Jean-Roch Masson Exposé d’histoire Moderne Jeudi 13 mars 1997

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LA LITTÉRATURE FRANCAISE AU XVIème SIÈCLE

 

Le XVIe siècle est un siècle de transitions dont l’histoire mouvementée est riche d’événements considérables : l’humanisme introduit une nouvelle vision du monde, la Réforme détermine l’avenir de la Chrétienté, la conquête du Nouveau Monde modifie l’équilibre des sociétés européennes et l’image qu’on se fait de l’univers. En France, ce siècle commence par les guerres d’Italie et se termine par les guerres de religion : tous ces critères se ressentent bien évidemment dans la littérature du siècle.

 

I) L’ÂGE DE RABELAIS : UN ESPRIT NOUVEAU

1.1 : LES CONDITIONS DU RENOUVEAU

Les hommes du XVIe siècle étaient conscients de vivre dans une époque différente de la précédente ; Rabelais cite en effet dans la lettre de Gargantua à Pantagruel : "Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées [...]. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples...". Cette Renaissance fut un phénomène d’une grande ampleur qui affecta tous les domaines : intellectuel, artistique, philosophique, religieux, éthique, social... On a souvent admis que trois faits ont favorisé cette mutation :

- la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, qui provoqua l’exode des lettrés grecs vers l’Occident où ils apportèrent quantité de manuscrits, et leur connaissance de l’Antiquité grecque (toutefois nuançons : la Renaissance en Italie commence avant 1453).

- les guerres d’Italie révélèrent aux français éblouis une civilisation raffinée (même s’il y avait déjà des échanges avec l’Italie avant les guerres).

- l’invention de l’imprimerie au XVe (première presse française à la Sorbonne en 1470). Elle favorise l’expansion des idées nouvelles — humanistes mais aussi réformées.

1453. La chute de l’empire d’Orient

Le Sultan Mehmet prend Constantinople. IL n’y a plus d’empire chrétien d’Orient. Les Turcs continuent une expansion foudroyante qui les rend, en 70 ans, maîtres de toute la Méditerranée orientale et de l’Europe des Balkans.

Quelques années avant le désastre, érudits, savants et nobles ont ramené en sûreté leur personne, leur savoir et leurs livres qui viennent enrichir Venise, Florence et Rome. Le grec, langue presque perdue en Occident, s’enseigne à nouveau, et fait redécouvrir la vraie culture antique.

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LES INFLUENCES ITALIENNES

Rappel : les guerres d’Italie

La France au XVIe siècle ne cesse pratiquement pas d’être en guerre. La richesse des villes italiennes, la fascination exercée par la Renaissance commencée, de l’autre côté des Alpes, dès le XIIIe siècle, l’existence d’une noblesse inemployée depuis la fin des guerres contre l’Angleterre, alimentent les prétentions françaises sur les territoires italiens. Ces guerres longues — de 1483 à 1559 — et coûteuses ne rapportent rien : en soixante ans, les rois de France conquièrent et perdent tour à tour les villes italiennes.

Au cours du règne de François Ier, le conflit prend une dimension européenne : le roi de France s’oppose en effet, pour un demi-siècle, à Charles Quint, dont l’empire s’étend de l’Espagne aux territoires actuels de l’Allemagne, de l’Autriche, aux Pays-Bas et à la France du Nord-Est. Vaines sur le plan militaire, les guerres, néanmoins, ont contribué à élargir l’horizon de la noblesse française. Les œuvres de la Renaissance italienne pénètrent largement en France. L’ "esprit nouveau" commence à souffler sur le sol français.

L’Antiquité.

La découverte du grec date en France du XVIe siècle. Il ne s’agit plus aujourd’hui de prétendre que le Moyen Age a ignoré l’Antiquité, mais il faut noter qu’il n’a guère connu que les anciens latins ; la renaissance, au contraire, a cherché à restituer toute l’Antiquité dans son authenticité, même si la connaissance qu’elle en a eu est restée imparfaite ; en effet, cette connaissance provenait surtout de la consultation de manuels, ou de compilations comme les Adages d’Érasme (recueils de proverbes et de maximes tirés des ouvrages anciens et commentés), plutôt que de la fréquentation directe des textes essentiels.

L’influence dans ce domaine vient surtout d’Italie, et la grande découverte fut l’interprétation du platonisme par le florentin Marsile Ficin (fin XIVe) ; cette interprétation est appelée néo-platonisme, alliant Platon et ses commentateurs, et essayant de concilier cette philosophie avec le christianisme.

Cependant, l’Antiquité n’est en aucune manière un exemple contraignant : du Bellay et bien d’autres déclarent que les modernes peuvent et doivent faire mieux que les Anciens.

L’Italie

L’influence italienne s’exerce aussi sans passer par les modèles anciens. Non seulement dans le domaine politique on trouve l’influence de Machiavel (1469-1527), mais aussi dans le domaine esthétique et littéraire : les écrivains français, avant même la Pléiade, lisent les italiens : Sannazar (1458-1530), églogue champêtre à l’image de Virgile, le satirique Berni (1497-1535), dont l’exemple inspirera en France un courant qui va de du Bellay aux burlesques du XVIIe ; de même, l’Arioste, Boccace et surtout Pétrarque ont une influence considérable.

 

LA RENAISSANCE

1490. Le Nouveau Monde

Le monde occidental, privé de son expansion en méditerranéenne, se trouve d’autres voies commerciales. Depuis le début du XVe siècle, les Portugais explorent les côtes africaines, et atteignent le cap de Bonne-Espérance qui leur ouvre la route des Indes. Un gênois au service de la couronne d’Espagne, Christophe Colomb, décide de découvrir un passage par l’ouest : en 1492, il rencontre les "Indes Occidentales", les Antilles. Ce nouveau continent déchaîne les convoitises, au point qu’il faut une bulle du pape Alexandre VI, puis le traité de Tordesillas (1494) pour partager le nouveau monde entre les deux puissances qui ont les moyens maritimes de la conquête : espagnols et portugais.

La certitude que la terre était plate, que l’Europe était le centre de l’univers, que les coutumes de nos pays répondaient à une nécessité divine, s’en trouve brutalement ébranlée. De plus, dans le même temps, le savant Copernic montre que la terre tourne autour du soleil, et qu’elle n’a donc pas été placée au centre par Dieu.

Les systèmes économiques se transforment : l’accent est mis désormais sur les échanges d’argent plutôt que sur la possession de territoire. Le XVIe siècle voit ainsi se développer une riche bourgeoisie marchande, alors que parallèlement la noblesse connaît un relatif appauvrissement.

1460. L’imprimerie

À partir des techniques du bois gravé expérimentées dans les ateliers rhénans, voici que naît l’imprimerie. D’abord en planches gravées, puis en caractères mobiles, elle permet de reproduire en un temps record ce qu’il fallait recopier à la main. C’est la fin du livre personnalisé, objet d’art unique et investissement de prestige : c’est le début du livre utile, scolaire, religieux, divertissant. Le livre imprimé apparaît à Mayence dans les années 1450. Le support était un papier qu’on fabriquait à partir de chiffons traités et transformés dans des moulins à eau. La première presse installée à Paris l’est, en 1473, dans le collège de la Sorbonne, et son premier ouvrage et naturellement une rhétorique. D’autres ateliers s’implantent à Strasbourg, Lyon, Angers, Poitiers, Toulouse, Albi, Vienne, etc... attirés par la présence de grands monastères ou d’Université.

L’initiateur d’un livre, qu’il soit auteur, imprimeur ou libraire, doit avant tout obtenir un Privilège qu’il achète auprès d’une autorité légale (Grande Chancellerie ou Parlement). Ce privilège lui donne le droit pour une durée donnée d’imprimer et vendre l’ouvrage en question à l’intérieur du royaume. Signalons toutefois que l’auteur prend parfois à sa charge tous les frais engagés, mais la pratique des frais partagés entre auteur et imprimeur est beaucoup plus fréquente. Après cette fabrication, le livre relié artisanalement est diffusé par les soins de l’imprimeur-libraire lors de foires comme celles de Francfort ou de Lyon.

