2. LE RADAR DOPPLER A IMPULSION DES F-16
Un radar performant
En 1990, les F-16 belges étaient dotés du système radar APG-66
de Westinghouse, livré par le constructeur des F-16, General
Dynamics. C'est un radar de combat, scrutant le ciel devant
l'avion. Il a été complété par l'adjonction du système Carapace
de Dassault15. L'objectif était de
protéger les F-16, en les dotant d'un système ECM (electronic
counter measures) qui détecte et analyse les ondes radar venant
d'autres émetteurs : radars au sol, avions ennemis ou missiles
à tête chercheuse. C'est un système passif, avec 7
antennes réparties sur la surface de l'avion pour
"voir" aussi sur les côtés et vers l'arrière. On a
ajouté un système actif (ALQ 131 de fabrication
américaine) pour brouiller les radars ennemis. La décision
avait été prise déjà le 28 avril 1989 par le Comité
ministériel de coordination économique et sociale et le contrat
a été signé le 7 juin 1989, bien avant les événements de
mars 1990.
Le radar des F-16 utilisé à ce moment n'était donc pas
déficient en ce qui concerne la localisation et l'observation
quasi continue des "cibles" devant l'avion.
L'orientation du faisceau est modifiée très rapidement, d'une
manière qui dépend du mode de fonctionnement (search, situation
awareness mode, air combat mode, single target tracking, conical
scan). Le radar peut être verrouillé sur une "cible"
particulière pour fournir des informations plus détaillées à
son égard, mais il doit continuer à surveiller le ciel. La
distance d'une "cible" est mesurée au moyen du temps
de parcours des impulsions, tandis que la grandeur de la vitesse
radiale par rapport au F-16 est mesurée par effet Doppler.
Ceci s'applique à chacun des échos, à l'instant même où il
est détecté, tandis que les radars au sol peuvent seulement
déterminer la vitesse à partir du changement de la position de
l'écho au cours de deux balayages successifs. La mesure des
vitesses relatives par effet Doppler assure une élimination
efficace des échos anormaux par des radars aéroportés.
Il n'est donc pas évident que les mystérieux enregistrements
radar des F-16 réalisés au cours de la mission du 30/31 mars
1990, puissent résulter d'une détection de masses d'air humide.
D'après les données enre gistrées, les sources des échos non
identifiés se déplaçaient parfois à plus de 1000 noeuds (1850
km/h) par rapport au sol, alors que les chasseurs F-16 volaient
à environ 400 noeuds. Les nuages invisibles, entraînés par le
mouvement général de l'atmosphère, se déplaçaient à 25
noeuds par rapport au sol. Que s'est-il donc passé? Pour le
découvrir, il faut comprendre le fonctionnement des radars
aéroportés6,16,17. Cela fournit une
occasion pour apprendre, ce qui n'est jamais inutile, mais
il suffira de nous en tenir aux principes de base.
L'effet Doppler pour un réflecteur en mouvement
Rappelons nous qu'une voiture de course produit un son de
fréquence élevée quand elle s'approche, mais dès que
la voiture s'éloigne de nous, on entend un son de
fréquence plus basse, bien que le bruit produit par le moteur
reste le même. La lumière émise par des galaxies qui s'écartent
de nous, présente également un spectre "décalée vers le
rouge", c'est-à-dire vers les basses fréquences. La
situation est un peu différente pour un radar ou un sonar, parce
que l'émetteur envoie une onde vers un réflecteur en
mouvement. L'onde revient, pour être captée par le
récepteur qui se trouve au même endroit que l'émetteur. La
figure 3 décrit ces événements d'une manière graphique,
facilement compréhensible.
