JACQUES VALLEE ET LE "MEMORANDUM DE PENTACLE"
I
Par Gildas Bourdais
Epilogue paru dans Science interdite, par Jacques Vallée
Le récit et la thèse de Jacques Vallée
En 1992, était publié aux Etats-Unis un livre de mémoires de Jacques Vallée, Forbidden Science, traduit l’année
suivante en français sous le titre Science interdite (1). C’était en
fait son journal, de décembre 1957 à juillet 1969, dont une bonne partie était
consacrée à ses années aux Etats-Unis comme assistant de l’astronome Allen Hynek, à l’époque conseiller
scientifique de la commission d’enquêtes “ Livre Bleu ” de l’armée de
l’Air sur les ovnis.
Dans ce livre, Jacques Vallée accorde une grande importance à un document
mystérieux qu’il avait découvert le 18 juin 1967, en rangeant les papiers de Hynek qui s’accumulaient en désordre. Il s’agit d’une
lettre classée secret (et non pas d’un “ mémorandum ”) adressée au
service technique de l’armée de l’Air pour transmission au capitaine Ruppelt, responsable de la commission “ Livre
Bleu ”. Datée du 9 janvier 1953, elle faisait des recommandations
concernant la fameuse commission scientifique (Scientific
Advisory Panel) devant se réunir à Washington du 14
au 18 janvier 1953 sous l’égide de la CIA, et connue aujourd’hui sous le nom de
“ Commission Robertson ” (Robertson Panel). Elle avait donc été
écrite en urgence, quelques jours seulement avant la réunion. Vallée ne cite
que partiellement le texte et ne révèle pas le nom de l’auteur, qu’il surnomme
bizarrement “ Pentacle ”. Cependant, pour en souligner l’importance,
il donne également ce nom de Pentacle à la troisième partie de son livre,
consacrée aux années 1966-1967, et il en reparle dans son épilogue, révélant
que ce “ mémorandum de Pentacle ” l’avait conduit à quitter les
Etats-Unis et à revenir en France.
Que contient donc ce mystérieux et inquiétant document ? Selon Jacques
Vallée, l’auteur fait des recommandations importantes à l’armée de l’Air.
Vallée souligne d’abord que ce document fait allusion aux “ milliers de
rapports ” déjà analysés (par qui ? par un groupe de recherche de
haut niveau, responsable du mystérieux “ Projet Stork ”),
qu’il recommande ensuite d’annuler ou de reporter la réunion de la commission
Robertson tant que l’étude en cours ne sera pas terminée, ou au moins de
convenir préalablement de ce qui peut ou ne peut pas être discuté à Washington
dans le cadre de cette commission. L’auteur recommande ensuite de mettre en place
une observation systématique des ovnis dans certaines zones favorables, et d’y
mettre en scène secrètement différents types d’activité aérienne. Ainsi,
commente Vallée : “ Ce que ces gens recommandaient n’était rien de
moins qu’une simulation soigneusement calibrée et manipulée d’une vague d’ovnis
tout entière ” (2). “ Pour qui travaillait Pentacle ? ”,
s’interroge Jacques Vallée, “ A quel genre de jeu jouait-on ? ”.
Ces commentaires datent de 1967. Dans son épilogue, rédigé avant la parution du
livre en 1992, Vallée persiste dans son analyse, parlant même du
“ scandale intellectuel du document Pentacle ”, qu’il qualifie de
"document menaçant" (ominous
document ) (3), qui prouve qu’on avait caché des faits importants à
la commission Robertson, et qu’on avait sans doute mis en scène, à la suite de
ces recommandations, de fausses apparitions d’ovnis dans le but de manipuler
nos “ systèmes de croyances ”. Quand le livre de Vallée parut en 1992
aux Etats-Unis, cette histoire du “ mémo Pentacle ” fit quelques remous
parmi les ufologues, sur internet et dans les revues ufologiques.
Voici comment réagit le CUFOs (Center for UFO Studies), l’un des organismes les plus sérieux, dont le
fondateur est justement l’astronome Allen Hynek.
