BOY - Octobre 1980

I Will Follow - Twilight - An Cat Dubh - Into The Heart - Out Of Control - Stories For Boys - The Ocean - A Day Without Me - Another Time, Another Place - The Electric Co. - Shadows And Tall Trees

                         L'lrlande et I'imaginaire rock ont rarement fait bon ménage... Them et Van Morrison, Rory Gallagher, Thin Lizzy ou les jeunes punks de The Undertones, trente ans de stars de ce pays déchiré se comptent sur les doigts d'une seule main. C'est en 1977 que quatre adolescents de Dublin décident de tenter leur chance. Paul Hewson (chant, alias Bono Vox), David Evans (guitare, alias The Edge), Adam Clayton (basse) et Larry Mullen (batterie) officient d'abord sous le nom de Feedback et apprennent à jouer à coup de reprises de classiques des Stones et des Beach Boys. Une année plus tard, rebaptisé U2, le quatuor remporte un tremplin qui lui offre la chance d'enregistrer deux singles pour CBS Irlande, et surtout rencontre Paul McGuinness, qui va devenir manager et véritable cinquième membre du groupe. En deux ans, U2 s'assure une sacrée réputation dans son pays, surtout grâce à la puissance de ses prestations scéniques. Mais l'histoire bascule lorsque Chris Blackwell décide de signer les quatre jeunes gens sur son label Island. En 1980 les labels indépendants, sous l'impulsion du mouvement punk, ont fleuri dans toute la Grande- Bretagne et servent de tremplin à une multitude de nouveaux groupes, bien décidés à faire vaciller les dinosaures encore debout. U2 fait partie de cette effervescente mouvance. "Boy", enregistré sous la houlette de Steve Lillywhite, est presque l'archétype d'un premier album : encore hésitant mais prometteur, un pied dans la new wave un autre dans le rock. Sous une pochette intrigante, le portrait d'un jeune garçon, le disque laisse entrevoir des effets (reverb, echo) qui connaîtront leur apogée trois ans plus tard. Mieux, déjà se dessinent les deux éléments qui feront la gloire du U2 première période : la voix passionnée de Bono et la guitare de The Edge, incisive ou mystérieuse car refusant les poncifs du blues. Entre la fougue impétueuse et Iyrique d'un jeune groupe ("I Will Follow", "Out Of Control", "Stories For Boys") et une certaine mélancolie alors de rigueur ("An Cat Dubh", "The Ocean"), "Boy" place immédiatement U2 dans la catégorie "espoir à surveiller".


OCTOBER - Octobre 1981

I Fall Down - I Threw A Brick Through A Window - Rejoice - Fire - Tomorrow - October - With A Shout - Stranger In A Strange Land - Scarlett - Is That All ?

                     U2 n'a cessé de tourner. Telle est la politique choisie par Paul McGuiness, qui a déjà envoyé ses protégés aux Etats-Unis pour une première prise de contact. A l'été 1981, pourtant, il est déjà temps de penser au fameux "toujours difficile deuxième album". "October" dévoile un groupe qui se cherche. Certes l'énergie a été canalisée, I'instrumentation s'est diversifiée, avec l'apparition d'une guitare électro-acoustique sur "I Fall Down", l'utilisation d'instruments aux sonorités celtiques ou d'une trompette sur "With A Shout". Pourtant, ces artifices ne cachent que difficilement un cruel manque d'inspiration. Les quatre jeunes gens, avec l'aide de Steve Lillywhite, n'ont peut-être pas leur pareil pour créer une atmosphère, un son qui leur est propre, mais cela ne saurait excuser une absence de chansons et l'accumulation de titres dispensables, comme ce "I Threw A Brick Through A Window". Une crise d'inspiration, I'usure des tournées, une trop grande pression pour un groupe dont la moyenne d'âge est d'à peine 20 ans sont sans doute les principales raisons de cette demi-déception. Certes, le fiévreux "GIoria" en ouverture, le percutant "Rejoice", le reggae-rock de "Fire" ou la très belle ballade automnale qu'est "October" (avec The Edge au piano) démontrent que le groupe vaut bien mieux que ce brouillon bâclé. Et si l'album se clôt sur une chanson au titre de "Is That All ?", on n'est pas loin de penser que le quartet est conscient de ce faux-pas. Car on se refuse à croire que ces quatre Irlandais n'ont que cela à offrir. A raison puisque U2 va continuer sa route et surtout parvient, grâce à cette étonnante puissance qui se dégage de ses prestations en public, à convaincre jusqu'aux derniers des sceptiques.


