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Exposé de Sandrine Brugot Maillard

Les révoltes d'esclaves noirs aux États-unis

 

Selon le Petit Robert, une révolte est d'abord, une "action collective, généralement accompagnée de violences, par laquelle un groupe refuse l'autorité politique existante, la règle sociale établie et s'apprête ou commence à les attaquer pour les détruire". C'est aussi une "résistance, une opposition violente et indignée, [une] attitude de refus et d'hostilité devant une autorité, une contrainte".

Nous analyserons donc les deux façons qu'avaient les esclaves noirs d'Amérique de se révolter contre leurs oppresseurs : la résistance, que nous appellerons révolte individuelle, et la révolte collective proprement dite, c'est-à-dire le complot organisé. Nous verrons ensuite par quels moyens les Blancs cherchaient à les empêcher et les réprimaient

I/ Révoltes individuelles

1/ l'esclave ne veut pas travailler

Il feint la maladie ; certains pratiquent l'automutilation ; certaines mères sont allées jusqu'à tuer leur enfant nouveau-né pour ne pas qu'il subisse l'esclavage

Le bon état de santé des esclaves étant le principal garant de la bonne marche et du bon rendement d'une plantation, la maladie, feinte ou réelle était un moyen de ne pas travailler ou de travailler moins : le maître devant préserver son investissement

2/ prétendre ignorance ou incompétence

Ce qui va dans le sens de l'opinion des Blancs sur les Noirs qui sont considérés comme des arriérés, des bons à rien, à peine capables de faire ce qu'on leur demande correctement.

Un des arguments pro esclavagistes était que les Noirs étaient inférieurs intellectuellement, qu'ils étaient beaucoup moins sensibles à la douleur que les Blancs et que donc ils ne ressentaient pas leur soumission et la dureté de leur condition aussi douloureusement que l'auraient ressenti des Blancs

Þ principe de l'inégalité des races

3/ sabotage

La destruction des outils i.e. des moyens de production était une façon d'être au chômage, et de ne pas travailler. Il était aussi courant d'exercer des brutalités envers le bétail, afin que celui-ci soit hors d'état de travailler (c'était aussi peut-être une façon de passer sa colère et de ravaler sa honte, en tout cas d'exercer son potentiel d'autorité sur un être vivant plus servile que soit). Des esclaves pouvaient également abîmer les récoltes ou les semis, ce qui entraînait un gaspillage i.e. une baisse des rendements et donc, au final, de la richesse du planteur.

Dans la perspective de la rentabilité de l'esclavage, on peut relever les conclusions d'Eugène Génovèse :

* les Noirs ne se voient confier que du matériel et des outils médiocres du fait de leur inhabileté Þ moindre rendement

* les engrais, qui coûtent chers, sont peu répandus car du fait de la mauvaise volonté des Noirs, l'épandage est mal fait Þ gaspillage

* pas de chevaux qui travaillent bien mais sont peu résistants aux mauvais traitements, mais utilisation de bœufs et de mulets pour tirer les charrues

Þ très maigre rendement de la plantation, surtout si on la compare aux lopins cultivés par les esclaves

4/ prendre la fuite

* individuelle = le maronnage (appellation issue de l'hispano-américain "cimaron" signifiant esclave, dont l'étymologie est elle même issue de l'ancien espagnol "cimarre" voulant dire le "fourré") : les Noirs "marrons" vont vivre dans les forêts et marais ou bien tentent de quitter le Sud (surtout les esclaves du haut Sud) en marchant de nuit, hors des routes, et plus tard grâce au chemin de fer clandestin. Ils bénéficient de la complicité d'autres esclaves et certains parviennent à fabriquer de faux laissez-passer ou de faux papiers d'affranchis.

Mais les chances de survie et de liberté étaient très minces car, comme on le verra dans une 3è partie, les esclaves fugitifs étaient traqués par des chasseurs d'esclaves.

* généralisée : tous les esclaves quittent la plantation pour vivre dans les bois puis revenir d'eux-mêmes = grève

 

II/ Révoltes collectives

1/ Mutineries

Elles étaient fréquentes à bord des négriers qui transportaient leur "marchandise" vers les Etats Unis ; à tel point qu'une partie d'entre elle était considérée, dès avant le voyage, comme perdue, pour cause de soulèvements.