L'enquête du CUFOs
Précisons tout de suite que cette mystérieuse lettre “ Pentacle ” a
été retrouvée au cours de l’année suivant la parution du livre de Vallée,
d’abord par l’organisation CAUS (Citizen Against UFO Secrecy) et diffusée sur internet en avril 1993. Une copie
de cette lettre a été ensuite retrouvée sans difficulté par des membres du CUFOs dans les archives du défunt astronome Hynek. Elle était signée par l’ingénieur Howard Cross, du Battelle Memorial Institute, et sa traduction intégrale est
reproduite à cette adresse.
Très surpris et intrigués par le point de vue de Jacques Vallée, les membres du
CUFOs firent une enquête très poussée sur l’origine
et la signification de cette lettre, qu’ils publièrent dans leur revue IUR
(International UFO Reporter), de mai-juin 1993
(4). Leur conclusion était claire et nette : un constat de désaccord
complet avec l’interprétation de Jacques Vallée. Il semble que cette étude
importante du CUFOs soit très peu connue en France,
où Jacques Vallée continue à jouir d’un grand crédit auprès de certains
ufologues, sans doute grâce au fait que tous ses livres ont été publiés en
français et largement diffusés. Il n’est donc pas trop tard pour la présenter
et la commenter.
Dans l’éditorial de ce numéro spécial de IUR, intitulé “ Leçon
d’histoire ”, l’éditeur en chef Jerome Clark,
l’un des auteurs les plus réputés aux Etats-Unis avec son encyclopédie en trois
volumes The UFO Encyclopedia (récemment
rééditée), explique la démarche du CUFOs et résume
ses conclusions. Il explique que deux membres du CUFOs,
Mark Rodeghier (Docteur en sociologie, actuellement
Directeur scientifique du CUFOs) et Jennie Zeidman, ancienne et fidèle collaboratrice de Allen Hynek et pilier du CUFOs, ont
enquêté sur la “ lettre de Pentacle ”, en retrouvant notamment trois
anciens ingénieurs du Battelle Institute, et en la
replaçant dans le contexte de l’étude menée par cet institut ainsi que de la
“ Commission Robertson ”. Ces ingénieurs sont Art Westerman
(métallurgiste, comme Howard Cross), Perry Rieppel
(spécialiste de soudage), et William Reid (directeur technique), qui figurent
sur la liste des destinataires de la lettre.
Citons Jerome Clark, parlant de Vallée :
“ …A la page 428 (édition américaine), il écrit “ Se pourrait-il que
les recommandations habiles et détaillées de Pentacle, pour créer délibérément
des vagues d’ovnis artificielles et des cas simulés dans des régions
sélectionnées, aient été effectivement appliquées ? Est-ce là l’explication
de certaines observations bizarres qui ont été rapportées ces dernières
années ? ”. Il se trouve que la réponse à ces questions est négative,
comme aurait dû le savoir Vallée ; au lieu de cela, il se mit à écrire Messengers of Deception
(1979) et Revelations (1991), inspirés par
l’idée erronée qu’il était tombé sur la preuve d’une conspiration pour
manipuler les apparitions d’ovnis et phénomènes paranormaux. L’objectif des ces
manipulations, théorisa-t-il sans preuves, était et reste d’agir sur la
conscience humaine ”.
Et Jerome Clark conclut plus loin, déplorant les
commentaires peu informés déjà publiés en s’inspirant de Vallée :
“ Et ici les dégâts sont particulièrement flagrants : les théories de
Vallée ont eu une énorme influence sur l’ufologie internationale. Il est
troublant d’apprendre maintenant qu’elles sont fondées dans une large mesure
sur une stupéfiante incompréhension (stunning
misinterpretation) d’un document dont le sens
n’aurait pas dû être difficile à comprendre, même en 1967 quand Vallée le découvrit.
Que cette erreur de lecture soit restée inchangée dans l’esprit de Vallée
jusqu’à la publication de Forbidden
Science frise l’incompréhensible ”.
Le contexte historique
Comme l’explique très clairement le CUFOs, La lettre
de Howard Cross à l'attention de capitaine Ruppelt ne
prend tout son sens que si on la replace dans le contexte de l'époque.
