par Daniel-Michel Holleville

“Tu viens, je t’emmène avec moi en chute !”
“C’est ça et moi je suis James Bond !!”

C’est à peu près les paroles que l’on pouvait entendre à la fin des années 70. C’est vrai, certains excellents parachutistes avaient emmené de jeunes enfants accrochés à leur harnais par un système ressemblant à de la bonne bidouille. Ces cas étaient rarissimes et peu de photos témoignent de ces francs-tireurs.
Le premier cas connu est le saut réalisé par les frères Garie et Joe Dupuis, à Deland (Floride) en 1966, qui ont emmené leurs enfants, respectivement 10 et 12 ans. Ils utilisaient des Para Commanders “Jumbo” (voiles hémisphériques) construits par Pioneer.

En 1972 Bill Booth a commencé à s’intéresser aux sauts en tandem, il en a effectué quelques-uns avec des chuteurs confirmés qui étaient tout de même équipés de leur propre parachute. Il s’agissait toujours de parachutes hémisphériques. En 1977, Mike Barber (un employé de Bill Booth) a réalisé ce qui est probablement le premier saut tandem en aile. Il a emmené le fils de sa petite amie, qui était très léger à cause d’une maladie musculaire. La voile utilisée était un Strato Cloud. Dans le même avion, Bob Favereau emmenait son jeune fils de la même façon.
Avec l’arrivée des ailes et des tout-dans-le-dos, un nouveau jeu apparaît alors, le : “Mister Bill et Slogow” (Mister Bill et Bill Booth : peut-être le hasard...). Deux parachutistes quittent l’avion, ils sont cramponnés l’un à l’autre. Ils ont chacun leur parachute sur le dos. L’un part face moteur, ce sera Mister Bill, et ouvre tout de suite sa voile. L’autre, ce sera Slogow, est accroché fermement par les mains au harnais de Mister Bill et ses jambes entourent sa taille.
Dès que la voile est ouverte, Slogow grimpe sur les épaules de son comparse et se retourne. Il peut alors s’asseoir sur le glisseur et sauter à une altitude de sécurité.

C’est le 10 septembre 1983 que Bill Booth, propriétaire de Relative Workshop, la société qui fabrique le célèbre sac-harnais Vector, réalise son premier saut tandem “officiel” ; la passagère est Connie Simpson, sa secrétaire. Il avait vu une photo de Ted Strong sautant en tandem quelques mois auparavant durant les championnats des USA à Muskogee, en Oklaoma.

Pour que ce rêve se réalise, Bill Booth met au point un parachute sur-dimensionné capable de supporter la masse de deux parachutistes. Les problèmes sont nombreux.
Il faut un harnais très solide, il faut un harnais pour le passager, il faut des voiles adaptées et notamment une voile de secours. Bill Booth, inventeur du hand-deploy et des libérateurs 3 anneaux, se creuse la tête pour concevoir ce nouveau défi de fin de siècle. Le tandem est né.
Au tout début, il n’y a pas de système de ralentisseur.
Ce qu’on appelle le drogue ou le R.S.E (*) n’est pas inventé. Ce qui oblige les pilotes tandem à faire peu de temps de chute. Quand on sait que le choc à l’ouverture est proportionnel au carré de la vitesse et de la masse embarquée, on peut imaginer l’état du dos des premiers testeurs. C’est pourquoi le ralentisseur va s’imposer de soi.

Dès que le système est au point, cette technique de découverte du parachutisme va se répandre dans la plupart des pays du monde. En France, ce sont des Allemands qui feront les premiers tandems sur le centre de Strasbourg. Des Français vont passer la qualification tandem aux Etats-Unis ou sur le centre d’Ampuria Brava.
En 1986, la Fédération Française de Parachutisme teste les deux équipements disponibles sur le marché, à savoir le Vector et le Galaxy, fabriqué par Parachutes de France. Un stage de moniteur tandem est mis sur pied. Les conditions d’accès sont très relevées. La F.F.P. choisira le Vector comme matériel.

Michel Auvray, concepteur et inventeur génial de Parachutes de France, se démarquera en créant une qualification constructeur. Il fera passer ses propres qualifications comme le fait, d’ailleurs, Cessna dans le domaine de l’aviation.
En fait, c’est surtout à La Ferté Gaucher que ses moniteurs sont formés.
La présence du cinquième de la population nationale à moins de 70 kilomètres, trois avions dont un Twin Otter, font que certains dimanches, il n’y a que des tandems dans l’avion.
Une des conséquences imprévisibles de ce phénomène sera l’apparition des vidéomen.