L’apparition du livre bouleverse les conditions de transmission du savoir, élargit les publics, même si l’alphabétisation reste encore restreinte. En 20 ans, la culture médiévale religieuse et romanesque est balayée, et remplacée par les textes antiques, païens et chrétiens.

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L’HUMANISME

L’humanisme, volonté de connaissance étendue hors des frontières, prend sa source dans toutes les influences évoquées ci-dessus, et utilisent les moyens proposés dont nous venons de parler (langues anciennes, imprimerie...).

Le "prince des humanistes" fut le hollandais Érasme (1469-1536), érudit, philologue, philosophe, sollicité par les rois et par les papes. Il fut en relation épistolaire avec toute l’Europe lettrée, lié à l’helléniste Guillaume Budé (1468-1540), au savant anglais Thomas Morus (1480-1535). Ainsi, à travers ce personnage, on perçoit bien que l’Humanisme désigne d’abord une volonté de connaissance étendue hors des frontières.

Créations : L’attention portée à la langue va de pair avec celle qu’on attache aux problèmes de la technique poétique, de la métrique et u théâtre. On tente de restituer en français la prosodie quantitative des Anciens. On crée la tragédie et la comédie en français, et surtout naissent de nouvelles formes : épître, élégie, églogue, ode, et surtout sonnet.

Mythes et thèmes : Les thèmes utilisés pour réaliser ce programme humaniste est révélateur de l’esprit du temps. Au XVIe siècle, on parle d’amour et aussi de vertu. On rêve d’un monde où l’homme vivrait en harmonie avec la nature et en accord avec lui-même : société utopiques (Utopia de Morus ; la Thélème de Rabelais) auxquelles la découverte du Nouveau Monde donne une consistance parfois plus apparente que réelle (mythe du bon sauvage). Un autre thème est celui de la gloire que confère l’excellence de sa création à un auteur ; cependant, dans un siècle qui tourne au chaos, le seul refuge sera alors pour les poètes dans les "consolations contre la mort" (expression tirée de J.B. Chassignet, Le mépris de la vie et consolation contre la mort).

Ainsi, l’humanisme introduit non seulement dans les œuvres littéraires la réflexion sur les problèmes de civilisation, de pensée, de religion (Calvin), évoquant ainsi l’espoir d’un nouvel art de vivre (Rabelais, marguerite de Navarre), mais il introduit aussi l’éclosion d’un ton nouveau, où la ferveur et l’enthousiasme se teintent de gravité ou d’humour.

Cependant, les méthodes de cet humanisme s’apparentent à celles de libre examen qui inspire la révolte de Luther et Calvin. On refuse de s’en remettre à l’autorité établie pour interpréter les textes. Les divergences sont donc aussi nombreuses que les points communs entre l’humanisme et la Réforme. Après la rupture entre Érasme et Luther, et après l’affaire des placards, les humanistes de France seront obligés de choisir : ou protestants, ou fidèles à l’Église, ils seront mêlés à ces grandes luttes du siècle.

1520. La Réforme

Martin Luther, depuis 1517, s’acharne à dénoncer les abus de l’Église, et refuse de se plier en 1520 à son excommunication (texte de sa condamnation brûlé publiquement). Il proclame que la foi seule sauve, et insiste sur le fait que tout croyant doit avoir accès au vrai texte sacré sans l’intermédiaire constant des prêtres. Dans un premier temps, les idées rencontrent l’approbation de nombreux ecclésiastiques et de princes, mais les idées se révèlent vite une danger politique (paysans de Rhénanie révoltés en 1524). En Allemagne, la Diète d’Augsbourg remet à chaque prince le droit de décider de quelle religion seront ses sujets.

Cette Réforme est donc l’occasion d’un profond bouleversement spirituel.

LES CONTRADICTIONS

Imaginer le XVIe siècle comme un siècle constant et uni dans la recherche cohérente d’une nouvelle vérité serait une singulière erreur. Ce siècle est tissé de contradictions : la Réforme et l’Humanisme s’accompagnent d’une résurrection du paganisme rarement déclaré, qui est pourtant sensible dans les œuvres de la Renaissance (chez Ronsard par exemple), mais aussi de superstitions et d’un obscurantisme meurtriers : la chasse aux sorcières s’ouvre au XVIe, la Réforme aboutit aux bûchers allumés à travers toute l’Europe et aux massacres en série des guerres de Religion ; de plus, l’astrologie se développe à l’exemple de l’Antiquité : Nostradamus (1502-1566), contemporain d’Ambroise Paré, de Bernard Palissy ou encore de Copernic, fut l’un des devins de Catherine de Médicis.

 

1.2 : LES POINTS FORTS DE LA LITTÉRATURE DU DÉBUT DU SIÈCLE

LES RHÉTORIQUEURS

Durant la seconde moitié du XVe et le début du XVIe siècle fleurit à la cour de Bourgogne, de Bretagne, puis de France, une école de poètes qui eurent une gloire incontestée en leur temps : ce sont les Rhétoriqueurs. Ainsi nommés parce qu’ils pratiquaient la "seconde rhétorique, c’est-à-dire la poésie par opposition à la prose.

À l’image du plus illustre d’entre eux, Georges Chastellain (1404-1475), qui était l’historiographe et le confident du duc de Bourgogne Philippe le Bon, les Rhétoriqueurs se voulurent chroniqueurs et conseillers des princes. Ils chantaient les vertus et les victoires de leur protecteur, pleuraient leurs deuils, fêtaient leurs joies et narraient leur histoire.

Jean Meschinot († 1491), Jean Molinet († 1507), André de la Vigne († 1527?), Jean Marot († 1526)...

C’est surtout comme poètes qu’on admirait ces hommes, auteurs d’œuvres morales et politiques, d’épîtres ou de satires. Cependant, la critique traditionnelle reproche aux rhétoriqueurs leur manque de goût et de mesure, ainsi que la reprise de thèmes usés. Pourtant, ces hommes se qualifiaient volontiers de rimeurs, car ils furent en effet de prodigieux inventeurs de rimes (rime extrêmement riche, tentés parfois par l’acrobatie verbale).

Jean Lemaire de Belges, dernier des Rhétoriqueurs, et premier des écrivains de la Renaissance, fut un précurseur et un maître pour le XVIe siècle. Né en 1473, il fut le poète et le secrétaire de marguerite d’Autriche et d’Anne de Bretagne. Il voyagea beaucoup, et l’influence de l’Italie n’est pas négligeable. Il excella dans le genre de la "déploration" en vert (et fut connu par Les épîtres de l’amant vert, pour le perroquet de Marguerite d’Autriche, dévoré par un chien, mais comparé à un prince poussé au suicide en l’absence de sa maîtresse !). Lemaire avait également le rôle de propagandiste officiel : par exemple, il fit la défense de la politique gallicane de Louis XII contre l’absolutisme pontifical.

Clément Marot

Fils du rhétoriqueurs Jean Marot, poète officiel d’Anne de Bretagne, Clément Marot était né en 1496, et se trouvait au service de François Ier en 1527. Accusé déjà quelques accusations (a mangé du lard en carême par exemple), il est suspecté en 1534 dans l’affaire des "placards". Il reste alors deux ans exilé à la cour de Ferrare. De retour en France après une humiliante cérémonie d’abjuration, il doit s’enfuir à nouveau en 1542 après avoir poursuivi la traduction des Psaumes.