Considérons d'abord le cas (à gauche), où le réflecteur
est immobile par rapport à l'émetteur-récepteur. Celui-ci
se trouve à l'origine de l'axe des x, tandis que le réflecteur
est situé à une distance d, constante au cours du temps. Un
signal émis en x = 0 à l'instant t = 0 se propage vers le
réflecteur à la vitesse c et revient à la même vitesse. Un
second signal émis en x = 0 à l'instant t = T revient après un
intervalle de temps égal à T. On peut imaginer que le
réflecteur est un miroir perpendiculaire à l'axe des x, mais en
fait, il s'agit simplement d'une rétrodiffusion. Au
lieu de deux signaux successifs, on peut considérer une onde qui
oscille constamment à la fréquence F = 1/T. L'onde qui revient
aura la même fréquence, si le réflecteur est immobile, mais la
situation est différente quand le réflecteur est en mouvement.
Figure 3. La propagation d'ondes à la vitesse c conduit à
un changement de
la période d'oscillation du signal réfléchi quand le
réflecteur est en mouvement.
Examinons le cas (représenté à droite) où il
s'approche de l'émetteur-récepteur à une vitesse v. Il suffit
d'inspecter la figure pour voir qu'on peut calculer le changement
DT de la période, puisque c (DT/2) = v (T-DT/2).
Donc (c+v) DT = 2vT. Quand v « c, il
en résulte que DT = (2v/c) T. La
période du signal reçu T' = T-DT =
(1-2c/v) T. Elle diminue, mais la fréquence F'= 1/T' augmente.
Puisque v « c, on trouve que F' = (1+2v/c) F. Le changement de
fréquence DF = F'-F est tel que DF/F = 2v/c. Si l'onde s'était propagée
toujours dans le même sens (d'un émetteur vers un récepteur
séparé), on aurait obtenu DF/F =
v/c, où v est la vitesse d'approche relative, avec v « c. Un
réflecteur en mouvement amplifie donc l'effet Doppler d'un
facteur 2. Notons que la fréquence augmente quand le réflecteur
s'approche et qu'elle diminue, quand il s'éloigne.
La mesure de la vitesse d'approche
Pour mesurer la grandeur et le signe de v, il faut comparer le
signal qui revient à celui qui continue à être produit par
l'oscillateur interne de l'émetteur-récepteur. Ces signaux
peuvent être représentés au même instant t par deux
vecteurs qui tournent à des vitesses angulaires différentes
(figure 4). Le vecteur qui caractérise l'oscillateur interne a
une grandeur A et tourne avec une vitesse angulaire w = 21/T,
où 21 est l'angle balayé (en radians) pendant un
tour complet ou une période T. Les composantes du vecteur
(encadrées) sont des fonctions harmoniques. L'une est maximale
quand l'autre est nulle.
Figure 4: Le signal interne à l'émetteur
et le signal capté par le récepteur peuvent être
représentés par deux vecteurs qui tournent. L'effet Doppler
change la vitesse angulaire.
Le signal capté par le récepteur est
caractérisé par un vecteur de grandeur A'. Il tourne à une
vitesse angulaire w' différente de w quand l'onde est renvoyée par un
réflecteur en mouvement. S'il s'approche à une vitesse v, on
aura un changement relatif Dw/w = 2v/c. Quand la vitesse est constante
depuis l'instant t = 0 jusqu'à l'instant t, la phase f = Dw.t et quand
la vitesse varie, on peut dire qu'après un temps dt, la phase
change de telle manière que Dw = df/dt. C'est la dérivée de f par rapport au temps. Il est donc possible
de mesurer la vitesse instantanée, quand dt est très
petit.
La valeur de f à un instant donné
est extraite du signal qui revient, au moyen d'un traitement
électronique. Posons A = 2 et prenons les produits (au moyen
d'un mélangeur électronique) du signal reçu et du signal de
référence au même instant. On prendra également le produit
avec le signal de référence, déphasé de 90° (le sinus au
lieu du cosinus). Les élèves du secondaire savent déjà que
ces produits sont équivalents à des sommes de fonctions
trigonométriques :
2A' cos (wt+f) coswt = A'
[cos f + cos (wt+f/2)]
2A' cos (wt+f)
sinwt = A' [-sin f
+ sin (wt+f/2)].