Les deux mutineries les plus retentissantes eurent lieu après l'abolition de la traite (1807 : le Congrès vote une loi interdisant l'importation de Noirs africains aux États-unis) et soulevèrent l'opinion en raison des enjeux idéologiques que les procès des mutins entraînèrent

a/ l'Amistad, printemps 1839

Un navire négrier quitte Cuba où des Espagnols ont acheté une cinquantaine d'esclaves noirs, en direction de l'île de Principe. Les esclaves, menés par Cinquez, se révoltent, tuent le capitaine et contraignent les Espagnols à se diriger vers l'Afrique. Mais au lieu de faire demi-tour, les marins espagnols mettent le cap au nord et pendant 63 jours, le bateau longe les côtes américaines, tandis que la faim et la soif déciment les passagers. C'est en août qu'ils parviennent à rejoindre Long Island où le bateau est arraisonné et les mutins arrêtés et emprisonné.

S'ensuit un procès à New Haven qui enflamme le débat entre esclavagistes et abolitionnistes. La Société Abolitionniste Américaine obtient la libération des mutins grâce à un plaidoyer de John Quincy Adams (ex-président des États-unis de 1825 à 1829) de plus de 8 heures. En 1842, les mutins regagnent leur pays.

C'est donc un des rares exemples d'une révolte noire réussie

b/ le Créole, 1841

C'est en 1841 que les esclaves embarqués sur le Créole se révoltent et s'emparent du bateau. Ils se réfugient à Nassau (capitale des îles Bahamas) et obtiennent des Anglais leur liberté.

2/ complots collectifs

On ne savait pas toujours qui étaient les auteurs d'incendies criminels ou de sabotages, mais les Noirs en étaient souvent rendus responsables et châtiés.

L'état le plus exposé aux révoltes était la Caroline du Sud, où les Noirs étaient plus nombreux que les Blancs.

Il n'y eut pas aux États-unis autant de révoltes qu'aux Antilles ou au Brésil, où elles furent plus nombreuses et plus sanglantes, du fait d'un nombre beaucoup plus élevé d'esclaves déportés.

* 1er complot d'Africains en 1663 dans le comté de Gloucester en Virginie

* la 1ère révolte a être bien connue est celle de 1712 à New York où "plusieurs esclaves complotèrent de se venger de leurs maîtres pour des traitements durs qu'ils avaient subis de leur part, en vue d'obtenir leur liberté. Liés entre eux par la succion de leur sang et frottés de poudre pour les rendre invincibles, les conspirateurs s'armèrent de pistolets, d'épées, de couteaux, de machettes. Dans la nuit du 6 avril, ils mirent le feu à plusieurs habitations et tuèrent une dizaine de Blancs qui cherchaient à éteindre les incendies. La milice intervint rapidement pour capturer les rebelles, dont certains préférèrent se suicider. Quant aux 25 autres, ils périrent de façon brutale et cruelle, au point de ne laisser aucun survivant". (C. Fohlen)

* sept 1739 : révolte de Stono, près de Charleston, conduite par un certain Jimmy . Son but : rejoindre la Floride espagnole qui recueillait des esclaves fugitifs. En chemin, ils incendièrent des plantations et tuèrent des planteurs. La milice intervient et capture les révoltés. Mais un climat de psychose s'installe en Caroline parmi les Blancs ; trois ans après, des esclaves ayant participé à cette révolte sont encore arrétés ; en 1749, la découverte d'un complot, vrai ou supposé, à Charleston entraîne l'exécution d'une cinquantaine de Noirs.

* 1741 : la découverte d'un complot entraine la mort d'une trentaine de Noirs à New-York

* c'est en 1791 que l'esclave noir haïtien François Dominique Toussaint, dit Toussaint Louverture, prend la tête d'une révolte dans son pays. Ce soulèvement général, soutenu par les acteurs de la Révolution française, mène à l'abolition de l'esclavage en 1793. Le premier pouvoir noir autonome est constitué en 1800, lorsque T. Louverture prend le titre de gouverneur général de St Domingue. Les succès de cet ancien esclave devenu homme politique sont importants dans l'histoire des esclaves américains car ces derniers en eurent connaissance et placèrent Toussaint comme un exemple et voyait en sa réussite l'espoir de réussir eux aussi un jour un complot et de se libérer enfin.

* Gabriel Prosser, esclave noir de Virginie se sent appelé par Dieu pour délivrer les siens. Il prépare la prise de Richmond pendant des mois, regroupant autour de lui des milliers d'esclaves qui lui jurent obéissance. Ils se munissent d'épées et de gourdins, mais la veille du jour prévu, le 30.08.1800, ils sont dénoncés par deux des leurs : les autorités en appellent à la milice et à la cavalerie qui capturent aussitôt les rebelles. Ils sont aidés dans leur tâche par des pluies violentes qui non seulement paralysent les voies d'accès mais aussi sèment le doute parmi les Noirs sur l'origine divine du soulèvement (si Dieu veut leur libération, pourquoi empêche t-il son accomplissement ?)