A la fin de 1951, la commission "Rancœur" (Grudge)
chargée des enquêtes sur les ovnis au sein des services techniques l'armée de
l'Air (l'ATIC, sur la base de Wright-Patterson, près de Dayton dans l'Ohio) se
borne à empiler les rapports d’observations et à les mettre en doute sans
véritable enquête, appliquant ainsi les directives non écrites qu’on lui a
données lors de sa création au printemps 1949, après la dissolution de la
commission Sign. Le général Cabell, responsable du Renseignement de l'armée de l'Air à
Washington, découvre la carence de cette commission et il décide en septembre
1951 de relancer son activité. Début 1952, le général Samford,
successeur de Cabell, nomme un nouveau responsable,
le capitaine Edward Ruppelt, à la tête de cette
commission qui va prendre le nom de "Livre Bleu" (Blue Book)
en mars 1952.
Le capitaine Ruppelt relance effectivement l'activité
avec des moyens renforcés. Il constate que la plupart des témoignages et des
enquêtes - il y a déjà à cette date plus de 3000 cas archivés - manquent
cruellement de données précises, et d'études comparatives. Il fait appel à des
scientifiques, en particulier l'astronome Allen Hynek
qu'il nomme conseiller principal de la commission. Il
obtient de l'ATIC de passer commande d'une étude statistique de ces archives à
l'Institut Battelle (Battelle
Memorial Institute), un organisme privé d'études
techniques réputé, se trouvant dans la région, près de Colombus dans l'Ohio. Il
donnera à cette étude le nom de "Project Bear"
dans son livre Unidentified Flying Objects, paru en
1956.
Le projet “ Bear ”
et le projet “ Stork ”
L'institut Battelle avait la confiance des militaires
pour mener des études secrètes, et même très secrètes. Selon l'enquête du CUFOs, Il avait participé pendant la guerre à des études
pour la bombe atomique, et il avait, depuis le début des années 50, un
important contrat d'étude, le Projet “ Stork ”,
pour évaluer le niveau technique de l'URSS. Il se trouve que l'armée de l'Air
leur a alors demandé d'étudier les archives de "Livre Bleu" sans
crédit supplémentaire, dans le cadre de ce contrat Stork.
Selon les trois anciens ingénieurs de Battelle
interrogés par le CUFOs, le Projet “ Bear ”, classé secret, n'était qu'une petite partie du
Projet “ Stork ”, lui même classé très
secret. Il était considéré par les ingénieurs de Battelle
comme beaucoup moins intéressant, et avait été confié à une petite équipe
d'ingénieurs de niveau moyen, n'y travaillant même pas à plein temps. Les
sommes dépensées sur l’étude ovni étaient au plus de 150 000 Dollars (et
peut-être beaucoup moins), et non les 600 000 Dollars cités par Jacques Vallée
dans son livre (5). C’est sans doute Hynek qui a
induit Vallée en erreur car il ignorait la mission principale du projet “ Stork ” : il croyait qu’il était entièrement
consacré aux ovnis !
La surveillance des zones favorables
En janvier 1952, l'équipe de l'ATIC avait déjà signalé, dans le rapport N° 3 du
"Project Grudge", une tendance à la
concentration des observations d'ovnis dans certaines zones géographiques,
notamment White Sands et Albuquerque au
Nouveau-Mexique (et Dayton et Columbus dans l'Ohio !). Ruppelt
commença à réfléchir au renforcement des moyens sur le terrain dans ces zones
"favorables". Dans le rapport N° 5 de la commission, il envisageait
déjà une surveillance organisée, avec des caméras, sur la base de Holloman (jouxtant le terrain de White Sands).
Le Dr Joseph Kaplan, membre de la commission scientifique de l'armée de l’Air,
et la Rand Corporation conseillèrent de munir les caméras d’objectifs à longue
focale et d'une grille de diffraction pour obtenir des spectres lumineux. Cette
idée fut effectivement appliquée l'année suivante sur un certain nombre de
bases militaires, mais les résultats n’ont pas été divulgués. Le général Cabell avait aussi recommandé que l'on s'efforce de
combiner photos et enregistrements radar.