Les derniers termes dans les crochets correspondent à des fonctions qui oscillent rapidement. On peut les éliminer par un filtrage électronique pour obtenir deux signaux de basse fréquence :
I (t) = A' cos f et Q (t) = A' sin f.
Le premier signal suffirait pour déterminer la
grandeur de f, mais pas son signe.
Pour aboutir à une précision optimale pour la grandeur et le
signe de la phase instantanée f, on
utilisera toujours les deux fonctions I (t) et Q (t), en
effectuant une transformée de Fourier rapide (au moyen
d'un processeur digital, agissant comme analyseur de fréquence).
Ensuite, il suffit de tenir compte du changement df de la phase pendant un tout petit
intervalle de temps dt pour déterminer Dw
= (2v/c) w.
La mesure de la distance radiale
Jusqu'à présent, nous avons supposé que le signal est émis en
continu. Dans ce cas, on ne peut pas déterminer la distance
instantanée d du réflecteur. Pour cela, il faudrait utiliser
des impulsions et mesurer le temps Dt
nécessaire pour qu'une impulsion donnée effectue un
aller-retour. Puisque le signal se propage à la vitesse c, on
aurait d = c (Dt/2). Notons que la
vitesse est pratiquement égale à c, même quand il y a des
perturbations atmosphériques, mais la formule qui précède
n'est valable que pour des sources proches. La figure 5 montre en
effet que l'écho reçu pourrait être dû à une impulsion
antérieure, par exemple la précédente. On aboutit donc à une ambiguïté.
Figure 5: La détermination des distances est ambiguë pour
une seule valeur de To.
Considérons une onde de période T, découpée
en une suite d'impulsions qui se répètent avec une période To.
Dans ce cas, on peut seulement affirmer que la distance
réelle D = d + ndo, où do = cTo/2
et n = 0, 1, 2,... On peut émettre cependant de manière
successive plusieurs trains d'ondes, avec des intervalles
différents : To, T1, T2,...
Cela fournit des "distances ambiguës maximales" do,
d1, d2,... et un ensemble d'équations D =
d+nodo = d+n1d1 = d+n2d2...
Trois trains d'ondes seraient suffisants pour déterminer la
valeur de d, si l'on était certain qu'il y a un seul
réflecteur. Un F-16 doit évidemment pouvoir discerner
différents réflecteurs. Leur nombre résulte d'un compromis. Le
système APG-66 des F-16 utilise 8 trains d'ondes de 64
impulsions, envoyés à 8 fréquences de récurrence
différentes. En pratique, on ne résout pas des équations, mais
on détermine D au moyen d'un corrélateur électronique qui
détecte simplement des coïncidences. Ce conditionnement
analogique est robuste et suffisant.
La vitesse maximale mesurable
Puisque les F-16 sont dotés d'un radar Doppler à impulsions,
on est confronté à une seconde difficulté. Elle concerne la
mesure des vitesses. Revenons en effet au cas simple, où le
radar émet de manière continue une onde sinusoïdale
de fréquence F. Le spectre des fréquences serait alors
constitué d'une seule raie infiniment mince. Elle correspondrait
à la fréquence F et il suffirait de mesurer le changement DF de cette fréquence pour déterminer la
vitesse v. La réalité est un peu plus compliquée, puisqu'il
faut utiliser une série de trains d'ondes si l'on veut
également mesurer la distance du réflecteur.