WAR - Mars 1983

Sunday Bloody Sunday - Seconds - New Year'sDay - Like A Song - Drowning Man - The Refugee - Two Hearts Beat As One - Red light - Surrender - "40"

                         En 1983, la Grande-Bretagne musicale se cherche de nouveaux héros. The Jam, groupe chou-chou, s'est séparé un an auparavant. La frime et le strass néo-romantiques n'amusent plus personne. The Smiths n'en est qu'à ses premiers balbutiements. U2, pour sa part, a déjà fait ses preuves. Mais il lui manque désormais un single, un album afin de définitivement concrétiser l'espoir que beaucoup ont placé en lui. Les sessions d'enregistrement du troisième LP, celui que le groupe n'a pas le droit de rater, ont débuté à l'été 82. Aux manettes se trouve une nouvelle fois Steve Lillywhite, qui déroge à sa règle d'or : ne jamais travailler avec le même artiste plus de deux albums. Il ne regrettera pas son choix... Car cette fois-ci, le quatuor a de la substance à offrir et surtout, de vraies chansons. Le premier signe du raz de marée U2 voit le jour en janvier 83 sous la forme d'un single intitulé "New Year's Day". Morceau le plus accompli alors écrit par le groupe, il est construit à la perfection : une intro insidieuse à la batterie, quelques notes de piano et une basse noyée sous les effets avant que la guitare ne déchire le voile et annonce l'entrée d'un chant posé, maîtrisé, qui débouche sur un refrain imparable. U2 tient son premier hit. "War" se montre à la hauteur de cet apéritif et ce dès l'ouverture avec un "Sunday Bloody Sunday" à l'allure martiale, dans lequel Bono évoque, intelligemment, le problème irlandais. Les nouvelles compositions respirent enfin, les arrangements (guitare électro-acoustique, choeurs, violons électrique) sont toujours utilisés avec pértinence. "Seconds" est entêtant à souhait, "Drowning Man" intrigue, comme les voix féminines sur "Red Light" où une trompette déchirée ajoute une chaleur inhabituelle. Quant à "40", ballade douce-amère et apaisante, elle clôt avec bonheur l'un des albums incontournables de la décennie passée. U2 devient, malgré lui, le fer de lance d'un (pseudo)mouvement, le rock héroïque, comme aiment à les créer nos confrères britanniques. Dans leur sillage avec plus ou moins de bonheur, s'engouffrent les Ecossais de Big Country et Simple Minds ou les Gallois de The Alarm. Mais nos Irlandais n'ont que faire de cette agitation : une énorme tournée les attend et ils savent qu'ils tiennent entre leurs mains la possibilité de devenir LE groupe des années à venir.


UNDER A BLOOD RED SKY - Novembre 1983

Gloria -11 O'Clock Tick Tock - I Will Follow - Party Girl - Sunday Bloody Sunday - The Electric Co. - New Year's Day - "40"