Þ arrestations, emprisonnement, pendaison. Gabriel, capturé est exécuté le 7 octobre.

* 1822 : parce qu'il a gagné à la loterie, Demark Vesey, charpentier de Charleston, achète sa liberté. S'inspirant des exploits de Toussaint Louverture, il prévoit avec ses complices, de prendre la ville, de l'incendier et de s'emparer des bateaux du port pour retourner aux Antilles dont il est originaire. Le complot fut dénoncé avant d'avoir débuté.

* 1831 : soulèvement conduit par Nat Turner en Virginie, bilan : 60 morts blancs.

Cette révolte est particulièrement bien connue car Nat a dicté en prison ses confessions à son avocat Thomas Gray.

Dès sa petite enfance, Nat se sent investi d'une mission divine ; son entourage le considère comme un prophète ; il apprend sans difficultés à lire et écrire et passe ses rares moments de temps "libre" à lire ou fabriquer des objets ; il est considéré comme supérieur par ses camarades de couleurs ("j'ai grandi parmi eux avec cette confiance dans la supériorité de mon jugement qu'ils croyaient parachevée par l'inspiration divine"), mais se tenait à l'écart et s'adonnait avec ferveur au jeûne et à la prière. Ses compagnons sont persuadés que c'est l'Esprit de Dieu qui parle par sa bouche : il a sur eux un grand ascendant et ils le suivent donc lorsqu'il se prétend investi par Dieu d'une oeuvre de mort. Ils sont une poignée au début de leur cavalcade sanglante, et se retrouvent une quarantaine. Dans sa confession, il raconte avec force détails sa progression nocturne de maison en maison, dans lesquelles lui et ses camarades tuent sans retenue d'âge ni de sexe, tous les habitants blancs ("mon but était de porter la terreur et la dévastation partout où nous allions" , "j'ai examiné les corps mutilés là où ils étaient étendus avec une satisfaction muette et je suis parti immédiatement à la recherche d'autres victimes") ; il reste terré pendant 6 semaines, puis est capturé et mené en prison

Þ Selon Herbert Aptheker, il y eut environ 250 complots noirs en 2 siècles d'esclavage, c'est très peu. On peut donc supposer que la dissuasion et l'organisation du système répressif étaient très efficaces.

III/ Mesures prises pour lutter contre

* dès le bateau négrier, on essaie de séparer les membres d'une même tribu

1/ Dans la plantation

* système de gardes, rondes et couvre-feu propre à chaque plantation

Il y a un régisseur pour surveiller les travaux des champs, fouiller les cabanes des Noirs.

Les pouvoirs du planteur, du maître, qu'il délègue à un régisseur sont très étendus : il peut tout sur ses esclaves, sauf les mutiler ou les tuer sans motif c'est-à-dire, pour reprendre les termes de M. Fabre, qu'il disposait "d'un droit de justice plus étendu que celui des seigneurs des temps féodaux" ; "il était à la fois législateur, juge, gendarme et bourreau"

* châtiments :

corporels administrés par le régisseur ou le maître, privations de sorties ou de laissez-passer ; travail supplémentaire ; diminution des rations ; emprisonnement ; pilori (en Louisiane et en Géorgie) ; mise aux fers (en particulier pour les fugitifs) ; marquage au fer rouge (idem) ; fouet

Þ le pouvoir civil de l'Etat n'intervient pas dans les conflits internes à la plantation, ces divers châtiments dépendent de la justice du planteur, souverain sur son domaine avec ses esclaves. D'où un immense pouvoir grâce auquel, si l'on suit le raisonnement de M. Fabre, "des maîtres d'un naturel équilibré se trouvaient corrompus par le pouvoir sans bornes que leur donnait l'esclavage". La violence inhérente à tout être humain n'avait pas besoin d'être refoulée chez eux, car ils pouvaient lui donner libre cours sur ces êtres qu'ils considéraient comme inférieurs et dépourvus d'âme. C'est ainsi que se comprend la cruauté des Noirs révoltés dont il était question plus haut, et la logique éternelle de la spirale de la violence.

2/ Au niveau local

* importante présence des forces armées pour maintenir l'ordre : troupes fédérales régulières et de maréchaussée et surtout des milices. Se sont des gardes et des patrouilles locales organisées et obligatoires : des groupes d'hommes en armes, composés à tour de rôle des hommes en âge de monter à cheval, quadrillaient chaque parcelle de terrains dans les Etats du Sud. Elles avaient lieu à intervalles réguliers de 1 à 4 semaines et elles doublaient les rondes quotidiennes.

