L'Entreprise et son devenir

Les éditions Sansonnet sont une entreprise individuelle inscrite au Répertoire des métiers du Nord. J'ai créé l'entreprise en 1995, à l'issue d'une période de chômage dépourvue de perspectives professionnelles. Pourquoi ne pas risquer l'affaire moi-même si je ne trouvais pas d'employeur pour me recruter ? Ainsi fis-je, ainsi fut fait. 

Démarrer dans l'édition sans capitaux me créait des contraintes particulières, je ne voulais pas me charger d'un stock, c'est à dire immobiliser d'emblée mes réserves financières, plus de 10.000 . C'est pourquoi je décidai de commencer avec de petites brochures fabriquées artisanalement : si je vendais, je rémunérais mon travail, si je ne vendais pas, c'est mon travail que j'aurais risqué pas des créances. D'autre part, la situation particulière de l'éditeur qui débute sur sa propre production, c'est qu'au départ son catalogue est très limité on pourrait comparer à l'épicier qui créerait son commerce et n'aurait à vendre au départ que des boîtes de sardines et des bouteilles de lait puis élargirait progressivement son éventail de produits à offrir. Il faut que la clientèle soit extrèmement fidèle pour que l'entreprise puisse durer et grandir. J'en profite donc pour rendre grâces et hommage à tous ceux et celles qui m'ont soutenu et accompagné dans les premières années, ils se reconnaîtront.

De 1996 à 1999, une cinquantaine de brochures sont publiées et diffusées (je raconte cela dans Travail de Sansonnet, Récit d'ici numéro 58), cela permet aux éditions d'exister, d'être connues et reconnues dans leur environnement, de se construire une assise, sans toutefois générer de revenus pour moi et ma famille : chaque année se solde par un déficit pas considérable, déficit quand même. La charge de travail va en s'amplifiant : l'augmentation progressive du catalogue, en l'absence de stocks, donne de plus en plus de travail pour fournir les brochures à vendre et l'élargissement du cercle de la clientèle demande une énergie croissante. Pendant ce temps-là j'ai un train de vie réduit à l'essentiel et je mène une double vie professionnelle puisque je suis simultanément formateur d'adultes auprès de diverses institutions de formation initiale ou permanente. Cela me procure, sous forme de salaires, les revenus indispensables et une activité complémentaire, dans d'autres lieux, centrés sur d'autres préoccupations avec, il faut le savoir, un statut de travailleur précaire dont les salaires ne donnent pas de droits particuliers à couverture sociale en termes d'assurances maladie, chômage ou accident. J'acquiers enfin la certitude que la publication de brochures au stade artisanal ne me permettra jamais d'en vivre, que c'est cela qui m'a permis de créer une maison d'édition reconnue pour sa qualité professionnelle, que je ne maîtriserai probablement jamais les débouchés nécessaires au passage à une plus grande échelle qui consisterait à faire imprimer les brochures par 5.000 ou 10.000 et les diffuser sur le territoire à travers un réseau de points de vente. L'exigence logistique ne fait pas partie de mes compétences déjà constituées et je n'aurai pas le loisir de l'apprendre sur le tas, mon droit à l'erreur sera tout-à fait limité car je ne dispose pas des fonds pour faire l'avance, je n'ai pas de partenaire financier. 