                          La tournée "War" ou la tournée des excès. Des excès scéniques d'un Bono qui n'en finit plus d'escalader des murs d'enceintes, d'agiter un drapeau blanc, de tituber moitié groggy, moitié ivre de bonheur, de se jeter dans les bras d'un public fervent et passionné. Une passion que le groupe déclenche sur les scènes du monde entier, de Berlin à Denver, de Paris à Dublin. Pour restituer cette folie, Paul McGuiness a l'idée de filmer un concert à Red Rocks au Colorado, un projet maintenu malgré une météo peu clémente, et de la commercialiser en même temps qu'un album live histoire également de mettre à mal le commerce de disques pirates qui se multiplient comme des petits pains. "Under A Blood Red Sky" (phrase extraite du texte de "New Year's Day") n'a qu'un seul défaut : on n'y trouve que huit morceaux. Car pour le reste, ce disque est une petite merveille et donne, encore aujourd'hui, une idée assez précise de ce que pouvait être U2 en concert au début des années 80 : énergie, fougue, grandeur, virtuosité. Non seulement le choix des morceaux, d'un "Gloria" tonitruant à un "40" où la foule accompagne Bono pour un final somptueux, est excellent, mais les versions sont incroyables de puissance, de justesse, de passion communicative. Mieux, deux joyaux du répertoire U2, qu'à l'époque déjà beaucoup de fans ont du mal à se procurer, don- nent ce côté indispensable à ce disque enreqistré à Denver, Boston et en Allemagne : "Eleven O'Clock Tick Tock", premier 45 tours pour Island (produit par Martin Hannett, I'homme qui a façonné le son de Joy Division) et "Party Girl", ballade placée en face B du single "A Celebration", réalisé en 1982. Plus qu'un simple album live dans la carrière de U2, "Under A Blood Red Sky" clôt ce qu'on pourrait appeler sa phase adolescente. De part et d'autres de l'Atlantique, le quatuor a embrassé le succès, grâce, entre autres, à cette image de groupe entier et généreux dans lequel les adolescents n'ont aucun mal à se reconnaître.


THE UNFORGETTABLE FIRE - Octobre 1984

A Sort Of Homecoming - Pride (In The Name Of Love) - Wire - The Unforgettable Fire - Promenade - 4th Of July - Bad - Indian Summer Sky - Elvis Presley And America - MLK

                      U2 a déclaré la "guerre" et remporté une victoire sans appel. Mais maintenant pour la première fois de sa jeune histoire, le groupé se doit de "défendre" une position. Et pour ce faire, il surprend tout le monde par un étonnant choix de producteur : d'ailleurs même Brian Eno ne sait trop pourquoi il a été choisi et ne voit pas ce qu'il pourrait apporter à ces quatre garçons impétueux. Pourtant, l'alchimie semble immédiate. Epaulé par Daniel Lanois, Eno ouvre de nouvelles perspectives, fait découvrir de nouveaux champs sonores à un groupe qui n'attendait que cela, qui n'avait pas envie, loin de là, de se reposer sur des lauriers acquis à la force du poignet. "The Unforgettable Fire", titre donné en souvenir de l'horreur d'Hiroshima, est un album aéré et aérien. Certes le premier single extrait, et nouveau hit, "Pride (In The Name Of Love)", où Bono rend honneur à Martin Luther King (tout comme sur le morceau "MLK"), ne désarçonne pas le public et s'avère vite comme la transition idéale entre "War" et le nouvel album. Mais Eno et le groupe se sont astreints à bâtir des climats plus reposés. Les claviers se sont faits plus présents et soulignent les arpèges cristallins que The Edge prend toujours un malin plaisir à égrenner. Bono a gagné en assurance et module ici sa voix à la perfection tandis que le jeu d'Adam Clayton et Larry Mullen Jr a gagné en souplesse et en subtilité. Presque ambient, ce disque porte certes la marque d'Eno mais confirme surtout U2 dans sa qualité d'écriture et sa facilité à créer des textures. "Wire" et la chanson-titre sont de véritables bijoux acrobatiques et entraînants, "Promenade", tout comme "Bad", des... ballades ombragées. Ici, le groupe séduit avec subtilité et retenue. Certes l'expérimental "Elvis Presley And America" ou l'inutile instrumental "4th Of July" ne convainquent qu'à moitié mais U2 a définitivement appris à se familiariser avec les possibilités offertes par un studio, ce qui fait de "The Unforgettable Fire" l'une des pièces-maîtresses de sa discographie. Pas étonnant alors que le quatuor fasse l'unanimité (de la presse au public) et qu'il conquiert ses derniers galons aux Etats-Unis, où le journal Rolling Stone le baptise : "Le meilleur groupe des années 80".