Les années passent et les moniteurs de La Ferté Gaucher, qui veulent continuer à faire du tandem, deviendront tous moniteurs fédéraux puis brevet d’Etat. Très rapidement, on s’aperçoit que le tandem est une source de revenus pour les moniteurs. Il y a une forte demande et peu d’offre. De nombreux moniteurs choisissent d’obtenir la qualification tandem avant celle de la P.A.C. car cette qualification complémentaire au Brevet d’Etat est un atout indéniable pour être engagé sur un centre. Elle permet aussi de travailler à son compte, et c’est certainement l’explication du nombre croissant de moniteurs.

Depuis 1988, la France n’a pas connu d’accident mortel en tandem. Force est de constater que la qualification française est une des plus difficiles.
Tout d’abord, il faut être Brevet d’Etat pour s’y inscrire et posséder au moins 1 000 sauts. Ensuite, il faut subir avec succès les tests d’entrée et tous les sauts de qualification sont des sauts tests. La sécurité est à ce prix.

La France est pour l’instant un des rares pays au monde où il n’y a pas eu d’impact en tandem alors que des milliers de sauts du genre y sont pratiqués.
Ceci ne veut pas dire que tous les sauts tandem se passent à merveille. Chaque pilote tandem peut vous raconter une histoire de galère. Un bon niveau technique et une bonne condition physique permettent de pallier à ce genre de saut. D’ailleurs, dans l’avion, les pilotes tandem sont toujours très concentrés car ils ne connaissent jamais les réactions du passager.
L’emport obligatoire d’un système de sécurité, tel le Cypres, est un atout majeur en cas d’incident. Il est vrai que pendant des années, certains tandems n’en étaient pas équipés. Depuis deux ans, c’est obligatoire.

En 1993, la chaîne Canal+ offrait à ses abonnés un saut en tandem pour 500 francs. Ce fut de la folie furieuse. Les structures d’accueil n’étaient pas toutes prêtes à recevoir un tel afflux de clients.
En 1999, le nombre de sauts tandem est légèrement supérieur à cette fameuse saison Canal+. Ces dernières années, ce nombre est en hausse constante :
1996 = 6717 sauts tandem, 1997 = 8346, 1998 = 9155 et 1999 = 11 295, un record. Avec l’avènement de la chute assis et du free-fly, le tandem est devenu plus ludique. Certains pilotes partent tête en bas. D’autres font du lisse, c’est-à-dire qu’ils sont à plat mais ne sortent pas le ralentisseur pour augmenter la vitesse et chuter ainsi à la même vitesse que les free-flyers. Il est vrai que généralement, on choisit les passagers pour ce genre de saut.
Parmi les pilotes tandem, nombreux sont ceux qui font découvrir la chute en 3-D à une jolie blonde plutôt qu’à un des piliers d’une équipe de rugby.

En conclusion, on peut dire que le tandem est réellement en train de se vulgariser. Dans certains pays, 2 sauts sur trois sont des tandems. C’est certainement le prix à payer pour que les fédérations nationales puissent encore survivre.
Si 1 Français sur 10 souhaite faire un saut, on peut imaginer que la demande est énorme. En revanche, il faut des structures d’accueil d’un nouveau genre : ces parachutistes sont avant tout des clients. Ils veulent tout et tout de suite. Parfois, ils ne comprennent pas que l’avion ne passe pas à travers une couche de nuages ou que le vent et les thermiques peuvent être dangereux pour eux et aussi pour le pilote.
Ce dernier devient de plus en plus un porteur. En fait, on s’aperçoit que les passagers tandem qui deviennent par la suite des élèves P.A.C., et donc des parachutistes à part entière, sont ceux avec qui on a passé du temps. A mon avis, il faut accepter de consacrer du temps aux passagers tandem pour qu’ils continuent à goûter avec nous les joies de la chute.

Je ne peux vous quitter sans vous raconter une anecdote sur ce formidable vecteur de communication. L’année dernière à Laon, un couple vient faire un tandem. Ils sont plus qu’amoureux. Lui se pose en premier sur la cible et attend sa dulcinée partie avec un autre pilote tandem. Au posé, très sérieux, il sort une feuille au format A4 et lui tend. Elle lit ces quelques mots : “Veux-tu m’épouser ?”

(*) R.S.E. : Ralentisseur-stabilisateur- extracteur

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