Il passe ensuite quatre ans à Rome où il compose Les Regrets et Les Antiquités de Rome, parus au début de 1558. Ces quatre années furent agitées, fertiles en événements diplomatiques et militaires, et lui permirent dappliquer limitation des auteurs anciens quil préconisait ; en effet, il utilisait les mots et les images par lesquels les auteurs latins avaient célébré la grandeur de la ville pour chanter sa déchéance. Dans Les Regrets, il exprime sa nostalgie du pays natal et ses désillusions, mais aussi une satire de la Rome moderne, de ses fastes et de son raffinement. De retour en France, cest une nouvelle désillusions : la Cour des Rois ne vaut pas mieux que la Cour des papes.
La fin de sa vie est attristée par une maladie grave qui le rend presque sourd, et par des soucis matériels ; il meurt deux ans plus tard, alors quil na que 37 ans. Ce poète qui rêvait de sa propre immortalité semble aujourdhui avoir été exaucé, car on le lit, on le cite, mais on le connaît mal : on ne cite guère de lui que des poèmes désolés ("Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage..."), et on oublie souvent de se souvenir quil était également un satirique vigoureux et acerbe. Ses dernières uvres inspirées par la réalité sociale et historique sont graves, et du Bellay semble pressentir les événements tragiques qui vont suivre sa mort.
RONSARD (1524-1585)
Le gentilhomme Pierre de Ronsard appartient à la génération des fils de combattants des guerres dItalie. Destiné dabord au métier des armes, mais atteint dune maladie qui le rend inapte à une telle carrière, il devient clerc. À vingt ans, il suit, avec Baïf, les leçons de grec de Jean Dorat. En 1547, il écrit sa première Ode, dont les publications sétaleront jusquen 1552 ; très vite, le succès couronne son uvre, et sa gloire ne cesse de grandir. Dans ses quatre livres dOdes, il chante des grands personnages mais aussi des thèmes familiers. Il invente les mots et les tours qui font défaut à la langue, et accomplit ainsi luvre annoncée par du Bellay. Il est à 40 ans le poète officiel de la Cour, et il le reste jusquà la mort de Charles IX. En 1555, Ronsard publie un premier livre dHymnes, où lauteur développe les grands thèmes humanistes : la mort, léternité, les astres mais aussi les démons.
Puis avec les guerres civiles, les thèmes de la poésie se font plus actuels, plus polémiques, à la fois plus religieux et plus politiques. Ronsard, fidèle sujet de Charles IX, défend évidemment le point de vue des catholiques, avec élan et avec force, dans une série de Discours aux titres évocateurs (ex : Discours des misères de ce temps).
Cependant, il se consacre surtout à un thème qui sera le titre dune de ses plus belles uvres : Les Amours. Plusieurs noms traversent son uvre : Sinope, Genèvre, Astrée, mais surtout Cassandre, Marie, et Hélène, qui lui inspirent des vers encore inscrits aujourdhui dans toutes les mémoires... Les premiers poèmes à Cassandre chantent plutôt un amour idéalisé, alors que les amours à Hélène sont imprégnées dune tristesse sereine inspirée par la mort (cest lamour dun homme vieux, parfois amer, hanté par lidée de sa fin). NB: Hélène de Surgères est la fille dhonneur de Catherine de Médicis. Le dernier alexandrin des Sonnets pour Hélène est "Car lamour est la mort nest quune même chose.".
Si lamour est finalement incapable de surmonter la mort, le poète a pourtant lambition de vaincre cette dernière grâce à la gloire posthume (il ne cesse dafficher cette ambition tout au long de son uvre). Peu de choses évoquent dans les poèmes de Ronsard lidée chrétienne de la mort ; il semble incapable de se figurer un monde différent du nôtre, et pour cet homme aussi amoureux de la vie, la mort est lissu normale de toute existence ; aimer la vie, cest donc dune certaine manière accepter la mort. Cette obsession du temps va colorer ses relations avec le monde, et le pousser à développer le thème horatien, mais aussi ronsardien, du carpe diem. Dans cet ordre didée, un point est constant dans luvre de Ronsard : son goût pour la nature et la valeur esthétique et éthique quil attache à ce quelle représente (rappelons limportance de la rose, symbole de la fragilité humaine).