Toujours au printemps 1952, Ruppelt contacta le
Groupe de conseil technique de l'armée de l'Air (Air Force Technical
Advisory Group), au Laboratoire de recherche de
l’armée de l’Air, à Cambridge dans le Massachusetts (Air Force Cambridge Research Laboratory, AFCRL), qui
recommanda le déploiement de divers systèmes de détection, notamment des
détecteurs de son, dans les zones à forte concentration d'ovnis.
Il est intéressant de rappeler ici l’épisode du Projet “ Twinkle ”, bien que le CUFOs
ne le fasse pas. C'est ce Laboratoire de Recherche de Cambridge, plus
précisément sa Division de Recherche Géophysique (GRD) qui avait participé à un
effort analogue en 1950 et 1951, pour étudier les mystérieuses "boules de
feu vertes", observées fréquemment au Nouveau-Mexique. Elles avaient déjà
fait l’objet d’une étude par le Dr Lincoln La Paz, spécialiste des météorites à
l'université d'Albuquerque, qui l’avait présentée lors d’une réunion au
laboratoire de Los Alamos le 14 octobre 1949, à
laquelle la commission Grudge n’avait pas jugé bon de
participer. En février 1950, une nouvelle étude fut confiée par l’armée de
l’Air au laboratoire militaire de Cambridge, et dirigée par le Dr Louis Elterman. Ce projet “ Twinkle ”
consista à installer pendant un an, d’avril 1950 à mars 1951, avec le concours
de la société Land-Air, des caméras spéciales Askania
à cinéthéodolite dans la région de White Sands au
Nouveau-Mexique. Officiellement, les résultats furent négatifs, tels que
présentés par Elterman dans son rapport final du 27
novembre 1951, mais le Dr Bruce Maccabee, physicien
de la Marine et ufologue émérite, les a contestés lors d'un symposium du Mufon, en 1986 (6). Selon lui, les archives de Livre Bleu
contiennent des rapports faisant état d’enregistrements simultanés par deux
caméras, sur la base de Holloman en avril et mai
1950, permettant une estimation des dimensions et de l’altitude des ovnis par
triangulation, et apportant ainsi une preuve scientifique de la réalité de ces
phénomènes. Le capitaine Ruppelt raconte dans son
livre qu’il voulut voir les films de ces caméras, mais qu’il ne put les
obtenir. S’il y a eu dissimulation de preuves à l’époque, elle venait en
l’occurrence de ce laboratoire militaire de Cambridge et non de l’Institut Battelle, ni du capitaine Ruppelt.
Quoi qu’il en soit, il est clair que le concept de surveillance renforcée d'une
zone "favorable", qui est proposé dans la lettre de Howard Cross au
début de 1953, n'est pas nouveau et s'inscrit tout à fait dans la réflexion de
l'époque.
La CIA et la commission “ Robertson ”
L'équipe de l'institut Battelle poursuivit son travail
de dépouillement des archives de Livre Bleu tout au long de l'année, mais le
travail était loin d'être achevé à la fin de 1952. Or les événements se
précipitèrent, à la suite du fameux "carrousel de Washington" -
l'observation nocturne de nombreux ovnis dans le ciel de la capitale, deux
samedis de suite, en juillet 1952 - qui fit du bruit et provoqua même la plus
importante conférence de presse militaire depuis la fin de la guerre. C'est
alors que la CIA entra en lice. Le souci majeur de la CIA, tel qu'il apparaît
dans les documents de cette période qui ont été rendus publics, n’était
nullement l’étude scientifique des ovnis. C’était celui de la sécurité
nationale, notamment le risque de voir les canaux d'information saturés lors
d'une vague d'observations, et de mettre en difficulté les capacités de
surveillance aérienne. Il y avait aussi, bien sûr, le souci d’éviter la panique
dans la population. Une attitude que commente ainsi le CUFOs :
“ C’est à ce moment que l’influence de la CIA devint particulièrement
détestable (nefarious) et que l’étude
gouvernementale des ovnis fut définitivement altérée. La CIA détourna la
question des ovnis pour la considérer uniquement comme un problème de sécurité,
et non un problème scientifique ”.