U2 WIDE AWAKE IN AMERICA - Octobre 1985

Bad (live) - A Sort Of Homecoming (live) - Three Sunrises - Love Comes Tumbling

                             A l'origine réalisé exclusivement aux états unis et en format vinyle, "Wide Awake In America" est un disque qui pourrait presque annoncer le concept "Rattle & Hum" puisqu'il se divise en deux morceaux enregistrés en concert lors de la tournée mondiale de 85 et deux titres studio qui figuraient déjà sur le maxi "The Unforgettable Fire". "Bad", mixé par Ron St Germain, s'étire sur plus de sept minutes tandis que "A sort Of Homecoming", mixé par le légendaire Tony Visconti, déploie toute sa beauté. "Three Sunrises" pour sa part, renoue avec le U2 épique de 82/83 alors que "Love Come Tumbling", mystérieux et envoûtant, confirme que le groupe n'a pas son pareil pour créer des ambiances mélancoliques. Une petite récréation agréable à la superbe pochette.


THE JOSHUA TREE - Mars 1987

Where The Streets Have No Name - I Still Haven't Found What l'm Looking For - With Or Without You - Bullet The Blue Sky - Running To Stand Still - Red Hill Mining Town - In God's Country - Trip Through Your Wires - One Tree Hill - Exit - Mothers Of The Disappeared

                        Dix mois de tournée ont épuisé un groupe qui a été de tous les festivals a volé la vedette à toutes les autres stars présentés au fameux Live Aid organisé par Bob Geldoff et n'a pas eu le temps de penser à son avenir. De 1986, on retiendra surtout sa participation à la tournée Amnesty International, Conspiracy Of Hope. Pourtant le quatuor a tout de même trouvé le temps de créer son propre label Mother Records, pour aider les jeunes talents irlandais. Bono, pour sa part, a collaboré avec le groupe Clannad et est parti en Ethiopie, une expérience dont il reviendra fortement marqué. Ce n'est qu'à la fin 86 que U2 se rassemble pour travailler à la suite d'un "The Unforgettable Fire" consacré comme un monument new wave. Bien évidemment, on ne change pas une équipe qui gagne : Brian Eno et Daniel Lanois sont donc rappelés pour l'album de la consécration, celui qui va faire entrer U2 au panthéon du rock. Car pour la décennie passée, aujourd'hui si décriée, U2 est bien le groupe par qui le rock continue d'exis ter. "The Joshua Tree" est sans doute le disque le plus organique, le plus chaleureux enregistré par le quatuor, un résultat dû au fait que, cette fois-ci, Eno s'est quelque peu effacé au profit de Lanois. L'album s'ouvre sur ce que l'on peut appeller la Sainte-Trinité des Irlandais, trois morceaux au romantisme imparable pour autant de hits : "Where The Streets Have No Name", "I Still Haven't Found What l'm Looking For", "With Or Without You"... Puis l'ambiance s'assombrit avec l'inquiétant "Bullet The Blue Sky" où la guitare de The Edge se répand en larsens menaçants. Bono, lui, s'affirme définitivement comme un "vrai" chanteur, sa voix se fait plus soul et, accompagnée d'un seul piano sur le début de "Running To Stand Still", séduit définitivement. Seul "In God's Country" peut rappeler un peu les envolées Iyriques des débuts alors que "Exit" est un morceau à part, à la structure anarchique, et annonce, sans le savoir, les expérimentations des années 90. Mais U2 n'en est pas encore là. Il est au sommet de sa gloire : le très sérieux magazine américain Time lui a offert sa Une en avril 87, un honneur que seuls The Beatles et The Who ont connu avant. Mais les quatre Irlandais n'en sont plus à un honneur près...