Le radar des F-16 émet une onde de fréquence F qui se situe
dans le domaine des GHz (la période T »
10-9 s), mais cette onde porteuse est
modulée en amplitude, pour former une suite d'impulsions
rectangulaires de faible durée (largeur t
» 10-6 s). Admettons pour
l'instant qu'il y ait une suite infinie d'impulsions qui se
succèdent à des intervalles réguliers (To » 10-3 s). La fréquence de
récurrence fo = 1/To se situe alors
dans le domaine des kHz. Dans ce cas, on ne peut plus dire que
l'onde est monochromatique ! On obtient une raie élargie,
constituée d'un ensemble de raies, séparées les unes des
autres de fo. Comme le montre la figure 6, l'enveloppe
des amplitudes est donnée par une fonction qui est maximale pour
la fréquence F et décroît avec des rebondissements. On peut
calculer l'enveloppe (elle varie comme la valeur absolue de sinx
sur x). Sa largeur caractéristique est égale à 1/t.
Nous savons qu'il faut envoyer différents trains d'impulsions
pour arriver à lever l'incertitude sur les distances. Si chaque
train d'impulsions est limité à N éléments, les raies
internes du spectre des fréquences sont élargies, mais N est
assez grand pour que nous puissions les représenter par des
raies très minces (figure 6). L'importance de ce qui précède
résulte du fait que l'effet Doppler produit un glissement de
tout le spectre des fréquences. Il se pourrait donc que le
déplacement DF soit supérieur à fo.
Cela dépendra de la grandeur de la vitesse v, mais quand DF est égal à un multiple de fo,
le spectre du signal reçu coïncide avec le spectre du signal
émis. Tout se passe comme si la vitesse v était nulle.
Figure 6 : Le spectre des fréquences d'un train d'ondes et
le changement de fréquence DF
qui
résulte de l'effet Doppler. Il faut que DF
soit limité pour éviter une ambiguïté des vitesses.
Puisqu'on doit tenir compte aussi bien des
"cibles" qui s'écartent du F-16 que de celles qui s'en
approchent, on exigera que DF se situe
entre ± fo/2. On doit donc
renoncer à la mesure des vitesses qui dépassent une certaine
valeur vm. Cette vitesse relative maximale
est déterminée par la relation fo/2 = (2vm/c)
F. Puisque la longueur d'onde de l'onde porteuse est l = c/F, on a vm = fol/4. Pour pouvoir mesurer des vitesses
élevées, il faudrait que la fréquence de récurrence fo
soit élevée, mais il y a une objection. La distance ambiguë
maximale dm = c/2fo serait très petite, si
fo était très grand. Il faudrait beaucoup de trains
d'ondes différents pour lever l'ambiguïté en distance.
On doit donc accepter un compromis: la valeur de fo
sera ni trop grande ni trop petite. Il suffit que la vitesse
relative maximale vm soit assez élevée pour ne pas
être dépassé par la technologie du moment. Pour les F-16, la
vitesse relative maximale vm est de l'ordre de 600
noeuds6. Puisque la vitesse absolue
par rapport au sol est calculée, elle peut être plus élevée,
mais il y a une limite.
L'extraction des échos recherchés et l'élimination des
autres
Il est vital pour le pilote qu'il puisse se fier à son radar. Ce
système doit donc capter et présenter les échos provenant
d'avions, en rejetant les échos anormaux. La figure 7 illustre
la situation pour un vol horizontal. Le faisceau radar peut
toucher par exemple l'avion 1 qui se trouve à une distance d du
F-16 et qui s'en approche avec une vitesse relative v quand il
est pourchassé. Nous savons qu'il peut y avoir des
rétrodiffusions quand le faisceau radar éclaire une masse d'air
humide H ou quand il touche le sol en S, par exemple. Cet endroit
s'approche du F-16 à une vitesse vs que l'ordinateur
calcule à partir d'autres données (la vitesse et l'altitude du
F-16, ainsi que l'orientation du faisceau).
Figure 7 : Les sources possibles d'échos radar pour un
chasseur F-16.