A cette époque, le capitaine Ruppelt souhaitait
réunir un groupe scientifique permanent pour examiner à fond les meilleurs cas.
Mais la CIA, à la suite de plusieurs réunions de travail avec l'Air Force, prit
en main ce projet de commission scientifique et le transforma en une brève
réunion organisée d’urgence, la fameuse “ commission Robertson ”,
dont on sait aujourd’hui qu’elle avait uniquement pour objet de
“ dégonfler ” la question des ovnis. Leurs recommandations ont même
été publiées en 1969 en annexe du “ Rapport Condon ” :
“ Le groupe recommande :
“ a. que les agences de sécurité nationale prennent immédiatement des
mesures pour priver les Objets Volants non Identifiés du statut spécial qui
leur a été donné et de l’aura de mystère qu’ils ont malheureusement
acquise ”.
Dans le mémorandum qui précède ces recommandations, le groupe est encore plus
explicite. A la rubrique “ Programme éducationnel ”, il recommande
particulièrement le “ debunking ”, c’est à
dire la démystification des ovnis :
“ L’action de “ Debunking ” aurait
pour résultat la réduction de l’intérêt du public pour les “ soucoupes
volantes ” qui évoquent aujourd’hui une forte réaction
psychologique ” (7).
Ce qui explique pourquoi la CIA, suivie par les militaires, n’avait pas jugé
bon d’y associer l’Institut Battelle, dont elle
connaissait cependant l’étude en cours, et même pas d’attendre qu’ils aient
terminé leur travail. L’équipe de Battelle fut mise
au courant tardivement de la mise en place de cette réunion qui la
court-circuitait, lors d’une réunion qui eut lieu à l’ATIC avec la CIA le 12
décembre, et elle eut juste le temps de manifester son mécontentement à l’armée
de l’Air, par cette fameuse lettre de l’ingénieur Howard Cross adressée à
l’ATIC et au capitaine Ruppelt. Voilà donc quel était
l’objet principal de cette lettre.
On sait aujourd’hui que l’intervention de la CIA fut un tournant majeur pour
l’étude des ovnis. Rapidement, la politique de l’Air Force se durcit à nouveau,
Ruppelt préféra s’en aller, quittant l’armée
définitivement en septembre 1953, et Blue Book devient une commission de mise
en doute permanente des ovnis, jusqu’à sa dissolution en 1969. Le mot d’ordre
gouvernemental était devenu la négation systématique des ovnis et il n’a jamais
varié depuis.
Le “ Rapport spécial 14 ”
L’étude statistique de l’Institut Battelle, achevée
en 1954, fut publiée en 1955 sous le nom de “ Rapport spécial 14 ” (Special Report 14) de la commission Livre
Bleu, mais ses résultats furent d’abord présentés d’une manière très négative
dans un bref communiqué de presse, comme l’a raconté Allen Hynek
en 1977 dans son livre The Hynek UFO Report
(“ Le nouveau rapport sur les ovnis ”) (8). La première diffusion du
rapport complet fut limitée à une centaine d’exemplaires, et Hynek lui même ne le reçut pas ! Il n’avait pas le
droit d’en parler : “ A maintes reprises, les officiers du Projet
Blue Book me rappelèrent qu’en aucun cas ne devait être cité nommément
l’organisme de recherche ” (9). On peut comprendre, dans ces conditions,
que Hynek ait nourri des soupçons sur le rôle exact
de cet institut, soupçons repris et amplifiés par Vallée. En fait, la raison de
cette opacité est simple, comme Hynek le montre lui
même dans son livre. L’analyse de Battelle, examinée
de près, fournissait des chiffres très convaincants sur la réalité des ovnis,
une information qui allait dans le sens contraire de la politique de l’Air
Force ! Ce Rapport 14 est aujourd’hui disponible, notamment en s’adressant
au CUFOs.
L’analyse de la lettre par le CUFOs
Dans son étude, le CUFOs procède à une analyse
minutieuse, paragraphe par paragraphe, de la lettre de l’ingénieur Howard
Cross. Le sens de la lettre est déjà bien esquissé par ce qui précède, mais il
reste à en examiner quelques points clé.