RATTLE AND HUM - Octobre 1988

Helter Skelter - Van Diemen's Land - Desire - Hawkmoon 269 - All Along The Watchtower - I Still Haven't Found What I'm Looking For - Freedom For My People - Silver And Gold - Pride (In The Name Of Love) - Angel Of Harlem - Love Rescue Me - When Love Comes To Town - Heartland - God Part II - The Star Spangled Banner - Bullet The Blue Sky - All I Want Is You

                    U2 n'a plus rien à prouver. La tournée qui suit la sortie de "The Joshua Tree" est, comme de bien entendu un triomphe. Bono est pour beaucoup une sorte de nouveau messie. "Rattle And Hum" est un projet étonnant, à la fois un film et un album. Pour le tournage le fort méconnu Phil Joanou a été retenu pour la réalisation. Annoncé comme un mini-événement, le résultat est loin d'être à la hauteur des espérances. Ce n'est pas cette fois-ci que U2 aura "Don't Look Back", le film qui avait si bien servi à façonner l'image de Bob Dylan. Un Dylan que l'on retrouve sur le disque à deux titres : d'abord parce que U2 reprend, un rien gauchement, "AII Along The Watchtower", ensuite parce qu'il co-écrit avec Bono le texte d'une nouvelle chanson, "Love Rescue Me", titre aux sonorités country enregistré aux mythiques studios Sun de Memphis. Le seul défaut de "Rattle And Hum" serait de partir dans toutes les directions, avec des morceaux live originaux ou reprises, qui montrent le fossé entre le U2 87/88 et celui de 83, ainsi que quelques nouvelles chansons, dont deux nouveaux tubes, "Desire" aux allures rythm'n'blues et "Angels Of Harlem" aux teintes plus soul (les cuivres sont joués par les mythiques Memphis Horns) et dédiée à la sublime Billie Holliday. Le groupe semble avoir décidé de payer sa dette envers ses glorieux prédécesseurs, ses principaux inspirateurs : le disque s'ouvre sur le "Helter Skelter" des Beatles, B. B. King vient jouer de la guitare sur "Love Comes To Town" alors que "Van Diemen's Land", aux accents celtiques et chanté par The Edge, est dédié à un poète irlandais, John Boyle O'Reilly. Du live, on retiendra l'extraordinaire interprétation gospel de "I Still Haven't Found What l'm Looking For" ou la version épique de "Pride...". Malgré tout cela, "Rattle And Hum" laisse un petit goût d'inachevé mais, une nouvelle fois, n'en reste pas moins important car il clôt le deuxième cycle du groupe, celui de la domination interplanétaire.


ACHTUNG BABY - Novembre 1991

Zoo Station - Even Better Than The Real Thing - One - Until The End Of The World - Who's Gonna Ride Your Wild Horses - So Cruel - The Fly - Mysterious Ways - Tryin' To Throw Your Arms Around The World - Ultra Violet (Light My Way) - Acrobat - Love Is Blindness

                    Pour beaucoup, pour la majorité, U2 est le sauveur des années 80, la formation qui aura tout misé sur l'authenticité, I'énergie des concerts, le groupe qui jamais ne se sera fourvoyé. A l'aube des années 90, personne ne sait ce que ces Irlandais auront à offrir. Rares sont les groupes qui ont su faire face à un changement de décennie. Les Beatles se sont séparés, les Stones auraient bien fait de suivre le même chemin, Bryan Ferry et Roxy Music ont vendu leurs âmes à Steve Strange, The Clash s'est embourbé dans son rêve américain... Mais avec "Rattle And Hum", U2 avait voulu boucler la boucle, sa boucle, et retrouver ses racines... Désormais, la voie est libre, le groupe peut repartir de zéro, se réinventer. Il ne va pas s'en priver. "Achtung Baby" est un disque européen, au même titre que "Low" de Bowie, "CIoser" de Joy Division ou "Violator" de Depeche Mode. Aux Américains, les joies de l'invention, aux Européens, le plaisir de l'expérimentation. Car U2 expérimente, cherche des sonorités, des rythmes qu'il ne connait pas. "The Fly", single avant coureur, offre une approche presque industrielle et ouvertement dance. Enregistré entre Berlin et Dublin, le disque surprend d'abord par des sonorités plus métalliques et ce dès "Zoo Station" où la voix de Bono est complètement trafiquée. Eno et Lanois sont toujours là mais, cette fois, le mixage est l'¦uvre du mystérieux Flood, surtout connu pour son travail avec Depeche Mode. Comme il l'avait fait avec le blues ou la soul, U2 utilise une certaine technologie pour se créer un son porticulier, une identité forte. Bien évidemment, le groupe sait aussi rester classique, comme sur la somptueuse ballade "One", sans doute l'un des meilleurs morceaux de son répertoire, ou le temps de "UItra Violet". Album varié et coloré, entre groove robotique ("Mysterious Ways") et minimalisme romantique ("Love Is Blindness), risqué surtout, "Achtung Baby" montre que U2 a décidé d'évoluer avec son époque. Et c'est plutôt une bonne nouvelle.