Clément Marot s’inscrit dans le prolongement des rhétoriqueurs (ex : Le temple de Cupido et la Conqueste de Ferme Amour, à l’occasion du mariage de François Ier et de Claude de France), mais il fut aussi poète satyrique (il utilise des thèmes de tradition médiévale : il s’amuse à railler les femmes, les maris trompés, les moines... Autre exemple plus original pour l’époque :L’enfer, satire contre les maux et les méfaits de la Justice ; dans ce long poème de 500 vers, il est l’un des seuls à protester contre la torture). Il fut également humaniste, par ses traductions d’auteurs antiques (Virgile, Ovide...), et a cherché à exprimer sa modernité dans ce matériau antique.

On dit souvent que Marot a été l’inventeur de nouvelles formes ; il a en fait plutôt développé des formes existant déjà, tel l’épître, où il introduit un ton familier ou lyrique, ou encore le "blason", qui était un poème tout entier visant à vanter ou à dénigrer une personne, un objet, un détail le plus souvent. Le succès fut tel qu’il suscita un véritable concours (dont le triomphateur fut Maurice Scève pour un Blason du sourcil). Signalons enfin que Marot serait à l’origine de l’importation en France du sonnet, forme d’origine italienne popularisée par du Bellay.

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RABELAIS

Ce plus éblouissant des conteurs français de la Renaissance fut à la fois religieux, moine plus ou moins en règle avec son ordre, érudit, admirateur d’Érasme et disciple de l’helléniste Guillaume Budé, juriste, et l’un des meilleurs médecins de son temps, mais aussi l’auteur de l’épopée burlesque du géant Pantagruel, où l’on perçoit toute l’ampleur de son imagination et la prodigieuse richesse de sa langue.

François Rabelais est né près de Chinon vers 1494. Moine franciscain, il étudie le grec et l’hébreu, mais la confiscation de ses ouvrages l’oblige à rejoindre les Bénédictins dans le Poitou. Là, Rabelais fait l’apprentissage des mœurs et de la langue populaires, tout en étudiant le Droit à l’université de Poitiers. En 1530, il a défroqué (mais il reste prêtre dans le siècle), et achève à Montpellier ses études de Médecine, qui font très vite de lui un médecin lié avec toute la société intellectuelle de la ville. Il correspond notamment avec Érasme, le "prince des humanistes". C’est alors que paraît un ouvrage populaire, Les grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua, qui lui donne l’idée d’en écrire la suite, Pantagruel, publié sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier (anagramme de François Rabelais).

Dès lors il poursuit son œuvre littéraire parallèlement à sa carrière de médecin : 1534 = Gargantua ; 1546 = Le Tiers livre ; 15552 = Le Quart livre. Il fut médecin de Jean du Bellay, évêque de Paris puis cardinal, puis de son frère Guillaume du Bellay, gouverneur du piémont. Entre temps, tous ces livres ont été condamnés par les autorités ecclésiastiques, et Rabelais a parfois jugé prudent de se faire oublier.

Il meurt à Paris en 1553, et le Cinquième livre, posthume, paraît entre 1562 et 1564, bien que son authenticité soit en partie douteuse.

L’histoire raconte la vie de Pantagruel, puis celle de son père, le roi Gargantua. A chaque épisode, Rabelais décrit l’enfance, l’éducation et les prouesses burlesques des héros, puis la fondation de l’abbaye de Thélème qui prend le contre-pied de l’ascétisme monastique, la règle étant "Fais ce que tu voudras". Le Quart et le Cinquième livre narrent la navigation de Panurge, Pantagruel et ses compagnons partis consulter l’oracle de la Dive Bouteille. Les escales présentées permettent à l’auteur de présenter allégoriquement et de dénoncer les abus du monde — ceux de l’Église et de la Justice surtout. La prêtresse de la Dive Bouteille commentera l’oracle en des termes qui plaident en faveur d’un Rabelais d’une solide indépendance d’esprit pour la conduite de sa vie : "Soyez vous-même interprète de votre entreprise".

Ainsi, l’unité et l’intérêt de l’œuvre se trouve dans deux préoccupations essentielles : parodier le monde tel qu’il est, et exalter un nouvel art de vivre, le "pantagruélisme". On a déjà abordé la lettre de Gargantua à Pantagruel, considérée comme un hymne enthousiaste à l’humanisme triomphant (attention sollicitée dans les domaines les plus variés). En fait, Rabelais oppose le rêve de ce système idéal à la caricature d’un système désastreux ; cependant, il présente là l’éducation aristocratique du fils d’un roi, éducation dont le but est de former une société raffinée.

De même, toute la suite de son œuvre sert son idéal humaniste, et Rabelais ne prétend pas y reproduire telle quelle la réalité extérieure. Sur le point de la critique, Rabelais fait cependant parfois clairement l’éloge de la politique royale (politique de conquête ou politique gallicane : attaque contre les Décrétales...), mais surtout son attaque porte contre les moines, contre la crédulité qui favorise les superstitions (pèlerinages, reliques, Saints...), contre le mépris du corps, la mortification ou encore la papauté.

L’importance de toutes ces satires poussent à se poser la question de la religion de Rabelais. Selon certains critiques, Rabelais, par ses railleries, s’inscrit dans la tradition médiévale inoffensive. Cependant, d’autres ont fait remarquer qu’avec l’apparition de la Réforme, les plaisanteries de Rabelais ne peuvent pas être anodines. Il faut rappeler qu’au XVIe siècle, l’incroyance n’est pas concevable, et la question reste donc ouverte pour Rabelais : adepte comme Érasme d’une religion plus intellectuelle que mystique ? Évangéliste, désireux de retourner à la vérité des Écritures ? Croyant, d’une foi tendant vers un Déisme ? Toutes les hypothèses ont été proposées, et il est très difficile de trancher. Il faut toutefois remarquer que toute l’œuvre exprime la nécessité de vivre en accord avec la nature, sans excès de mortification ni d’animalité.

Cependant, même si l’auteur se présente constamment comme un rieur, comme un buveur et comme un mangeur, n’oublions pas de nuancer l’image sûrement sommaire de Rabelais ; il invite bel et bien son lecteur à "rompre l’os et à sucer la substantifique moelle", c’est-à-dire à ne pas s’arrêter aux apparences et chercher la signification cachée de ses livres. Nous voici donc confrontés au même dilemme que Gargantua entre sa femme morte et son fils nouveau-né, ne sachant s’il doit rire ou pleurer. Lire Rabelais en riant ? Le prendre surtout au sérieux ? Au lecteur de choisir...

 

LES PROSATEURS

La prose didactique

Les premiers prosateurs au XVIe siècle furent les humanistes, mais leurs œuvres rédigées en latin ne révèlent pas de la littérature française. C’est Calvin (1509-1564) qui fonde la prose didactique moderne en mêlant la langue vulgaire aux débats théologiques. Il fait paraître en 1540 L’institution chrétienne.

La veine réaliste

Les conteurs du XVIe siècle prolongent la tradition des fabliaux et des récits oraux, à l’exemple du Décaméron de Boccace ou des récits de Rabelais. Il faut citer parmi ces prosateurs Bonaventure Des Périers († en 1544), qui dressa un tableau pittoresque des divers milieux sociaux sous François Ier. Un autre disciple de Rabelais fut Noël du Fail († en 1591) qui, dans ses Propos rustiques témoigne des travaux et des jours d’un village de Bretagne.

Marguerite d’Angoulême (1492-1549) = Marguerite de Navarre, sœur de François Ier.

Cultivée, généreuse, ouverte aux idées nouvelles, protectrice des auteurs persécutés par la société intolérante, Marguerite d’Angoulême fut auteur de poésies (Le Miroir de l’âme pécheresse), de comédies, mais surtout d’un recueil de nouvelles, l’Heptaméron, publié après sa mort. Toutes les nouvelles que l’on y trouve se situent dans des décors familiers, et abordent des tons variés (contes grossiers, sérieux ou tragiques...). Les thèmes sont l’amour, la religion (elle n’hésite pas à critiquer la corruption du clergé), et sont présentés sous forme d’une discussion entre des hommes et des femmes appartenant à la haute société du temps.