En plus du faisceau formé par le lobe principal
de l'antenne, il y a des lobes secondaires. L'émission
et la réception y sont nettement plus faibles, mais ils peuvent
capter des échos venant de différents endroits du sol, aussi
bien derrière que devant l'avion, les vitesses relatives étant
comprises entre plus et moins la vitesse de l'avion par rapport
au sol. La probabilité de ce type de détection est la plus
grande pour la partie S' du sol, située juste au-dessous de
l'avion, puisque la distance à parcourir y est la plus courte.
L'intensité du signal reçu varie en effet comme 1/d4
(à cause de la divergence des rayons émis et diffusés). La
vitesse relative de S' est nulle.
L'ordinateur analyse les signaux qu'il capte au fur et à mesure
de leur arrivée, afin d'en extraire les informations utiles et
d'en éliminer les échos perturbateurs. Puisque le chasseur F-16
peut se trouver en présence de plusieurs avions, il doit pouvoir
séparer ces échos. Il le fait au moyen des paramètres mesurés
: la distance et la vitesse relative. Pour un train
d'onde donné, il s'agit de la distance ambiguë d et de la
vitesse radiale v, comprise entre -vm et +vm.
Le signe est positif pour une vitesse d'approche (closing speed).
Le radar peut donc réaliser une classification des échos dans
un plan d-v, comme le montre la figure 8.
En fait, pour une orientation donnée du faisceau, le radar
analyse d'abord la portion du signal qui a été renvoyée le
plus rapidement et ensuite, des portions qui arrivent de plus en
plus tardivement. Cela correspond à des distances croissantes.
L'échantillonnage est réalisé de telle manière que le domaine
des distances possibles d est découpé en portions de même
largeur d. Elle est déterminée par
la largeur t des impulsions
individuelles, puisqu'il est impossible de séparer les
impulsions les unes des autres, si les durées d'un aller-retour
ne diffèrent pas au moins de t/2. Le
plus petit intervalle de distance mesurable sera donc d = ct/2. On
ouvre l'une après l'autre des "portes de distance" de
cette largeur. Puisque la distance maximale dm dépend
de la fréquence d'échantillonnage fo, on se contente
d'imposer un nombre maximal de portes de distance juxtaposées,
pouvant aller jusqu'à 128.
Figure 8 : Classification des échos radar dans le plan d-v.
Pour chacune de ces portes de distance,
c'est-à-dire pendant un laps de temps très bref, l'ordinateur
examine l'ensemble des impulsions qu'il reçoit en retour pour le
train d'onde qui vient d'être envoyé. Il détermine les
vitesses relatives v des différents réflecteurs, en mesurant
les changements de fréquence DF. Cela
se fait au moyen d'un processeur électronique et d'un banc de
filtres qui découpent directement le spectre des fréquences en
64 parties de même largeur. On obtient ainsi une certaine
intensité du signal pour 64 portes de vitesse, en
déterminant aussi le signe. On définit donc un ensemble de
"cases" pour une portion limitée du plan d-v.
Quelques-unes de ces cases sont indiquées dans le coin
supérieur gauche de la figure 8.
Les intensités du signal pour l'ensemble des cases créées dans
le plan d-v définissent une matrice qui contient toutes
les informations reçues. La répartition des intensités peut
présenter des maxima pour des cases qui correspondent à des
"cibles" différentes. Les points 1 et 2 en sont des
exemples, mais il y aura aussi une répartition d'intensités
relativement importantes pour des réflecteurs situés au sol
(ground clutter). Ce "fouillis" est représenté sur la
figure 8 par la plage en gris clair, avec des renforcements pour
l'endroit (S) où le lobe principal touche le sol et pour
l'endroit (S') qui se trouve à la verticale de l'avion (figure
7). Nous avons déjà noté que l'ordinateur peut calculer la
vitesse relative vs de l'endroit (S) où le lobe
principal touche le sol, mais la distance peut dépendre du
relief. On élimine donc tous les échos qui ont des vitesses
assez proches de vs. Cela correspond à une bande
verticale sur la figure 8. On écarte aussi une bande horizontale
près de d = 0.