ZOOROPA - Juillet 1993

Zooropa - Babyface - Numb - Lemon - Stay (Faraway, So Close!) - Daddy's Gonna Pay For Your Crashed Car - Some Days Are Better Than Others - The First Time - Dirty Day - The Wanderer

                     N'en déplaise à certains, U2 est toujours là. Plus que jamais, peut-être... La tournée "ZooTV" remplit les stades du monde entier, l'une des premières parties a pour nom... The Velvet Underground. En fait, U2 est un groupe consensuel : le cinéaste très prisé Wim Wenders (le groupe a participé aux BO de "Jusqu'à La Fin Du Monde" et "Si Loin, Si Proche") les adore autant que le môme de 15 ans, Adam Clayton s'affiche avec la star des top-models, Naomi Campbell, Lou Reed accompagne le quatuor sur scène pour sa reprise de "Satellite Of Love". Dans ce climat euphorique, personne, même pas sa maison de disques, ne s'attend à ce que le groupe enregistre rapidement une suite à "Achtung Baby". C'est donc presque par surprise que ce "Zooropa" déboule sur le marché, un beau matin de juillet 1993. Enregistré lors de quelques semaines de repos au beau milieu de la tournée "ZooTV", essentiellement produit par Flood et largement inspiré par l'oeuvre de William Gibson, auteur de science fiction, l'album montre un groupe qui pousse encore plus loin les recherches commencées sur "Achtung Baby". Dès la chanson-titre, le climat se veut pesant : bruitages étranges, basse surpuissante et guitare acérée. Avec "Lemon", U2 réussit un somptueux crossover pop-house où Bono se risque avec bonheur dans les aigus. Si "Daddy's Gonna Pay For Your Crashed Car" est ouvertement industriel, "First Time" rappelle une fois encore que U2 excelle dans l'exercice de la ballade et le final de "Dirty Day" montre qu'il maîtrise toujours le rock le plus basique. Mais c'est la litanie répétitive et électronique de "The Wanderer", chantée/parlée par Johnny Cash, sorte de rencontre entre Kraftwerk et la country, qui prouve définitivement que le quatuor a plus d'un tour dans son sac.

                               Aujourd'hui même après s'être fourvoyé dans le projet The Passengers, U2 continue d'impressionner. Un peu partout, il reste ce groupe modèle, à l'instar de REM, arrivé au sommet sans compromission aucune en ne suivant que son instinct. Aujourd'hui, à Manchester, les jeunots de Marion essayent de retrouver la flamme de "Boy". A Oxford, Radiohead a retrouvé cette passion qui a propulsé les Irlandais sur le devant de la scène. Aux Etats-Unis, le génial DJ Shadow, qui enregistre pour le très hype label londonien Mo'Wax, n'a pas hésité à sampler la batterie de "Sunday Bloody Sunday" pour son morceau "Lost & Found (S. F. L.)". Quant à Noel Gallagher, il n'a cessé d'affirmer depuis les débuts d'Oasis que U2 était un modèle à suivre... Désormais à la veille de la sortie du nouvel album de ce groupe hors-normes, on ne souhaite plus qu'une chose : qu'il continue à surprendre. A se surprendre.