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II) L’ÂGE DE RONSARD, UNE ESTHÉTIQUE NOUVELLE : "âge d’or de l’humanisme".

De l’apparition de la Pléiade (1549) aux guerres de Religion (1562)

2.1 : LES CADRES DE LA NOUVELLE ESTHÉTIQUE

Pendant cette période qui recouvre presque exactement le règne d’Henri II (1547-1559), alors que Ronsard vit jusque 1585, on assiste à la naissance d’une nouvelle esthétique, préparée par les efforts de la poésie lyonnaise.

Henri II est un médiocre protecteur des lettre et des Arts, bien que sa cour soit fort brillante. C’est avec son règne que se terminent les guerres d’Italie, avec le traité du Cateau-Cambrésis en 1559.

La langue

Il est un point sur lequel le XVIe siècle se signale par une constance remarquable : c’est la conquête progressive par le français de territoires jusque-là réservés au latin.

D’une curiosité encyclopédique, l’humaniste parle latin jusque vers 1530. Ainsi, Érasme, Morus (ou More) et Budé pratiquent tous la même langue. C’est en latin qu’on apprend à lire, ou même à parler (Montaigne a commencé par le latin). L’humaniste est donc d’abord un philologue, qui discute des origines de la langue, et qui observe les possibilités du français (La défense et l’illustration de la langue française).

Vers 1530, l’humanisme devient peu à peu français. On traduit les textes anciens, et Rabelais écrit sa "geste" parodique en français. Étienne Dolet (1509-1546), imprimeur, philologue, érudit et poète, qui allait finir brûlé vif pour athéisme, se convertit au français et fut cité avec éloge par du Bellay comme "homme de bon jugement en notre vulgaire". De même, Marguerite de Navarre est condamnée par la Sorbonne dès 1531 pour son Miroir de l’âme pécheresse. L’autorité royale sanctionne ce progrès en 1539 avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui impose le français au lieu du latin comme langue administrative, judiciaire et diplomatique. La langue elle-même évolue, et le rôle de la Pléiade à cet égard n’est pas négligeable.

Des poètes savants

Aboutissement de l’humanisme, les poètes sont devenus des hommes fort cultivés, qui entendent rivaliser avec les Anciens et avec les Italiens. Dès lors, ce n’est pas à la foule qu’ils s’adressent, mais aux rares connaisseurs.

François Pétrarque (1304-1374) avait influencé grandement les poètes du XVIe, notamment Scève, Ronsard, du Bellay ou d’Aubigné qui utiliseront comme les comparaisons, les antithèses, les métaphores, pour exprimer leurs sentiments passionnés ou mélancoliques (signalons que Pétrarque transmet la forme du sonnet). En plus du pétrarquisme, ces auteurs sont influencés également par le néo-platonisme déjà abordé plus haut (avec Ficin).

Formes et thèmes

Il y a en ce milieu du XVIe siècle la suprématie d’une forme fixe, le sonnet, et la vogue d’un thème : les amours. Rappelons que le sonnet est un poème à forme fixe de 14 vers, répartis en deux quatrains et un sizain, séparé en deux tercets (= strophes de 4, 4, 3, et 3 vers). La Pléiade s’exerça à des recherches multiples sur la langue, sur le style et sur la prosodie, et c’est ainsi que vers 1550 s’impose la prééminence de l’alexandrin, ou encore l’alternance de rimes. On pratique dans les poèmes le lyrisme amoureux pour exalter un art de vivre sensuel, mais pessimiste, hanté par l’obsession de la mort.

Désormais, le poète se fait la plus haute idée de sa mission. Ronsard voit plutôt le poète comme l’instituteur des rois. Possédé de son art, il doit travailler pour conquérir la gloire.

Avant d’étudier les auteurs de la Pléiade, il faut faire le détour incontournable par la poésie lyonnaise.

 

2.2 : LA POÉSIE LYONNAISE : Maurice Scève et les autres...

Le plus illustre représentant de la poésie lyonnaise a été Maurice Scève (1500-1560?), qui est dans la perspective littéraire plus proche de Ronsard que de Marot. Scève et les lyonnais furent tous tributaires du climat particulier autour de leur ville, véritable capitale intellectuelle de la France jusqu’au début des guerres de Religion. Banquiers et imprimeurs firent alors la gloire de cette ville frontière (rappelons que la Savoie était alors terre étrangère), et dès le XVe siècle, l’apport d’Italiens, mais aussi de Suisses ou d’Allemands assurait la suprématie lyonnaise sur le plan économique et intellectuel. N’oublions pas que Lyon fut la capitale de l’imprimerie, et que des hommes comme Dolet ou Rabelais choisirent d’y vivre.

C’est dans ce ferment d’humanisme qu’a été formé le talent de Maurice Scève, qui a mené une vie à la fois studieuse et mondaine : il se nourrit des grands Anciens, admire Pétrarque, mais ne renie pas pour autant les apports du Moyen Age en littérature. De plus, cet ensemble complexe d’influences fut enrichi par la reine Marguerite de Navarre qui fit plusieurs passages à Lyon (il compose pour elle deux sonnets en 1547 qu’elle fait paraître avec ses propres poésies). L’ensemble de ces inspirations se retrouvent dans la Délie de Scève, qui apparaît donc comme une synthèse des divers courants de la poésie lyonnaise ; l’auteur y chante sa maîtresse à l’occasion d’un nouvel amour, ressuscitant une ancienne passion oubliée. Fondé sur des images d’origine chrétienne, gréco-latine (inspiration platonicienne) ou médiévale, et également sur le symbole et sur l’allégorie, l’art de Scève annonce l’âge nouveau ; ce poème est aussi celui de l’insatisfaction amoureuse, puisqu’au total l’histoire de cette passion est l’histoire d’un échec : bon gré mal gré, il faut bien que l’amant se résigne à la chasteté, quitte à tirer de ses souffrances le plaisir exquis de la création poétique... Enfin, dans les dernières années de sa vie, Scève travaille à un grand ouvrage composé de 3003 alexandrins, Microcosme, qui est une épopée encyclopédique, somme des connaissances de son temps. Cet ouvrage pose le problème des rapports de l’homme et du monde ; l’homme devient le prestigieux conquérant de la terre, et Adam est exalté comme un héros exemplaire, qui collabore ainsi avec Dieu à l’œuvre de création. Le mythe biblique est en quelque sorte paganisé, et cette interprétation "humaniste" de la Genèse renverse radicalement les premières positions de l’Église sur la signification du péché originel.

C’est autour de Scève que se produit le meilleur de la poésie lyonnaise, et il faut citer ici Pernette du Guillet (1520-1545), qui fut la femme aimée par Scève dont il s’inspira pour la Délie ; elle laisse des poèmes chantant son amour, coloré d’une discrète mélancolie : ce sont les Rimes, parues en 1545. Deuxièmement, Louise Labé (1524-1566), surnommée la "Belle Cordière", fut un grand poète, disciple de Pétrarque, mais surtout indépendante à l’égard de la forte influence de Scève. "Immoraliste" avant la lettre, et rongée cependant par le sentiment de l’insatisfaction, Louise Labé était consciente du scandale de ses poèmes, car c’est une femme qui y chante son amour pour un homme, et car il s’agit d’un amour violent, passionné, sensuel. En ce sens, Louise Labé invente la littérature personnelle. Enfin, on peut citer Pontus de Tyard (1521-1605), ami de Scève et évêque de Chalon-sur-Saône, certes d’un autre genre que Louise Labé, mais qui représente le trait d’union entre la théorie de la poésie et la production de la Pléiade.