En fait, on ne commence l'analyse qu'à partir d'une certaine
distance et on impose une transposition (électronique) de tout
le spectre des fréquences, de telle manière qu'il suffit de
couper ensuite les fréquences proches de zéro. Ce filtrage se
réalise d'une manière dynamique, en utilisant
constamment la valeur instantanée de vs. Autrement
dit, la bande verticale de la figure 8 est déplacée en fonction
de la situation de l'avion en vol et de l'orientation
instantanée du faisceau. La largeur de cette bande est choisie
de telle manière qu'on élimine aussi des échos provenant de
réflecteurs mobiles (voitures, trains,...). Le filtrage est
assuré par le "suiveur de fouillis" et le
"suppresseur de fouillis", mais on prend des
précautions pour ne pas éliminer des échos provenant d'avions,
comme ce serait normalement le cas pour le point 3 de la figure
8.
On réalise donc pour chaque ligne du plan (d,v) un filtrage plus
subtil, régi par un seuil adaptatif. Pour cela, on
groupe trois cases adjacentes et on retient le signal pour une
des cases, s'il y est plus intense que la valeur moyenne dans les
deux autres cases, multiplié par une constante modifiable. C'est
une procédure générale qui réduit les effets du bruit et
permet de maîtriser le fouillis des lobes secondaires. Pour
lever l'ambiguïté des distances, on compare ensuite les
résultats obtenus pour différents trains d'ondes. Cette
procédure est rapide et efficace, mais nous nous demandons ce
qui pourrait se passer pour une masse d'air humide (H). Puisqu'un
nuage invisible est pratiquement immobile par rapport au sol, la
grandeur de sa vitesse v' par rapport au F-16 est proche de la
vitesse vs de la portion du sol que le faisceau éclaire en même
temps. L'écho devrait être éliminé, à moins que...
La vitesse Doppler d'un nuage invisible est modifiée
En 1994, j'ai réalisé que le radar des F-16 peut être induit
en erreur, parce que le concept usuel de l'effet Doppler n'est
pas assez général. On a l'habitude de considérer un
réflecteur unique mais la rétrodiffusion des ondes radar par un
nuage invisible conduit à une situation plus compliquée.
Examinons ce problème d'une manière simple, mais rigoureuse. Si
l'on préfère, on peut passer directement au titre suivant, bien
que l'argumentation que je présente ici soit capitale pour
évaluer les faits observés.
Considérons un faisceau radar qui traverse une suite de surfaces
où l'humidité relative de l'air varie pratiquement de manière
discontinue. Ces surfaces sont situées à des distances L1,
L2, L3,.. LN du radar (figure
9). Nous supposons qu'elles sont perpendiculaires à la direction
du faisceau, que l'humidité est homogène dans chacune des
portions intermédiaires et qu'elle est négligeable devant L1
et derrière LN. Ce modèle est simple et met en
évidence tout ce qui est essentiel. Comme l'indique la figure 9,
l'onde incidente subit une réflexion partielle à
toutes les interfaces.
Figure 9 : Réflexions partielles à des surfaces où la
vitesse de propagation varie brusquement.
La vitesse de propagation des ondes radar est
constante dans chacune des portions considérées. La
grandeur de la vitesse y est donnée par c/n, où c est la
vitesse des ondes électromagnétiques dans le vide, tandis que n
est l'indice de réfraction. On peut dire que n = 1+e, où e est
très petit par rapport à 1, mais proportionnel à la densité
des molécules d'eau. A chacune des interfaces où le degré
d'humidité varie brusquement, on doit considérer une onde
incidente, une onde réfléchie et une onde transmise. Les
intensités respectives sont déterminées par deux conditions de
raccordement, exprimant le fait que l'énergie et le flux
d'énergie doivent avoir une valeur unique.