POP - Mars 1997

Discothèque - Do you feel loved - MoFo - Gone - Miami - If you wear that velvet dress - If God will send His angels - Last night on earth - Staring at the sun - The Playboy mansion - Please - Wake up dead man

                            Ni bêtement jeuniste ni gratuitement opportuniste, le nouveau U2 est avant tout une invitation au jeu. Un disque décomplexé, souvent drôle, quelquefois inventif. C'est une montagne. Une chaîne de montagnes. Les Alpes du genre rock, avec pics, glaciers, lacs enfouis et crevasses. Un massif imprenable, insondable, impossible à cerner en quelques lignes. D'où recul nécessaire, obligation de modestie pour celui, un peu naïf, qui se mettrait en tête de photographier le monument comme on jauge le premier groupe venu. U2, c'est le palais des miroirs déformants, foutue patinoire pour visiteur mal chaussé. On croit circonscrire la chose, la juger raisonnablement - verdict commun : inégal groupe irlandais à ego boursouflé -, puis on se prend en pleine face un de ces coups gagnants comme "One" ou "Numb", une de ces réussites flagrantes capables de faire douter le plus cynique des cyniques. Finalement, la façon la moins hasardeuse d'entrevoir ce qu'est devenu U2 après bientôt vingt années d'existence, c'est encore de ne considérer que la partie la plus tangible de son travail. Ne pas s'encombrer de tous ces poncifs fumeux qui engourdissent l'oreille, de ces idées reçues sur Bono-le-Messie. S'en tenir au disque présent, le traverser comme on découvrirait l'album d'un groupe débutant. C'est donc par la "Discothèque" qu'on pénètre dans le monde résolument moderne de "Pop", collection de chansons dont on sait d'entrée qu'elles s'avancent sans prétention mal placée. Position aussi symbolique qu'avantageuse pour single pas sérieux, exercice ludique et dansant envoyé en éclaireur. Une fois définies les règles du jeu - en 97, U2 se fait plaisir -, il faudra encore un crochet par un "Do you feel loved" nouille et emphatique avant d'entrer de plain-pied dans l'actualité selon Bono & Co. Ce qui se fera finalement grâce au salutaire "MoFo" - planté habilement au croisement des routes défrichées par Prodigy, Underworld et les Chemical Brothers, avec boude ravageuse et voix codée -, aux bouillants "Gone" et "Miami" et au voluptueux "If you wear that velvet dress", ballade venue au monde un soir d'improvisation avec Nellee Hooper. Là, très vite - en quatre chansons à peine -, U2 emporte la mise : Bono, en grande forme lyrique et lexicale, passe le plus clair de son temps dans une ombre relative, en retrait mais pas trop, tranquille et inspiré, jamais cavalier. De mélodies basiques mais intègres en arrangements souples et ingénieux - admirablement gérés par Flood, possible Brian Eno des années 90 -, le groupe veille avant tout à préserver son apparence humaine, terrienne. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir parfois recours à quelques vieilles ficelles cinématographiques, comme sur "If God will send His angels", énième redite d'une thématique religieuse un brin obsédée, ou "Last night on earth" - chassez le naturel, il revient au galop -, mais ancre le plus souvent le propos du groupe dans une modernité et une proximité réjouissantes. Les claviers et les sequencers sont chauds, organiques, les guitares jouant régulièrement le rôle du nécessaire ciment entre le monde du rock et celui, plus hybride, de "Pop". Comme le Bowie aventurier qu'on a pris l'habitude de fréquenter depuis deux ans, le U2 contemporain ne s'égare donc jamais complètement, ne perd jamais le rivage de vue, un oeil en direction de la lune, un autre fermement rivé sur terre. On pourra regretter cette incapacité au grand saut, comme on pourra se réjouir de voir l'un des groupes les plus commercialement marquants du monde remettre ses billes en jeu. Pour un "Staring at the sun" anecdotique - auquel on doit quand même ces quelques mots, sommet d'autoparodie : "Bon sang, l'arbitre ne veut pas siffler la fin du match ! Dieu m'entendra-t-il ?"-, ce sont plusieurs efforts déterminés (The "Playboy mansion", "Please", "Wake up dead man") qui viennent convaincre que le U2 de cette fin de siècle n'a que faire d'une gestion petits bras, mordant désormais à pleines dents dans la gratuité et la légèreté du genre pop. Groupe décomplexé, émancipé, U2 s'amuse. Et nous, souvent, avec lui.

P.S. : Merci encore Frédéric.