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2.3 : L’IMPORTANCE DE LA PLÉIADE

Le nom de la Pléiade, qui évoque une constellation d’étoiles, fut donné tardivement — vers 1556 — à un groupe, d’ailleurs variable, de sept auteurs rassemblés autour de Ronsard. Il désigne communément les plus connus de l’armée des poètes qui ont travaillé, dans ces années 1550-1560, à renouveler la poésie française.

Les rencontres

Vers 1545, Ronsard et du Bellay rencontrent un lettré, Jacques Pelletier, qui les confirme dans leur enthousiasme pour la langue nationale et encourage leurs premiers essais poétiques. À partir de 1547, les jeunes poètes font la rencontre déterminante de Jean Dorat (1508-1588), savant helléniste qui enseigne les grands textes anciens au collège humaniste de Coqueret, sur la montagne Sainte-Geneviève à Paris.

La Brigade

Du Bellay, Ronsard et Baïf fondent alors la Brigade, que viennent bientôt renforcer Jodelle, Belleau, Grévin, puis la Péruse : ils se donnent pour mission d’exploiter littérairement les richesses que leur avait enseignées leur maître, et de "créer" ainsi la poésie française. Dès 1549, la Brigade fait une entrée remarquable en publiant la Défense et Illustration de la langue française ; les principes qui allaient animer la future Pléiade étaient ainsi posés.

La doctrine de la Pléiade

Le terme de Pléiade désignait l’élite de la Brigade autour de Ronsard. Le principe fondateur du mouvement est que la langue française peut devenir aussi riche, fine et maniable que les langues anciennes à condition d’être "illustrée", c’est-à-dire enrichie. Du Bellay propose la création de mots nouveaux par emprunts au latin, au grec, au vieux français, à la langue des métiers et aux dialectes provinciaux. Il propose également un enrichissement du lexique par la multiplication des métaphores, des allégories et des comparaisons.

La condamnation de la poésie médiévale est sans appel ; il s’agit de piller (selon le mot de du Bellay) les Grecs, les Latins et les Italiens : par imitation des grandes œuvres étrangères, on abandonne les genres traditionnels (rondeau, ballade, farce...) au profit des genres cultivés par les Anciens : l’ode, l’élégie, l’épigramme, la tragédie, la comédie, et surtout le sonnet.

De plus, les poètes de la Pléiade contribuent largement à transformer l’image du poète, qui possède dès lors un art "inspiré", c’est-à-dire porté à la création par une sorte de folie sacrée. La gloire que leurs ancêtres trouvaient sur les champs de bataille, c’est la plume à la main que ces auteurs entendent la conquérir : et ils y sont parvenus... Les idées de la Pléiade en effet triomphent à la Cour et en Europe. C’est ainsi à la Pléiade qu’on doit la prééminence accordée aux Anciens par le courant classique et — on ne peut que le déplorer — l’injustice dont furent victimes les poètes médiévaux.

 

 

DU BELLAY (1522-1560)

Né en 1522 en Anjou, Joachim du Bellay est orphelin de bonne heure et a une enfance délaissée et triste. Après des études de droit à Poitiers, et après la rencontre de Ronsard vers 1547, il vient à Paris suivre l’enseignement humaniste de Dorat. C’est à lui que l’on doit la Défense et Illustration de la langue française citée plus haut, œuvre dans laquelle il avait la prétention de créer la poésie française, ignorant les poètes du Moyen Age. Il y développe l’idée de la nécessité d’imiter les Anciens et les Italiens pour les surpasser grâce à une langue française enrichie.

Il passe ensuite quatre ans à Rome où il compose Les Regrets et Les Antiquités de Rome, parus au début de 1558. Ces quatre années furent agitées, fertiles en événements diplomatiques et militaires, et lui permirent d’appliquer l’imitation des auteurs anciens qu’il préconisait ; en effet, il utilisait les mots et les images par lesquels les auteurs latins avaient célébré la grandeur de la ville pour chanter sa déchéance. Dans Les Regrets, il exprime sa nostalgie du pays natal et ses désillusions, mais aussi une satire de la Rome moderne, de ses fastes et de son raffinement. De retour en France, c’est une nouvelle désillusions : la Cour des Rois ne vaut pas mieux que la Cour des papes.

La fin de sa vie est attristée par une maladie grave qui le rend presque sourd, et par des soucis matériels ; il meurt deux ans plus tard, alors qu’il n’a que 37 ans. Ce poète qui rêvait de sa propre immortalité semble aujourd’hui avoir été exaucé, car on le lit, on le cite, mais on le connaît mal : on ne cite guère de lui que des poèmes désolés ("Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage..."), et on oublie souvent de se souvenir qu’il était également un satirique vigoureux et acerbe. Ses dernières œuvres inspirées par la réalité sociale et historique sont graves, et du Bellay semble pressentir les événements tragiques qui vont suivre sa mort.

 

RONSARD (1524-1585)

Le gentilhomme Pierre de Ronsard appartient à la génération des fils de combattants des guerres d’Italie. Destiné d’abord au métier des armes, mais atteint d’une maladie qui le rend inapte à une telle carrière, il devient clerc. À vingt ans, il suit, avec Baïf, les leçons de grec de Jean Dorat. En 1547, il écrit sa première Ode, dont les publications s’étaleront jusqu’en 1552 ; très vite, le succès couronne son œuvre, et sa gloire ne cesse de grandir. Dans ses quatre livres d’Odes, il chante des grands personnages mais aussi des thèmes familiers. Il invente les mots et les tours qui font défaut à la langue, et accomplit ainsi l’œuvre annoncée par du Bellay. Il est à 40 ans le poète officiel de la Cour, et il le reste jusqu’à la mort de Charles IX. En 1555, Ronsard publie un premier livre d’Hymnes, où l’auteur développe les grands thèmes humanistes : la mort, l’éternité, les astres mais aussi les démons.

Puis avec les guerres civiles, les thèmes de la poésie se font plus actuels, plus polémiques, à la fois plus religieux et plus politiques. Ronsard, fidèle sujet de Charles IX, défend évidemment le point de vue des catholiques, avec élan et avec force, dans une série de Discours aux titres évocateurs (ex : Discours des misères de ce temps).

Cependant, il se consacre surtout à un thème qui sera le titre d’une de ses plus belles œuvres : Les Amours. Plusieurs noms traversent son œuvre : Sinope, Genèvre, Astrée, mais surtout Cassandre, Marie, et Hélène, qui lui inspirent des vers encore inscrits aujourd’hui dans toutes les mémoires... Les premiers poèmes à Cassandre chantent plutôt un amour idéalisé, alors que les amours à Hélène sont imprégnées d’une tristesse sereine inspirée par la mort (c’est l’amour d’un homme vieux, parfois amer, hanté par l’idée de sa fin). NB: Hélène de Surgères est la fille d’honneur de Catherine de Médicis. Le dernier alexandrin des Sonnets pour Hélène est "Car l’amour est la mort n’est qu’une même chose.".

Si l’amour est finalement incapable de surmonter la mort, le poète a pourtant l’ambition de vaincre cette dernière grâce à la gloire posthume (il ne cesse d’afficher cette ambition tout au long de son œuvre). Peu de choses évoquent dans les poèmes de Ronsard l’idée chrétienne de la mort ; il semble incapable de se figurer un monde différent du nôtre, et pour cet homme aussi amoureux de la vie, la mort est l’issu normale de toute existence ; aimer la vie, c’est donc d’une certaine manière accepter la mort. Cette obsession du temps va colorer ses relations avec le monde, et le pousser à développer le thème horatien, mais aussi ronsardien, du carpe diem. Dans cet ordre d’idée, un point est constant dans l’œuvre de Ronsard : son goût pour la nature et la valeur esthétique et éthique qu’il attache à ce qu’elle représente (rappelons l’importance de la rose, symbole de la fragilité humaine).