De plus, pour Ronsard nature et mythologie appartiennent à un même univers ; le poète utilisera la mythologie comme moyen de suggestion : il sait par exemple que le nom dHélène de Surgères appelle la figure dHélène de Troie, et que celle-ci suggère lidée de la parfaite beauté.
Bref, cet homme qui demblée avait eu laudace de proclamer son ambition de vaincre la mort en sélevant au rang des dieux, sut assumer cette téméraire entreprise, et fut incontestablement le plus grand poète de son temps, même sil ne reçut pas de lingrate postérité la récompense quil en attendait et quil méritait (critiques de Sainte-Beuve et de Boileau, qui refusent que la poésie soit une "folie sacrée" comme le disait Ronsard).
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Autour de Ronsard :
Jean-Antoine de Baïf (1532-1589)
Il suivit également les études avec Dorat au collège de Coqueret. il reste connu pour ses brouilles fréquentes avec Ronsard, et pour sa volonté de marier la poésie à la musique (NB : Ronsard rêvait aussi de "marier la poésie à la lyre"). Ainsi, il restaure la métrique et la prosodie anciennes, et fonde en 1570 lAcadémie de Poésie et de Musique. Même si la qualité est parfois discutable, sa production a été abondante et variée (des pétrarquistes Amours de Méline en 1552 aux scientifiques Météores en 1567...).
Rémy Belleau (1528-1577)
Humaniste et helléniste minutieux et passionné, il fa été un véritable artiste, insérant dans ses poèmes de multiples genres de constante qualité : blasons, sonnets, descriptions... Maître rythmicien, il fut en outre un visuel qui a su décrire un univers vivant et mouvant, sans mépriser pour autant lapport de la mythologie. Ronsard le qualifia de "peintre de la nature", et ne sy était pas trompé en faisant de lui le septième astre de la Pléiade.
Étienne Jodelle (1532-1573)
Tenu par ses contemporains pour un génie extraordinaire, Jodelle est loin doccuper dans la littérature la place qui lui revient. On ne sait pas grand chose de sa vie, mis à part quil avait été bouleversé par le désastre que fut la fête manquée donnée devant le roi à Paris en 1558, dont il avait accepté la responsabilité. Ce poète était profondément original, traduisant ses émois et ses inquiétudes par des ruptures de syntaxe et des dislocations de rythmes.
et les autres...
Jacques Grévin (1538-1570), Nicolas Denisot (1515-1559), Olivier de Magny (1520-1561), Amadis Jamyn (1538-1582)...
Le théâtre
Signalons juste que la Pléiade plaidait pour un théâtre français à lantique. Les thèmes sont encore très médiévaux, et la farce se prolonge, même si le nouvel état desprit introduit par la Réforme contribue à faire décliner les pièces associant la farce au sacré. Parallèlement naît la tragédie du XVI
e siècle, issu de la traduction des pièces grecques ou latines (ex : Médée de La Péruse en 1556), dont certaines sont des tragédies religieuses (lAbraham sacrifiant de Théodore de Bèze en 1550, et surtout Les Juives de Robert Garnier en 1583, qui est la plus sombrement tragique des pièces bibliques de ce temps). Enfin, pour la comédie, on sinspire de la farce (déjà dit), du théâtre ancien (Plaute et Térence), mais aussi des Italiens, avec notamment la commedia dellarte, genre populaire où les acteurs improvisent le dialogue sur un canevas simple. Cependant, il ny a aucun grand chef-duvre dans ce domaine de la comédie.