Il faut souligner la nature de la relation entre l’Institut Battelle,
qui est fournisseur privé d’une étude à l’armée de l’Air, son
“ client ”. Le fait que la lettre de Cross soit adressée à quelqu’un
comme Ruppelt, et par voie hiérarchique (le
lieutenant-colonel Goll), permet déjà de douter
qu’elle traite d’un projet très secret. Elle est d’ailleurs classée Secret, et
non pas Top Secret.
Le deuxième paragraphe de la lettre contient une phrase qui a choqué Jacques
Vallée :
“ Puisqu'une réunion est maintenant fixée de manière définitive, nous
pensons qu'il est nécessaire que le projet Stork et
l'ATIC arrivent à un accord concernant ce qui peut et ce qui ne peut pas être
discuté lors de la réunion de Washington les 14-16 janvier au sujet de notre
recommandation préliminaire à l'ATIC ”. Que signifie réellement cette
phrase ? Les enquêteurs du CUFOs ont posé la
question aux trois anciens ingénieurs qu’ils ont retrouvés, et chacun a
souligné que l’Institut Battelle était toujours très
loyal (uncommonly loyal) avec ses
clients. En l’occurrence, son client était l’ATIC et il n’était pas question de
fournir à la CIA et à la commission Robertson des informations sur son étude en
cours, et sur le projet qu’il proposait dans cette lettre, sans l’approbation
de l’ATIC. Plus précisément, l’Institut Battelle ne
souhaitait visiblement pas que le projet dont il parle soit proposé
prématurément, en leur absence, devant une commission où il pourrait bien leur
échapper. En fait, selon le CUFOs, Battelle espérait sans doute obtenir un nouveau contrat qui
serait cette fois vraiment rémunéré.
Venons-en au projet en question, celui de mettre en place un
surveillance des ovnis dans une zone favorable, qui est développé à partir du
paragraphe 3. Le point qui a choqué particulièrement Jacques Vallée est au
paragraphe 5 :
“ De nombreux types différents d'activité aérienne devraient être
secrètement et systématiquement organisés à l'intérieur de la zone ”.Or là
aussi, comme l’explique très bien le CUFOs, il n’y a
rien de particulièrement inquiétant et menaçant dans cette suggestion, qui est
tout simplement de tester la validité des méthodes de détection d’ovnis mises
en place en faisant enregistrer des vols aériens d’appareils bien identifiés. A
l’insu, bien entendu, des équipes au sol chargées des enregistrements. C’est
une suggestion de routine et c’est de la bonne méthode scientifique, ce qu’on
appelle une expérience en “ double aveugle ” (double blind experiment), commente
avec bon sens le CUFOs.
Howard Cross souligne ensuite un autre avantage d’une telle expérience
contrôlée : elle permettrait de “ calibrer ” les instruments, et
tout simplement de mesurer la fiabilité des témoins, ce qui serait bien utile
pour évaluer les témoignages accumulés depuis cinq ans.
Pour finir, Cross fait valoir tout le bénéfice que pourrait retirer l’armée de
l’Air d’une clarification du dossier ovnis, en donnant l’impression au public
qu’elle maîtrise bien la question ! Cette suggestion paraît bien naïve
aujourd’hui (à mon avis), alors que l’Air Force et la CIA étaient sur le point
de renforcer de manière draconienne la politique de secret sur les ovnis. En
fait, l’Institut Battelle n’était pas dans le coup de
ces grandes manœuvres, ni des secrets profonds, s’il y en avait, sur les ovnis.
Jacques Vallée n’est pas le seul à avoir commenté cette lettre, mais il est
bien le seul à lui avoir donné un sens aussi inquiétant. Allen Hynek lui même en parle brièvement dans deux de ses livres,
sans en faire une histoire (10). Il y voit un effort honnête pour présenter
leurs recommandations sur la meilleure manière de résoudre l’énigme des ovnis.
Et l’historien David Jacobs partage ce point de vue dans son livre de
référence, The UFO Controversy in America. Il nous reste nous poser la question :
quelle mouche a piqué Jacques Vallée pour monter un tel échafaudage spéculatif
?