Lettre type

N'envoyez un manuscrit qu'à bon escient

Madame, monsieur,
J’ai reçu votre manuscrit parmi la petite dizaine que je reçois chaque mois. Vous sollicitez mon temps de travail, je compte que vous comprendrez mes raisons pour réserver ce temps à d’autres actions qu’à la lecture que vous attendez et à un compte rendu écrit que vous espérez, j’imagine, bref, un travail d’étude que vous ne voulez pas bâclé naturellement. Rien de plus odieux pour l’écrivain débutant ou amateur que la lettre-type de la maison d’édition vous informant que le comité de lecture n’a pas trouvé dans votre manuscrit le texte correspondant à ses projets actuels, à ses attentes. Je comprends cela. Cependant, un mot-clef est prononcé : attentes. Un livre existe (un texte a été transformé en livre) parce que plusieurs personnes l’ont voulu avec cohérence au même moment : auteur, éditeur, illustrateur, préfacier, maquettiste, imprimeur et parfois encore d’autres. Tous se mettent d’accord pour faire un livre parce que cela leur tient à cœ&ur ou à porte-monnaie (l’une ou l’autre de ces deux raisons peut suffire). Je souhaite donc que, quand vous sollicitez mon avis, c’est-à-dire mon temps de travail, vous vous demandiez  Pourquoi faudrait-il que cet éditeur et d’autres personnes que je ne connais pas — et réciproquement — consacrent leur énergie, trouvent les capitaux et se coordonnent pour faire un livre de mes écrits ?  Si vous vous êtes posé cette question, si vous savez clairement pourquoi vous vous adressez justement aux éditions Sansonnet, votre courrier d’accompagnement me fournira des arguments pour étudier vos textes. Vous avez compris, je suppose, que votre envie d’être publié n’en est pas un, qu’un éditeur ne publie pas pour vous faire plaisir (et ne refuse pas pour le plaisir de vous contrarier) mais le fait par une décision lourde d’implications et de responsabilités dans lesquelles vous êtes un acteur prê à prendre sa place. N’oubliez pas qu’un écrivain écrit ses livres, un éditeur son catalogue. Montrez-moi donc que vous connaissez le mien, que vous avez compris ce qui le caractérise, et faites-moi comprendre en quoi je serai honoré de vous y faire figurer. Tout cela semble loin de votre idéal littéraire ? C’est possible, c’est votre droit évident. L’édition est une démarche à la fois littéraire, sociale, politique et commerciale. Si vous n’arrivez pas à convaincre un éditeur de mobiliser de l’énergie et de l’argent dans votre projet, essayez d’en trouver vous-même, de capitaliser, d’obtenir une subvention, d’emprunter, de faire souscrire, etc. Cela vous permettra de mesurer la valeur de ce que vous me demandez de faire pour vous et vous aurez ainsi réuni les conditions pour éviter vous-même ! L’éditeur engage sa responsabilité juridique, morale, littéraire et financière sur tout ouvrage qu’il publie, si personne ne veut faire cela pour vous, pas même vous, je ne vois plus d’issue. En tout état de cause, attention aux éditeurs qui publient à vos frais. En dehors de capter votre argent, ils ne vous apporteront guère si ce n’est une leçon de modestie cher payée. Ne m’en veuillez pas de vous donner ainsi des conseils sur la conduite à tenir mais je ne vous parle ici qu’en tant que destinataire choisi par vous de votre manuscrit.
Selon les usages de la profession je garde celui-ci à votre disposition pendant trois mois.

Pour les éditions Sansonnet,

V. Valdelièvre