Un tel déploiement devait inspirer crainte et respect aux esclaves et ainsi décourager tout espoir de révolte

3/ Au niveau national

* les codes noirs visent à empêcher :

le rassemblement des Noirs (interdit hors de la présence d'un Blanc) ; l'éveil d'une conscience collective (interdiction d'apprendre à lire et écrire, de distribuer des tracts, coller affiches...) ;

les relations entre esclaves noirs et Noirs affranchis (dont les droits étaient d'ailleurs bien inférieurs à ceux d'un homme blanc)

* les codes noirs deviennent plus restrictifs et répressifs après chaque complot

ex : après les événements de 1740, le code noir de Caroline du Sud devient le plus sévère de l'époque : interdiction de se réunir, de quitter la plantation sans autorisation, d'apprendre l'anglais, de gagner de l'argent grâce au commerce des produits de son lopin,...; surveillance renforcée : les planteurs doivent avoir un travailleur blanc pour 10 noirs ; encouragement de la délation ; affranchissement désormais soumis à l'approbation de la législation de la colonie

* 1793: loi sur les esclaves fugitifs (fugitive slaves) : aux termes de cette loi, un maître peut faire arrêter son esclave en fuite même si celui-ci a franchi les limites de l'état.

Des patrouilles pourchassaient et reprenaient ceux qui parvenaient à s'échapper pour les ramener à leur maître.

Celui-ci pouvait offrir une récompense pour la capture des esclaves fugitifs ; se généralisant à grande échelle, cette pratique est même devenue une profession à part entière, et les chasseurs d'esclaves s'enrichissaient vite, quoique dangereusement.

* 1850 : suite au renforcement de la propagande abolitionniste et à l'accroissement des activités du chemin de fer clandestin, les Sudistes obtiennent un renforcement de la loi sur les esclaves fugitifs : tout Noir soupçonné d'être fugitif peut être arrêté sans mandat et sans preuve de propriété. De plus, il est interdit d'héberger un esclave fugitif sous peine de sanction.

* il y eut des tentatives pour ralentir l'accroissement de la communauté noire : création d'un impôt sur l'importation en provenance d'Afrique ou des Caraïbes dont le produit devait servir à faire venir des travailleurs blancs d'Europe afin d'avoir 1/10è de travailleurs blancs.

 

Conclusion

Þ révoltes caractérisées par une extrême violence. C'est à l'aune de cette violence que l'on peut mesurer le poids insupportable de l'esclavage ; des meneurs et organisateurs sanguinaires, illuminés de Dieu (comme dans le cas de Nat Turner) ou deshumanisés par les traitements reçus, ont été suivis par des centaines d'autres hommes qui pouvaient enfin, en groupe, rendre la violence et le mépris humains dont eux-mêmes avaient été victimes depuis des générations

Þ Quelques dures qu'aient été ces révoltes, elles ne le furent pas autant que celles du Brésil ou celles de Toussaint Louverture à Haïti. Les esclaves en Amérique latine sont moins maltraités parce qu'ils jouissent d'un statut légal qui les protège, l'administration royale limitant les abus. Mais c'est paradoxalement parce qu'ils étaient moins opprimés qu'ils se sont plus souvent et révoltés et de façon plus organisée, leur plus grande liberté leur permettant de prendre conscience de leur état et d'organiser des soulèvements.

Comme le constatait ironiquement Frederick Douglass, le plus célèbre des esclaves fugitifs, plus un esclave est asservi, humilié et accablé de travail et moins il pense à sa liberté et aux moyens de la retrouver.

On peut donc dire que les esclaves noirs étaient trop asservis, physiquement et moralement pour qu'aucune de leurs tentatives de révoltes puisse aboutir. Ce n'est pas l'homme qui est parvenu à ôter ses chaînes mais l'Etat qui en a décidé ainsi, après une guerre civile libératrice sans être totalement salvatrice. Car pour les partisans de l'esclavage, les Noirs même libres restèrent des êtres inférieurs, incapables de comprendre et donc de se conformer à leur morale et leur idéologie, et donc condamnés à vivre à côté d'eux, non avec eux.

 

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Bibliographie :

* Fabre (Michel), Esclaves et planteurs, Paris, Julliard, 1970, 304 p.

* Fohlen (Claude), Histoire de l'esclavage aux Etats-Unis, Perrin, Paris, 1998, 346 p.

* Lhérété (Annie et Jean-François), Chronologie thématique des Etats-Unis, Nathan, Paris, 1994, 128 p

* Sowell (Thomas), L'Amérique des ethnies, L'âge d'homme, Lausanne, 1983, 328 p.

 

Auteur : Sandrine Brugot Maillard : sbmaillard@wanadoo.fr

 

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