La rencontre fin 1997 avec les responsables de V.O. éditions, maison d'éditions de la C.G.T., va ouvrir un nouvel espace de développement. Nous co-éditons dès 1998 une nouvelle annuelle à l'occasion de la Bourse aux livres de Lille, à l'initiative de l'union locale de Lille de la C.G.T., nous cherchons si cette nouvelle annuelle ne gagnerait pas à être environnée par les volumes d'une collection que nous publierions ensemble. C'est la collection L'églantine qui en émanera. Pendant l'année 1999, je travaille beaucoup à la définition de ce projet de collection, j'obtiens une aide financière de la DRAC1 pour la création de la maquette, deux volumes précurseurs paraissent en février 2000. J'en prépare cinq pour février 2001 (notre projet se basait sur 12 titres le plus rapidement possible puis quatre à six par an). La période est stimulante, les perspectives sont passionnantes et je me retrouve dans la position de responsable de collection auprès d'une maison d'édition plus importante, plus armée logistiquement, avec une envergure beaucoup plus significative. En décembre 2000, j'apprends par courrier que V.O. éditions est en difficulté les responsables mettent l'entreprise en sommeil pour concentrer leurs forces sur la remise sur pied de l'hebdomadaire La V.O. Qu'à cela ne tienne, le travail impulsé va suivre sa route, je jette mes réserves financières dans la publication de deux des cinq volumes et en avant ! Je constate à cette occasion que l'appui d'un syndicat (une union locale) n'est pas d'utilité directe pour vendre des livres, fussent-ils d'expression populaire et de critique sociale, je constate aussi que de publier un volume en solidarité avec des salariés en lutte doit être un engagement d'une absolue générosité car ce n'est pas parce que vous les soutenez aujourd'hui qu'ils feront ou seront en mesure de faire quelque chose pour vous aujourd'hui ou demain, je constate enfin que l'édition dépend énormément de la presse car il suffit de quelques articles ou chroniques bien placés pour donner de la visibilité à votre livre, appui considérable pour vendre. C'est ce qui se passe pour Les Mains bleues, le livre des anciennes ouvrières de Levi's avec Christophe Martin. Une brève dans l'hebdomadaire Fémina suscite des centaines, voire plus d'un millier de ventes. Ceci couplé avec la notoriété du spectacle "501 Blues", la réputation grandissante de la compagnie Vies à Vies et l'énergie des femmes de l'association Les Mains Bleues explique qu'à ce jour plus de 4500 exemplaires du livre ont été vendus (nous en sommes au troisième tirage, soit plus de 6000 exemplaires imprimés).  Quinze autres titres ont été publiés depuis dans la collection L'églantine et, quels que soient les efforts faits tout du long, les stocks augmentent et approchent de leur maximum.

Depuis 2003, avec éclats de liberté, je me suis mis à écrire dans des ouvrages que je publie et non plus seulement dessus (ce qui est le rôle ordinaire de l'éditeur qui rédige par exemple la quatrième page de couverture, qui s'accorde avec l'auteur sur un titre qu'il aura parfois choisi lui-même, qui ajoute un avertissement ou une note de présentation, etc.). Calais-dal doit une bonne part de son écriture à mon travail, Pacifique Aventure aussi et Robin des Bois-Blancs lui doit tout. En définitive, le rythme des parutions aux éditions Sansonnet se ralentit pour donner deux ou trois titres par an dans la collection L'églantine et quatre à douze brochures. 

Par ailleurs, le rythme des réceptions de manuscrits ne faiblit pas, au contraire. Ceci pose quelques difficultés. Quelques rares auteurs savent accompagner leur envoi d'un courrier qui accompagne efficacement en ce qu'il décrit le contenu de leur envoi et dans lequel ils n'omettent pas de se situer concernant la question de l'expression populaire (je souhaite simplement savoir en quoi ils se considèrent comme des auteurs d'expression populaire, nous verrons bien ultérieurement si nous avons le même point de vue). Ces manuscrits constituent une menace permanente pour l'équilibre de mon emploi du temps car il ne suffit pas d'avoir un peu de temps disponible pour lire des manuscrits, c'est un travail assez prenant qu'il faut planifier et organiser au milieu de beaucoup d'autres contraintes et urgences. (Il est d'ailleurs intéressant pour les auteurs occasionnels comme pour les écrivains de comparer les pratiques et les discours -- les avertissements -- des éditeurs à l'endroit de ceux et celles qui envoient des manuscrits.)

J'aimerais sur ce point engager le dialogue avec les expéditeurs de manuscrits car je recherche une modalité de fonctionnement dans laquelle mon premier souci ne serait pas de trouver une bonne raison de ne pas lire les manuscrits qui s'empilent mais au contraire de trouver les bonnes conditions pour les lire. Je souhaite recevoir l'expression des uns et des autres sur la question que je me pose : en quoi la lecture de leur manuscrit va-t-elle m'aider à vendre des livres ? Car, en définitive, tout revient à la maison d'édition ne peut perdurer que si je vends suffisamment de livres pour équilibrer les comptes et le stock, voire rétribuer mon travail. Il ne suffit pas de publier, il faut vendre, vendre et vendre. 