II) LÂGE DE MONTAIGNE ou 1559-1598 : Lépreuve des Guerres de Religion
3.1 : LA NOUVEAUTÉ DU BAROQUE
Il sagit ici de rappeler très brièvement le contexte que nous connaissons déjà tous :
Henri II, avec la fin des guerres dItalie, a désormais les mains libres pour réprimer lhérésie calviniste, mais il meurt accidentellement en 1559. Linfluence de sa femme, Catherine de Médicis, ne cesse de sexercer dans la période qui suit ; elle saffirme comme une personnalité politique puissante, mais ses efforts pour apaiser les esprits et pacifier les forces en présence sont vains : le conflit éclate, avec violence, déchaînant fanatisme et cruauté de part et dautre.
Entre 1562 et 1598, huit guerres, entrecoupées de massacres et de conjurations, ensanglantent la France. Les atrocités commises, comme le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, qui fit 3000 victimes chez les protestants, marquent profondément les consciences. Les catholiques, rassemblés dans la Sainte Ligue créée en 1576, se donnent pour mission de chasser lhérésie, et sopposent notamment à laccession au trône dHenri de Navarre, protestant. Après abjuration en 1593 et conquête de son royaume, Henri IV reconnaît aux protestants la liberté de culte par lédit de Nantes en 1598 ; cependant, le pays est dévasté, ruiné économiquement, et profondément choqué davoir vécu ainsi au contact quotidien de la barbarie.
Personne néchappe à la violence du temps, surtout pas les écrivains, sommés, sous peine dêtre poursuivis par lun ou lautre camp, de choisir. Certains le feront par conviction : Montluc (1502-1577) du côté catholique, Agrippa dAubigné (1552-1630) du côté protestant. Dautres écrivains sont rangés, soit de force, soit par insouciance de leur part, dans tel ou tel camp... (on a déjà vu le cas de Ronsard, soutien du roi, mais peu orthodoxe dans sa vision de la mort).
Cette littérature engagée est donc abondante, mais dun intérêt littéraire souvent contestable. Cest surtout la poésie de dAubigné qui atteint par sa fougue et sa grandeur une incontestable grandeur.
La naissance dune poésie baroque
Lépreuve des guerres de religion a modifié profondément la sensibilité. Une nouvelle conception du monde saffirme, que lon désigne aujourdhui du nom de baroque (certains critiques parlent de maniérisme dans le domaine de la littérature). Lhomme baroque a perdu toute certitude dunification des sciences et du savoir : le monde sest en effet augmenté de lAmérique, terres et peuples insoupçonnables parfaitement étrangers à la conscience européenne ; Copernic a démontré que lhomme nétait pas au centre de lunivers, contrairement aux affirmations de la Bible. De plus, on croyait avoir atteint avec lhumanisme un haut degré de raffinement et de civilisation ; les quarante années de guerre ont apporté la preuve du contraire... Bref, en cette fin de siècle, le monde apparaît comme une réalité mouvante, et lhomme comme un être perpétuellement en proie aux masques, pourchassé par la mort. Ainsi trouve-t-on dans le baroque la beauté de ce qui fonde son angoisse : le goût du masque, du déguisement, de lillusion, des formes mouvantes et des métamorphoses. Montaigne a été influencé par ces images ; DAubigné les porte à la perfection par des images violentes et mouvementées.
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3.2 : UNE NOUVELLE FLORAISON POÉTIQUE
Même si certains poètes déjà abordés sillustrent encore pendant les guerres de religion, il faut maintenant tenir compte de linspiration baroque : la poésie ne se conçoit plus avec les principes de la pléiade. Les salons et les académies se développent : par exemple, on discutait surtout de philosophie et de morale à lAcadémie du Palais réunie par Henri III en 1574 ; de même, à la cour du roi de Navarre, les poètes protestants rendaient active lAcadémie de Nérac, en Béarn.
On peut citer Philippe Desportes (1546-1606), homme déglise fort cultivé et mondain, qui avait été le poète courtisan favori dHenri III, avant dêtre rallié à Henri IV. Il plaisait par la douceur et la fluidité de son vers, de ses images.