Considérons ce qui se passe à la distance Ls. Devant
cette interface, l'indice de réfraction est 1+es et derrière cette interface,
il est 1+es+1. L'amplitude
de l'onde réfléchie est alors Bs = asA,
où as est égal à la moitié de la différence entre
les indices de réfraction devant et derrière l'interface. Ceci
peut être démontré à partir des conditions de raccordement
pour une incidence normale et n » 1.
Il en résulte que as = (es-es+1) /2. Bien que ce coefficient
soit très petit, nous le retenons, puisqu'il ne faut pas
l'ajouter à un terme beaucoup plus grand. Ce n'est pas le cas
pour l'onde transmise. Sa modification est négligeable. En
pratique, As = A et cela pour chacune des interfaces.
Les ondes réfléchies traversent également les interfaces sans
modifications, bien qu'en général, il faudrait considérer des
réflexions multiples. Le radar reçoit donc la somme des
ondes réfléchies aux différentes interfaces.
Le résultat dépend des intensités des "ondes
partielles" et de leurs phases respectives. En général, il
y aura des interférences. L'onde réfléchie en Ls
aura parcouru une distance égale à 2Ls, en
effectuant un aller-retour. La vitesse de propagation est partout
pratiquement égale à c. Le déphasage de l'onde réfléchie en
Ls par rapport à l'onde émise est donc égal à fs = (w/c)
2Ls. Si l'on pose A = 1, on peut représenter chacune
des ondes réfléchies par un petit vecteur de grandeur as,
tournant à la même vitesse angulaire w
que le vecteur caractéristique de l'onde émise, mais avec un
déphasage fs. Tous ces
vecteurs s'ajoutent les uns aux autres, comme le montre la figure
10.
Figure 10 : Les ondes réfléchies peuvent interférer d'un
manière assez constructive.
Les petits vecteurs pourraient être très
nombreux et juxtaposés dans n'importe quel ordre, mais pour la
clarté j'en ai représenté seulement un petit nombre et je les
ai placés dans un ordre tel que l'angle de phase augmente
progressivement. La somme de tous ces vecteurs est un vecteur de
grandeur r et de phase f. Le radar ne
fait pas de différence entre la somme d'un grand nombre d'ondes
réfléchies à différents endroits et une onde renvoyée par un
réflecteur unique. Il suffit maintenant de considérer la figure
10, pour que tout ce qui est essentiel "saute aux
yeux".
Il faut que la grandeur r du vecteur résultant soit assez grande
pour que le radar puisse détecter le signal renvoyé. Ce ne sera
pas toujours le cas, puisque les petits vecteurs peuvent avoir
des orientations quelconques. Ceci s'applique également à des
installations radar au sol. Les radars militaires sont
dotés d'un faisceau assez fin, mais ils ont une grande
sensibilité ou capacité de discrimination par rapport au bruit.
Ils captent donc ces échos, mais pas à chaque tour de
l'antenne. Les radars aéroportés les captent également de
temps en temps. L'intensité du signal reçu sera maximale quand
tous les petits vecteurs sont alignés, mais la vitesse Doppler
dépend de la dérivée df/dt et donc
des variations instantanées des orientations des petits
vecteurs!
Considérons le cas d'une seule masse d'air humide homogène,
caractérisée par n = 1+e. Il y aura
des réflexions partielles à l'entrée (avec a1 = -e/2) et à la sortie (avec a2 = e/2). Le résultat de la superposition est
nul quand les deux petits vecteurs sont opposés, ce qui arrive
quand f1 = f2 = 0 (ou un multiple entier de
21). La somme est maximale par contre quand f1 et f2
diffèrent de 1 (ou d'un multiple impair de 1).
D'une manière générale, quand il y a un grand nombre de
réflexions partielles, la phase f du
vecteur résultant sera très sensible aux phases fs des petits vecteurs. Cela peut
s'écrire de manière analytique, puisque le dessin de la figure
10 est équivalent à la somme
r eif = a1eif1 + a2eif2 +... + aneifn = Ss aseifs.