Je pense que, dans une certaine mesure, il est de l'intérêt de tout auteur, de tout expéditeur de manuscrit d'envisager un petit coup de main à l'éditeur sur cet aspect des choses. Certains me disent tout candidement qu'ils ont entendu parler des éditions Sansonnet mais qu'ils n'ont lu aucun ouvrage de cette maison. N'est-ce pas inconséquent ? Ils veulent écrire leur nom dans un catalogue qu'ils ne connaissent pas, ils ne veulent pas savoir dans quelle liste leur ouvrage -- une fois publiée-- est susceptible de se retrouver. Est-ce extravagant de leur demander de lire, ne serait-ce qu'un des titres du catalogue, de l'acheter ou le faire acheter par quelqu'un chez son libraire, de le demander à l'emprunter dans la bibliothèque municipale de sa commune, d'en parler avec des enseignants, de le conseiller à des amis et connaissances, etc. Ce qu'ils feront ainsi pour le livre artisanal ne sera jamais remplacé par des campagnes de publicité comme en font les grandes marques qui travaillent à l'échelle industrielle. J'ambitionne de susciter une forme d'éditions coopératives où tout candidat auteur aurait la possibilité de faire partie de la coopéative en y prenant la part qu'il veut et les responsabilité qu'il peut. Après tout, écrivain est un métier comme un autre dans le sens où chacun doit bien s'y constituer une expérience professionnelle, c'est aussi un métier comme pas beaucoup d'autres dans la mesure où il n'existe pas vraiment de formation professionnelle pour devenir écrivain. L'idée de coopérative peut permettre de créer à plusieurs des conditions plus favorables pour faire ses premiers pas dans l'écriture, se constituer de premières expériences. Le lecteur sait certainement, sinon il s'en doute, que la liaison entre les petites maisons artisanales et les grandes maisons industrielles passe en premier lieu par le travail constamment renouvelé des petits éditeurs pour faire vivre une littérature multiple, seules les grandes maisons ayant les moyens de sélectionner sévèrement leurs auteurs qui sont parfois et même souvent issus du tissu dynamique créé et entretenu par les réseaux locaux d'édition. À long terme, il n'est pas nécessairement de l'intérêt des auteurs ambitieux d'aider les petites maisons d'édition, nous le savons bien. À court terme, oui. Le nœud est là .

Je pose donc finalement la question aux expéditeurs de manuscrits : n'est-il pas de votre intérêt d'unir vos forces; celles de l'éditeur choisi par vous afin de renforcer sa solidité économique, dès le moment où vous posez une option sur sa force de travail, jusqu'au moment où vous saurez voler de vos propres ailes ? Répondez-moi ici si vous le voulez bien en ayant présent à l'esprit que le but n'est pas de vous rançonner mais de faire que nous puissions nous épauler dans la mesure et dans le temps où nous avons des intérêts communs. Est-ce que ma question est de nature à vous dissuader de m'envoyer un manuscrit et, soyez sincères s'il vous plaît, pour qui cela sera-t-il regrettable ?

À quoi bon travailler dans la précarité pour, en définitive, tenir le marchepied aux  éditeurs industriels qui ne renvoient jamais l'ascenceur, tout fiers qu'ils sont d'être le grand monde de l'édition et de la culture, tout convaincus qu'ils sont que nous n'échangerions pas nos difficultés contre les leurs ?

Le travail de l'éditeur avec les auteurs, tel que je le pratique, est fait d'échanges assez intenses en termes de travail commun, chacun dans son rôle, pour mener à bien ce travail très spécial qu'est la transformation d'un manuscrit en livre. C'est un travail exigeant et que j'aime. Cela suppose que nous puissions nous rencontrer sur un projet de livre, y travailler de concert et avancer en prenant du temps et quelques risques. Ce qui est reconnu par tous les auteurs publiés aux éditions Sansonnet (et certainement chez beaucoup d'autres éditeurs) c'est l'importance de la relation qui s'instaure et la qualité du travail que nous développons. Préserver et valoriser cela est un objectif que je me donne, je compte sur vous pour me suivre dans cette voie si elle est prometteuse ou me détromper si je suis dans l'erreur. 

Merci de prendre un moment pour me répondre et m'apporter vos suggestions.

(1) Direction Régionale de l'Action Culturelle