De plus, pour Ronsard nature et mythologie appartiennent à un même univers ; le poète utilisera la mythologie comme moyen de suggestion : il sait par exemple que le nom d’Hélène de Surgères appelle la figure d’Hélène de Troie, et que celle-ci suggère l’idée de la parfaite beauté.

Bref, cet homme qui d’emblée avait eu l’audace de proclamer son ambition de vaincre la mort en s’élevant au rang des dieux, sut assumer cette téméraire entreprise, et fut incontestablement le plus grand poète de son temps, même s’il ne reçut pas de l’ingrate postérité la récompense qu’il en attendait et qu’il méritait (critiques de Sainte-Beuve et de Boileau, qui refusent que la poésie soit une "folie sacrée" comme le disait Ronsard).

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Autour de Ronsard :

Jean-Antoine de Baïf (1532-1589)

Il suivit également les études avec Dorat au collège de Coqueret. il reste connu pour ses brouilles fréquentes avec Ronsard, et pour sa volonté de marier la poésie à la musique (NB : Ronsard rêvait aussi de "marier la poésie à la lyre"). Ainsi, il restaure la métrique et la prosodie anciennes, et fonde en 1570 l’Académie de Poésie et de Musique. Même si la qualité est parfois discutable, sa production a été abondante et variée (des pétrarquistes Amours de Méline en 1552 aux scientifiques Météores en 1567...).

Rémy Belleau (1528-1577)

Humaniste et helléniste minutieux et passionné, il fa été un véritable artiste, insérant dans ses poèmes de multiples genres de constante qualité : blasons, sonnets, descriptions... Maître rythmicien, il fut en outre un visuel qui a su décrire un univers vivant et mouvant, sans mépriser pour autant l’apport de la mythologie. Ronsard le qualifia de "peintre de la nature", et ne s’y était pas trompé en faisant de lui le septième astre de la Pléiade.

Étienne Jodelle (1532-1573)

Tenu par ses contemporains pour un génie extraordinaire, Jodelle est loin d’occuper dans la littérature la place qui lui revient. On ne sait pas grand chose de sa vie, mis à part qu’il avait été bouleversé par le désastre que fut la fête manquée donnée devant le roi à Paris en 1558, dont il avait accepté la responsabilité. Ce poète était profondément original, traduisant ses émois et ses inquiétudes par des ruptures de syntaxe et des dislocations de rythmes.

et les autres...

Jacques Grévin (1538-1570), Nicolas Denisot (1515-1559), Olivier de Magny (1520-1561), Amadis Jamyn (1538-1582)...

 

Le théâtre

Signalons juste que la Pléiade plaidait pour un théâtre français à l’antique. Les thèmes sont encore très médiévaux, et la farce se prolonge, même si le nouvel état d’esprit introduit par la Réforme contribue à faire décliner les pièces associant la farce au sacré. Parallèlement naît la tragédie du XVIe siècle, issu de la traduction des pièces grecques ou latines (ex : Médée de La Péruse en 1556), dont certaines sont des tragédies religieuses (l’Abraham sacrifiant de Théodore de Bèze en 1550, et surtout Les Juives de Robert Garnier en 1583, qui est la plus sombrement tragique des pièces bibliques de ce temps). Enfin, pour la comédie, on s’inspire de la farce (déjà dit), du théâtre ancien (Plaute et Térence), mais aussi des Italiens, avec notamment la commedia dell’arte, genre populaire où les acteurs improvisent le dialogue sur un canevas simple. Cependant, il n’y a aucun grand chef-d’œuvre dans ce domaine de la comédie.

 

II) L’ÂGE DE MONTAIGNE ou 1559-1598 : L’épreuve des Guerres de Religion

 

3.1 : LA NOUVEAUTÉ DU BAROQUE

Il s’agit ici de rappeler très brièvement le contexte que nous connaissons déjà tous :

Henri II, avec la fin des guerres d’Italie, a désormais les mains libres pour réprimer l’hérésie calviniste, mais il meurt accidentellement en 1559. L’influence de sa femme, Catherine de Médicis, ne cesse de s’exercer dans la période qui suit ; elle s’affirme comme une personnalité politique puissante, mais ses efforts pour apaiser les esprits et pacifier les forces en présence sont vains : le conflit éclate, avec violence, déchaînant fanatisme et cruauté de part et d’autre.

Entre 1562 et 1598, huit guerres, entrecoupées de massacres et de conjurations, ensanglantent la France. Les atrocités commises, comme le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, qui fit 3000 victimes chez les protestants, marquent profondément les consciences. Les catholiques, rassemblés dans la Sainte Ligue créée en 1576, se donnent pour mission de chasser l’hérésie, et s’opposent notamment à l’accession au trône d’Henri de Navarre, protestant. Après abjuration en 1593 et conquête de son royaume, Henri IV reconnaît aux protestants la liberté de culte par l’édit de Nantes en 1598 ; cependant, le pays est dévasté, ruiné économiquement, et profondément choqué d’avoir vécu ainsi au contact quotidien de la barbarie.

Personne n’échappe à la violence du temps, surtout pas les écrivains, sommés, sous peine d’être poursuivis par l’un ou l’autre camp, de choisir. Certains le feront par conviction : Montluc (1502-1577) du côté catholique, Agrippa d’Aubigné (1552-1630) du côté protestant. D’autres écrivains sont rangés, soit de force, soit par insouciance de leur part, dans tel ou tel camp... (on a déjà vu le cas de Ronsard, soutien du roi, mais peu orthodoxe dans sa vision de la mort).

Cette littérature engagée est donc abondante, mais d’un intérêt littéraire souvent contestable. C’est surtout la poésie de d’Aubigné qui atteint par sa fougue et sa grandeur une incontestable grandeur.

La naissance d’une poésie baroque

L’épreuve des guerres de religion a modifié profondément la sensibilité. Une nouvelle conception du monde s’affirme, que l’on désigne aujourd’hui du nom de baroque (certains critiques parlent de maniérisme dans le domaine de la littérature). L’homme baroque a perdu toute certitude d’unification des sciences et du savoir : le monde s’est en effet augmenté de l’Amérique, terres et peuples insoupçonnables parfaitement étrangers à la conscience européenne ; Copernic a démontré que l’homme n’était pas au centre de l’univers, contrairement aux affirmations de la Bible. De plus, on croyait avoir atteint avec l’humanisme un haut degré de raffinement et de civilisation ; les quarante années de guerre ont apporté la preuve du contraire... Bref, en cette fin de siècle, le monde apparaît comme une réalité mouvante, et l’homme comme un être perpétuellement en proie aux masques, pourchassé par la mort. Ainsi trouve-t-on dans le baroque la beauté de ce qui fonde son angoisse : le goût du masque, du déguisement, de l’illusion, des formes mouvantes et des métamorphoses. Montaigne a été influencé par ces images ; D’Aubigné les porte à la perfection par des images violentes et mouvementées.

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3.2 : UNE NOUVELLE FLORAISON POÉTIQUE

Même si certains poètes déjà abordés s’illustrent encore pendant les guerres de religion, il faut maintenant tenir compte de l’inspiration baroque : la poésie ne se conçoit plus avec les principes de la pléiade. Les salons et les académies se développent : par exemple, on discutait surtout de philosophie et de morale à l’Académie du Palais réunie par Henri III en 1574 ; de même, à la cour du roi de Navarre, les poètes protestants rendaient active l’Académie de Nérac, en Béarn.

On peut citer Philippe Desportes (1546-1606), homme d’église fort cultivé et mondain, qui avait été le poète courtisan favori d’Henri III, avant d’être rallié à Henri IV. Il plaisait par la douceur et la fluidité de son vers, de ses images.

La poésie protestante

Guillaume du Bartas (1544-1590)

Calviniste convaincu, il fut l’auteur de deux œuvres dont la splendeur émerveilla l’Europe : la Première Semaine, qui décrit la création du Monde, et la Seconde Semaine, qui chante les aventures des descendants d’Adam. Signalons que Gœthe le considérait plus tard comme "le roi des poètes français". On trouve en effet chez lui un goût pour l’emphase, pour les sonorités rares et pour une variété étourdissante des tons et des genres utilisés.