La poésie protestante
Guillaume du Bartas (1544-1590)
Calviniste convaincu, il fut lauteur de deux uvres dont la splendeur émerveilla lEurope : la Première Semaine, qui décrit la création du Monde, et la Seconde Semaine, qui chante les aventures des descendants dAdam. Signalons que Gthe le considérait plus tard comme "le roi des poètes français". On trouve en effet chez lui un goût pour lemphase, pour les sonorités rares et pour une variété étourdissante des tons et des genres utilisés.
Jean de Sponde (1557-1595)
Également sujet calviniste du roi de Navarre, puis converti au catholicisme, il na pas eu la même réputation que du Bartas auprès de ses contemporains. Il est pourtant lillustration-même dune poésie baroque qui peint le monde sans cesse en mouvement.
La poésie catholique
Tous les poètes gardent la préoccupation religieuse : même Marc de Papillon de Lasphrise ( vers 1600), qui publie des déclarations damour endiablées à une jeune nonne ou encore à sa cousine, finit par composer des prières... Plus sérieusement, certains auteurs secondaires sont véritablement des obsédés de Dieu : Jean de la Ceppède ( 1623) publie des méditations en sonnet sur la mort du Christ ; Jean-Baptiste Chassignet ( en 1635?) réalise une poésie religieuse qui traduit la fascination quil éprouve face à u n monde qui lui semble retourner au chaos.
AGRIPPA DAUBIGNÉ (1552-1630)
Personnage insolite par lampleur de ses vertus et par la vigueur de ses haines, irréprochable et violent, intransigeant et incorruptible, il ne cessa de combattre pour son idéal politique, tantôt larme à la main, tantôt par la plume.
Agrippa dAubigné était né en Saintonge en 1552, et reçut une éducation très soignée (il aurait lu les 4 langues à six ans, français, latin, grec, hébreux !). Dès 1568, il sengage dans la guerre contre les catholiques, à laquelle son père lavait promis alors quil navait que sept ans, en lui faisant jurer de venger les protestants exécutés après la conjuration dAmboise (1560). Une trêve lui permet de composer lHécatombe à Diane (sacrifice de 100 vers à Diane Salviati, nièce de la Cassandre que chantait Ronsard), ainsi que la première partie du Printemps ; dans ce recueil varié, dAubigné se pose en disciple de Ronsard. Lorsque sa vie de soldat reprend, combattant pour sa foi, il échappe de justesse au massacre de la Saint-Barthélemy (23/08/1572). Il est devenu entre temps le compagnon dHenri de Navarre. Cependant, en 1593, il rompt définitivement avec Henri IV à qui il ne pardonnera jamais la trahison de son abjuration. Cest par cette rupture que dAubigné devient lâme du parti protestant.
Retiré dans la place forte vendéenne de Maillezais, il poursuit sa plus grande uvre épique, Les Tragiques, et ce nest quaprès lassassinat du roi quil publiera luvre, ainsi que son Histoire Universelle, condamnée à Paris en 1620. Cherchant refuge à Genève et à Bernes, il y meurt en 1630 après avoir achevé ses uvres.
Lamour et la poésie : LHécatombe à Diane sont des poèmes de désespoir, de sang, damour et de mort, où lauteur reprend des procédés et des thèmes communs à ses prédécesseurs, mais il en souligne les aspects contradictoires, les heurtant dans des associations inattendues.
La religion et les combats : dans les dernières années de sa vie, alors quil "tait à Genève, dAubigné a traduit, après tant dautres poètes, des Psaumes. Il sefforce à cette occasion dadapter le texte hébraïque français en restituant la mesure du vers antique ; ce problème de laccord entre la musique était primordial (et non plus seulement esthétique) pour les protestants, puisque le chant des psaumes fait partie de la liturgie réformée. Dans la Confession de Sancy puis dans les Aventures du baron de Fnestre, dAubigné peint une satire anticléricale, sociale et politique, qui est aussi une satire de la morale du paraître qui triomphe à la cour.
Cependant, il faut retenir que sa grande uvre est une épopée lyrique et satirique : cest le poème des Tragiques, épopée des Guerres de Religion. Cette uvre ne fut publiée quen 1616, sous la signature de L.B.D.D. (= le bouc du désert). En sept livres, lauteur dénonce les souffrances dun peuple, la responsabilité des rois, des grands et des juges, mais célèbre aussi les martyrs de la Réforme et de ses combats. À travers cet ouvrage véritablement apocalyptique, dAubigné annonce le châtiment des coupables sur la terre, et la récompense des Justes dans les cieux, mais lance aussi une accusation grandiose contre Catherine de Médicis ou encore contre le cardinal de Lorraine.
Lantithèse apparaît comme la figure clé de luvre : misères opposées aux fastes, martyrs précédant la récompense... Toute lampleur des Tragiques réside dans la tension fondamentale entre lhistoire et le symbole, le réel et lallégorie, lhorreur quotidienne et la splendeur biblique, mais aussi sur la juxtaposition du récit (réaliste ou historique) de lallégorie et du surnaturel.
Ainsi, Agrippa dAubigné apparaît comme un poète appartenant à la dernière génération du siècle de la Renaissance, celle des guerres, témoins des ébranlements qui renversent les idées héritées, génération dont les réactions ne peuvent plus être celles des poètes de lâge précédent. Mais surtout, dAubigné a été un militant de la cause calviniste, et sa vie, sa poésie, son uvre, sont déterminées par sa foi. Politique, satirique, lyrique, épique ou burlesque, le poète reste avant tout un homme pathétique, mais aussi prophétique, pour qui le temps terrestre nest quillusion et le monde quun théâtre.
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3.3 : LA PROSE PENDANT LES GUERRES DE RELIGION
Si lagitation et les troubles se reflètent jusque dans la poésie, on imagine à quel point leur effet se fait sentir sur la prose, et en particulier sur toute la littérature militante (pamphlets, controverses, satires...).
la littérature militante : Du côté protestant, il faut citer Théodore de Bèze, disciple puis successeur de Calvin à Genève (il composa notamment une Vie de Calvin). Cependant, la seule uvre véritablement littéraire dans ce domaine est une satire collective écrite par quelques "politiques" (La Satire Ménipée), qui exprime le ressentiment de la bourgeoisie parlementaire contre la noblesse ligueuse.
la littérature politique : Les progrès de la monarchie absolue avaient accrédité la conception de la souveraineté de droit divin (alors que les humanistes était plus liés à un idéal antique de liberté politique). Cependant, un événement comme le massacre de la Saint-Barthélemy pose le problème de lobéissance au souverain. Le premier pamphlet ne fut pourtant pas celui dun réformé, mais celui de lami de Montaigne, Étienne de la Béotie ( en 1563) qui avait rédigé le Discours de la servitude volontaire ; Les protestants firent paraître ce pamphlet en 1574 (10 ans après la mort de la Béotie) sous le titre de Contrun. On a vu en la personne de La Béotie le véritable anti-Machiavel : si ce-dernier instruit le princes des rouages de la monarchie, La Béotie, lui, décrit les mêmes rouages, mais pour laisser une instruction aux peuples et les inciter à rejeter la tyrannie.
Signalons enfin le "politique" Jean Bodin (1530-1596) qui fut un théoricien dune véritable science politique, dans laquelle il réintroduisait la morale : il décrit une monarchie nationale et forte, qui ne soit pas tyrannique.
Signalons juste avant daborder Montaigne, que de nombreux hommes en ces temps troublés écrivent leurs mémoires : Blaise de Monluc ( 1577) ou Pierre de lEstoile ( 1611) par exemple. De plus, il reste des conteurs (du Fail), des traducteurs (dAmyot), et noublions pas les pages parfois passionnantes des hommes de la littérature technique : le médecin Ambroise Paré ( 1590), lagronome Olivier de Serres ( 1619), lingénieur huguenot Bernard Palissy...