Jean de Sponde (1557-1595)

Également sujet calviniste du roi de Navarre, puis converti au catholicisme, il n’a pas eu la même réputation que du Bartas auprès de ses contemporains. Il est pourtant l’illustration-même d’une poésie baroque qui peint le monde sans cesse en mouvement.

La poésie catholique

Tous les poètes gardent la préoccupation religieuse : même Marc de Papillon de Lasphrise († vers 1600), qui publie des déclarations d’amour endiablées à une jeune nonne ou encore à sa cousine, finit par composer des prières... Plus sérieusement, certains auteurs secondaires sont véritablement des obsédés de Dieu : Jean de la Ceppède († 1623) publie des méditations en sonnet sur la mort du Christ ; Jean-Baptiste Chassignet († en 1635?) réalise une poésie religieuse qui traduit la fascination qu’il éprouve face à u n monde qui lui semble retourner au chaos.

 

AGRIPPA D’AUBIGNÉ (1552-1630)

Personnage insolite par l’ampleur de ses vertus et par la vigueur de ses haines, irréprochable et violent, intransigeant et incorruptible, il ne cessa de combattre pour son idéal politique, tantôt l’arme à la main, tantôt par la plume.

Agrippa d’Aubigné était né en Saintonge en 1552, et reçut une éducation très soignée (il aurait lu les 4 langues à six ans, français, latin, grec, hébreux !). Dès 1568, il s’engage dans la guerre contre les catholiques, à laquelle son père l’avait promis alors qu’il n’avait que sept ans, en lui faisant jurer de venger les protestants exécutés après la conjuration d’Amboise (1560). Une trêve lui permet de composer l’Hécatombe à Diane (sacrifice de 100 vers à Diane Salviati, nièce de la Cassandre que chantait Ronsard), ainsi que la première partie du Printemps ; dans ce recueil varié, d’Aubigné se pose en disciple de Ronsard. Lorsque sa vie de soldat reprend, combattant pour sa foi, il échappe de justesse au massacre de la Saint-Barthélemy (23/08/1572). Il est devenu entre temps le compagnon d’Henri de Navarre. Cependant, en 1593, il rompt définitivement avec Henri IV à qui il ne pardonnera jamais la trahison de son abjuration. C’est par cette rupture que d’Aubigné devient l’âme du parti protestant.

Retiré dans la place forte vendéenne de Maillezais, il poursuit sa plus grande œuvre épique, Les Tragiques, et ce n’est qu’après l’assassinat du roi qu’il publiera l’œuvre, ainsi que son Histoire Universelle, condamnée à Paris en 1620. Cherchant refuge à Genève et à Bernes, il y meurt en 1630 après avoir achevé ses œuvres.

L’amour et la poésie : L’Hécatombe à Diane sont des poèmes de désespoir, de sang, d’amour et de mort, où l’auteur reprend des procédés et des thèmes communs à ses prédécesseurs, mais il en souligne les aspects contradictoires, les heurtant dans des associations inattendues.

La religion et les combats : dans les dernières années de sa vie, alors qu’il "tait à Genève, d’Aubigné a traduit, après tant d’autres poètes, des Psaumes. Il s’efforce à cette occasion d’adapter le texte hébraïque français en restituant la mesure du vers antique ; ce problème de l’accord entre la musique était primordial (et non plus seulement esthétique) pour les protestants, puisque le chant des psaumes fait partie de la liturgie réformée. Dans la Confession de Sancy puis dans les Aventures du baron de Fœnestre, d’Aubigné peint une satire anticléricale, sociale et politique, qui est aussi une satire de la morale du paraître qui triomphe à la cour.

Cependant, il faut retenir que sa grande œuvre est une épopée lyrique et satirique : c’est le poème des Tragiques, épopée des Guerres de Religion. Cette œuvre ne fut publiée qu’en 1616, sous la signature de L.B.D.D. (= le bouc du désert). En sept livres, l’auteur dénonce les souffrances d’un peuple, la responsabilité des rois, des grands et des juges, mais célèbre aussi les martyrs de la Réforme et de ses combats. À travers cet ouvrage véritablement apocalyptique, d’Aubigné annonce le châtiment des coupables sur la terre, et la récompense des Justes dans les cieux, mais lance aussi une accusation grandiose contre Catherine de Médicis ou encore contre le cardinal de Lorraine.

L’antithèse apparaît comme la figure clé de l’œuvre : misères opposées aux fastes, martyrs précédant la récompense... Toute l’ampleur des Tragiques réside dans la tension fondamentale entre l’histoire et le symbole, le réel et l’allégorie, l’horreur quotidienne et la splendeur biblique, mais aussi sur la juxtaposition du récit (réaliste ou historique) de l’allégorie et du surnaturel.

Ainsi, Agrippa d’Aubigné apparaît comme un poète appartenant à la dernière génération du siècle de la Renaissance, celle des guerres, témoins des ébranlements qui renversent les idées héritées, génération dont les réactions ne peuvent plus être celles des poètes de l’âge précédent. Mais surtout, d’Aubigné a été un militant de la cause calviniste, et sa vie, sa poésie, son œuvre, sont déterminées par sa foi. Politique, satirique, lyrique, épique ou burlesque, le poète reste avant tout un homme pathétique, mais aussi prophétique, pour qui le temps terrestre n’est qu’illusion et le monde qu’un théâtre.

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3.3 : LA PROSE PENDANT LES GUERRES DE RELIGION

Si l’agitation et les troubles se reflètent jusque dans la poésie, on imagine à quel point leur effet se fait sentir sur la prose, et en particulier sur toute la littérature militante (pamphlets, controverses, satires...).

la littérature militante : Du côté protestant, il faut citer Théodore de Bèze, disciple puis successeur de Calvin à Genève (il composa notamment une Vie de Calvin). Cependant, la seule œuvre véritablement littéraire dans ce domaine est une satire collective écrite par quelques "politiques" (La Satire Ménipée), qui exprime le ressentiment de la bourgeoisie parlementaire contre la noblesse ligueuse.

la littérature politique : Les progrès de la monarchie absolue avaient accrédité la conception de la souveraineté de droit divin (alors que les humanistes était plus liés à un idéal antique de liberté politique). Cependant, un événement comme le massacre de la Saint-Barthélemy pose le problème de l’obéissance au souverain. Le premier pamphlet ne fut pourtant pas celui d’un réformé, mais celui de l’ami de Montaigne, Étienne de la Béotie († en 1563) qui avait rédigé le Discours de la servitude volontaire ; Les protestants firent paraître ce pamphlet en 1574 (10 ans après la mort de la Béotie) sous le titre de Contr’un. On a vu en la personne de La Béotie le véritable anti-Machiavel : si ce-dernier instruit le princes des rouages de la monarchie, La Béotie, lui, décrit les mêmes rouages, mais pour laisser une instruction aux peuples et les inciter à rejeter la tyrannie.

Signalons enfin le "politique" Jean Bodin (1530-1596) qui fut un théoricien d’une véritable science politique, dans laquelle il réintroduisait la morale : il décrit une monarchie nationale et forte, qui ne soit pas tyrannique.

Signalons juste avant d’aborder Montaigne, que de nombreux hommes en ces temps troublés écrivent leurs mémoires : Blaise de Monluc († 1577) ou Pierre de l’Estoile († 1611) par exemple. De plus, il reste des conteurs (du Fail), des traducteurs (d’Amyot), et n’oublions pas les pages parfois passionnantes des hommes de la littérature technique : le médecin Ambroise Paré († 1590), l’agronome Olivier de Serres († 1619), l’ingénieur huguenot Bernard Palissy...