MONTAIGNE (1533-1592)
Maître de la sagesse pour les uns et professeur didées fausses pour les autres, Montaigne a été défini par Nietzsche en ces mots : "Quun tel homme ait écrit, vraiment le plaisir de vivre sur cette terre en a été augmenté...".
Né au château de Montaigne dans la région de Bordeaux, Michel Eyquem appartient à une famille de négociants récemment anoblis. Son père léduque de façon originale : sa langue maternelle est le latin, il est confié à lâge de deux ans à un précepteur allemand avant de rejoindre le collège de Guyenne à Bordeaux. Après des études de droit, il devient magistrat, et noue une amitié indéfectible avec Étienne de la Béotie. En 1568, alors marié, il hérite à la mort de son père du nom, du chârteau et de la terre de Montaigne. Lannée suivante, il entreprend la traduction de la Théologie naturelle de Raymond (de) Sebond, ouvrage purement théologique qui influencera cependant le reste de son uvre.
En 1571, montaigne abandonne sa charge de conseiller au Parlement de Bodeaux et se retire dans la "librairie", cest-à-dire dans la bibliothèque de son château ; il entreprend la rédaction des Essais, dont la première édition paraît en 1580. Son repos est relatif : atteint de la maladie de la pierre, ou gravelle, il voyage de ville deau en ville dart, en France, en Allemagne, en Suisse et surtout en Italie. Élu maire de Bordeaux, il rejoint la ville avec un Journal de voyage quil ne destine pas à la publication : les petits faits de la vie quotidienne dans la péninsule italienne y occupent une place déterminante, au détriment des splendeurs de la Renaissance italienne.
Réélu maire en 1583, Montaigne parvient à protéger Bordeaux des excès des guerres civiles. Il continue à travailler aux Essais, sans cesse augmentés et recommentés, par strates successives. Henri IV, après 1589, tente sans succès de lattirer à la cour : Montaigne ne sintéresse que de loin aux grandes affaires du royaume, et continue de lire et de travailler à ses Essais jusquà sa mort en 1592.
Son uvre principale, Les Essais, est présentée comme une peinture par lui-même des faits divers du monde ; on y trouve ainsi une série de réflexions telles que "Si le chef dune place assiégée doit sortir pour parlementer", ou de notes sur quelques sujets : "De loisiveté", "des menteurs", "de la constance"... Ce livre est déroutant par le fait quil nappartient à aucun genre sinon celui quil crée : lessai.
Cest en fait une observation du monde à travers les livres, et Montaigne y insère des citations dauteur. De plus, il sagit pour lui de se rendre immortel en se donnant à connaître intimement à ses parents et amis. Les Essais sont donc un long monologue qui traite des sujets les plus divers ; les chapitres reflètent cependant linspiration du moment, et le raisonnement ne se plie donc à aucun plan densemble.
Les Essais constituent tout dabord une description de Montaigne lui-même : curiosité, amour des livres, haine pour la contrainte, franchise et sincérité souvent associées à lhumour et à lironie, pauvre mémoire, défiance des passions, goût prononcé pour la fantaisie, et enfin, malgré la maladie et la solitude, une remarquable aptitude au bonheur ! (bonheur ou égoïsme ?).
Quelques directions cependant saffirment avec constance : dabord, la quête dune philosophie qui permette de "savoir-vivre" en un siècle cruel. Suite au décès prématuré de son ami La Béotie en 1563, la pensée de la mort obsède Montaigne ; pour saguerrir, il recourt dabord à la doctrine des philosophes stoïciens de lAntiquité (Sénèque ou Plutarque) : leur morale vise avant tout à endurcir lhomme contre la douleur. Puis de nouvelles lectures le font incliner dans le sens du scepticisme, et dans lApologie de Raymond de Sebond, il fait le procès de la raison humaine et de ses prétentions.; "Que sais-je ?" devient sa devise, et illustre bien le climat de son époque (les frontières du monde ont reculé, on parle dhéliocentrisme...). Ainsi, Montaigne démontre que la seule vérité de lhomme, cest linstable et le relatif.
Au niveau de la réflexion religieuse, Montaigne paraît se plier docilement aux règles de la religion catholique. Le mysticisme comme le fanatisme lui sont étrangers, et ce relativisme nous permet de le ranger parmi les "politiques", modérés hostiles à la Ligue comme aux protestants (qui, pour lui, sont responsables du désordre qui ravage la France). Il prend de plus le parti contre toute forme de cruauté, notamment contre la torture (procédure judiciaire normale), contre les procès de sorcellerie, mais surtout contre la sauvagerie des conquêtes coloniales.
Enfin, sa réflexion sur lÉducation montre quil convient de fortifier la nature de lenfant, de le rendre meilleur et plus sage. Montaigne recommande une éducation telle que celle quil a reçu, avec un précepteur (plutôt quune éducation collective), complétée par des conversations, des lectures et des voyages. Il ne sagit donc plus, comme au temps de Rabelais, de faire de lélève un "abîme de sciences", mais simplement de former le corps et le jugement.
On peut être rebuté par certains aspects de Montaigne : son conservatisme, son individualisme, son égoïsme. Il nempêche que ce "livre consubstantiel à son auteur" reste fascinant ; en effet, à travers son livre, on voit non pas lauteur en train de se décrire, mais en train de se faire : "je nai pas plus fait mon livre que mon livre ne ma fait". Pour finir, évoquons un trait de Montaigne que personne ne pourra dénier je pense : celui davoir parié pour le bonheur.
"Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est notre but, quoiquelles en prennent divers moyens".
Loin dun bonheur utopique, cest pour un bonheur accessible que pariait ce sceptique au milieu des tempêtes de lhistoire, pour un bonheur très terrestre, le seul qui malgré sa fragilité ne soit pas une chimère pour lhomme.
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STOÏCIENS ET NÉO-STOÏCIENS
Juste quelques noms pour signaler que beaucoup dhommes de la fin du XVI
e siècle sont attirés par les solutions que leur propose la morale stoïcienne : association du bonheur à la vertu, libération des passions, croyance en Dieu et en la Providence... Ce stoïcisme du XVIe siècle nest pas incompatible avec la foi chrétienne.Juste Lipse, humaniste allemand ( en 1606)fonde le néo-stoïcisme, cest-à-dire la philosophie chrétienne rationalisée.
Guillaume du Vair pour la France (1556-1621), dabord ligueur, puis "politique", il fut un homme politique actif. Il a été le premier en France à également mettre la philosophie antique au service de la religion chrétienne.
Pierre Charon (1541-1603), disciple de montaigne, Lipse et de du Vair, il tente comme les autres dassocier la philosophie stoïcienne à la religion chrétienne. Cependant, il sépare si bien les choses dans ses ouvrages quil en arrive à donner des raisons tout humaines de mener une vie chrétienne et à professer une morale naturelle fondée sur la raison.
Conclusion : on a coutume de partager le XVI
e siècle français, de manière assez mécanique, en deux parties : il y aurait dabord une Renaissance heureuse, porteuse de tant despoirs, puis une Renaissance désenchantée, celle de tous les désordres, celle des répressions et des guerres civiles ; cependant, un tel classement est sans doute abusif, et la rupture entre les deux nest pas nette. Si lon peut conclure sur une similitude, remarquons que le point commun à tous ces humanistes, quils aient été papistes ou Réformés, est quils ont su se construire une idée deux-mêmes et de leur dignité dindividus qui les a empêché de sidentifier ou de sassujettir à un quelconque modèle de pensée qui prétendait les dominer.- + -
Jean-Roch Masson ©1997
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| Conception : Jean-Roch Masson | Dernière mise à jour le 04 mars 2004. |