 

MONTAIGNE (1533-1592)

Maître de la sagesse pour les uns et professeur d’idées fausses pour les autres, Montaigne a été défini par Nietzsche en ces mots : "Qu’un tel homme ait écrit, vraiment le plaisir de vivre sur cette terre en a été augmenté...".

Né au château de Montaigne dans la région de Bordeaux, Michel Eyquem appartient à une famille de négociants récemment anoblis. Son père l’éduque de façon originale : sa langue maternelle est le latin, il est confié à l’âge de deux ans à un précepteur allemand avant de rejoindre le collège de Guyenne à Bordeaux. Après des études de droit, il devient magistrat, et noue une amitié indéfectible avec Étienne de la Béotie. En 1568, alors marié, il hérite à la mort de son père du nom, du chârteau et de la terre de Montaigne. L’année suivante, il entreprend la traduction de la Théologie naturelle de Raymond (de) Sebond, ouvrage purement théologique qui influencera cependant le reste de son œuvre.

En 1571, montaigne abandonne sa charge de conseiller au Parlement de Bodeaux et se retire dans la "librairie", c’est-à-dire dans la bibliothèque de son château ; il entreprend la rédaction des Essais, dont la première édition paraît en 1580. Son repos est relatif : atteint de la maladie de la pierre, ou gravelle, il voyage de ville d’eau en ville d’art, en France, en Allemagne, en Suisse et surtout en Italie. Élu maire de Bordeaux, il rejoint la ville avec un Journal de voyage qu’il ne destine pas à la publication : les petits faits de la vie quotidienne dans la péninsule italienne y occupent une place déterminante, au détriment des splendeurs de la Renaissance italienne.

Réélu maire en 1583, Montaigne parvient à protéger Bordeaux des excès des guerres civiles. Il continue à travailler aux Essais, sans cesse augmentés et recommentés, par strates successives. Henri IV, après 1589, tente sans succès de l’attirer à la cour : Montaigne ne s’intéresse que de loin aux grandes affaires du royaume, et continue de lire et de travailler à ses Essais jusqu’à sa mort en 1592.

Son œuvre principale, Les Essais, est présentée comme une peinture par lui-même des faits divers du monde ; on y trouve ainsi une série de réflexions telles que "Si le chef d’une place assiégée doit sortir pour parlementer", ou de notes sur quelques sujets : "De l’oisiveté", "des menteurs", "de la constance"... Ce livre est déroutant par le fait qu’il n’appartient à aucun genre sinon celui qu’il crée : l’essai.

C’est en fait une observation du monde à travers les livres, et Montaigne y insère des citations d’auteur. De plus, il s’agit pour lui de se rendre immortel en se donnant à connaître intimement à ses parents et amis. Les Essais sont donc un long monologue qui traite des sujets les plus divers ; les chapitres reflètent cependant l’inspiration du moment, et le raisonnement ne se plie donc à aucun plan d’ensemble.

Les Essais constituent tout d’abord une description de Montaigne lui-même : curiosité, amour des livres, haine pour la contrainte, franchise et sincérité souvent associées à l’humour et à l’ironie, pauvre mémoire, défiance des passions, goût prononcé pour la fantaisie, et enfin, malgré la maladie et la solitude, une remarquable aptitude au bonheur ! (bonheur ou égoïsme ?).

Quelques directions cependant s’affirment avec constance : d’abord, la quête d’une philosophie qui permette de "savoir-vivre" en un siècle cruel. Suite au décès prématuré de son ami La Béotie en 1563, la pensée de la mort obsède Montaigne ; pour s’aguerrir, il recourt d’abord à la doctrine des philosophes stoïciens de l’Antiquité (Sénèque ou Plutarque) : leur morale vise avant tout à endurcir l’homme contre la douleur. Puis de nouvelles lectures le font incliner dans le sens du scepticisme, et dans l’Apologie de Raymond de Sebond, il fait le procès de la raison humaine et de ses prétentions.; "Que sais-je ?" devient sa devise, et illustre bien le climat de son époque (les frontières du monde ont reculé, on parle d’héliocentrisme...). Ainsi, Montaigne démontre que la seule vérité de l’homme, c’est l’instable et le relatif.

Au niveau de la réflexion religieuse, Montaigne paraît se plier docilement aux règles de la religion catholique. Le mysticisme comme le fanatisme lui sont étrangers, et ce relativisme nous permet de le ranger parmi les "politiques", modérés hostiles à la Ligue comme aux protestants (qui, pour lui, sont responsables du désordre qui ravage la France). Il prend de plus le parti contre toute forme de cruauté, notamment contre la torture (procédure judiciaire normale), contre les procès de sorcellerie, mais surtout contre la sauvagerie des conquêtes coloniales.

Enfin, sa réflexion sur l’Éducation montre qu’il convient de fortifier la nature de l’enfant, de le rendre meilleur et plus sage. Montaigne recommande une éducation telle que celle qu’il a reçu, avec un précepteur (plutôt qu’une éducation collective), complétée par des conversations, des lectures et des voyages. Il ne s’agit donc plus, comme au temps de Rabelais, de faire de l’élève un "abîme de sciences", mais simplement de former le corps et le jugement.

On peut être rebuté par certains aspects de Montaigne : son conservatisme, son individualisme, son égoïsme. Il n’empêche que ce "livre consubstantiel à son auteur" reste fascinant ; en effet, à travers son livre, on voit non pas l’auteur en train de se décrire, mais en train de se faire : "je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m’a fait". Pour finir, évoquons un trait de Montaigne que personne ne pourra dénier je pense : celui d’avoir parié pour le bonheur.

"Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est notre but, quoiqu’elles en prennent divers moyens".

Loin d’un bonheur utopique, c’est pour un bonheur accessible que pariait ce sceptique au milieu des tempêtes de l’histoire, pour un bonheur très terrestre, le seul qui malgré sa fragilité ne soit pas une chimère pour l’homme.

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STOÏCIENS ET NÉO-STOÏCIENS

Juste quelques noms pour signaler que beaucoup d’hommes de la fin du XVIe siècle sont attirés par les solutions que leur propose la morale stoïcienne : association du bonheur à la vertu, libération des passions, croyance en Dieu et en la Providence... Ce stoïcisme du XVIe siècle n’est pas incompatible avec la foi chrétienne.

Juste Lipse, humaniste allemand († en 1606)fonde le néo-stoïcisme, c’est-à-dire la philosophie chrétienne rationalisée.

Guillaume du Vair pour la France (1556-1621), d’abord ligueur, puis "politique", il fut un homme politique actif. Il a été le premier en France à également mettre la philosophie antique au service de la religion chrétienne.

Pierre Charon (1541-1603), disciple de montaigne, Lipse et de du Vair, il tente comme les autres d’associer la philosophie stoïcienne à la religion chrétienne. Cependant, il sépare si bien les choses dans ses ouvrages qu’il en arrive à donner des raisons tout humaines de mener une vie chrétienne et à professer une morale naturelle fondée sur la raison.

 

 

Conclusion : on a coutume de partager le XVIe siècle français, de manière assez mécanique, en deux parties : il y aurait d’abord une Renaissance heureuse, porteuse de tant d’espoirs, puis une Renaissance désenchantée, celle de tous les désordres, celle des répressions et des guerres civiles ; cependant, un tel classement est sans doute abusif, et la rupture entre les deux n’est pas nette. Si l’on peut conclure sur une similitude, remarquons que le point commun à tous ces humanistes, qu’ils aient été papistes ou Réformés, est qu’ils ont su se construire une idée d’eux-mêmes et de leur dignité d’individus qui les a empêché de s’identifier ou de s’assujettir à un quelconque modèle de pensée qui prétendait les dominer.

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Jean-Roch Masson ©1997
jrmasson@nordnet.fr

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Conception : Jean-Roch Masson

Dernière mise à jour le 04 mars 2004.