S'il suffisait de considérer la somme des coefficients as, on pourrait dire qu'elle est nulle (puisque qu'on monte ou descend à chaque pas pour revenir finalement à zéro), mais il faut tenir compte des valeurs de fs. La vitesse Doppler v est définie par df/dt = (2v/c) w. Si l'on suppose que les coefficients as restent pratiquement constants, tandis que les longueurs Ls varient à la vitesse vs, il suffit de dériver l'expression ci-dessus pour voir que la vitesse Doppler est déterminée par la relation
v (Ss aseifs) = Ss vsaseifs.
Si toutes les vitesses étaient identiques (vs
= v'), il en résulterait que la vitesse instantanée serait
égale à la vitesse du déplacement global (v = v'). C'est le
cas d'une "cible dure", mais nous considérons celui
d'une "cible molle", susceptible de se déformer en de
nombreux endroits. La vitesse Doppler d'un nuage invisible
n'est donc pas nécessairement égale à sa vitesse moyenne.
Il faut considérer la vitesse Doppler instantanée
Le résultat essentiel est que le radar reçoit un signal qui est
la somme de toutes les ondes réfléchies en des endroits où
l'humidité de l'air varie assez brusquement. Cela donne lieu à
des interférences ! L'intensité du signal résultant détermine
la probabilité de détection, tandis que la vitesse
Doppler du nuage invisible est déterminée par la variation
instantanée de la phase (df/dt).
A première vue, on pourrait penser que même des turbulences
assez violentes à l'intérieur d'une masse d'air humide
n'auraient aucune importance, puisque la valeur moyenne des
écarts par rapport à la vitesse moyenne devrait s'annuler. Il
m'est revenu indirectement que Jean-Pierre Petit utilisait cet
argument, mais il n'est pas correct. En effet, le radar des F-16
détermine la vitesse Doppler au moyen des mesures effectuées
pendant un intervalle de temps extrêmement petit. Il est infinitésimal
par rapport à l'échelle de temps qu'il faudrait considérer
pour obtenir une valeur moyenne.
Quand on considère seulement la probabilité de détection,
il faut considérer par contre la valeur moyenne de la grandeur r
du vecteur résultant sur la figure 10 , en supposant que les
petits vecteurs varient d'une manière aléatoire. On peut
démontrer que la distribution des probabilités pour aboutir
après N déplacements aléatoires à telle ou telle distance r
du point de départ correspond à une "courbe en
cloche" de Gauss, centrée sur le point de départ, mais le
déplacement moyen après N pas n'est pas nul. Il augmente au
contraire, pour des pas de même grandeur et d'orientation
quelconque, comme la racine carrée de N. Un marin qui se
déplace en étant complètement soûl, tend à s'écarter de son
point de départ. Il en est de même pour le "mouvement
brownien", c'est-à-dire le déplacement moyen d'une
particule très petite, mais visible au microscope optique, quand
elle est bousculée par l'agitation thermique du fluide qui la
contient.
Le radar d'un F-16 ne parvient pas toujours à détecter l'onde
renvoyée par un nuage invisible, parce que les ondes partielles
qui sont renvoyées aux endroits où l'humidité varie
brusquement peuvent interférer de manière destructive. Quand il
détecte un signal, il attribuera à la source de l'écho une
distance réaliste (déterminée par le temps de parcours des
impulsions), mais une vitesse instantanée qui est en
général différente de la vitesse moyenne (v' sur la figure 7).
Cet écho ne sera pas toujours éliminé par le filtrage
électronique, défini par la bande verticale de la figure 8.
Raisonnements apparentés
J'ai été amené à développer cette théorie pour résoudre le
problème posé par les enregistrements radar des F-16 au cours
de la nuit du 30/31 mars 1990. Je n'avais rien vu de semblable,
mais je n'exclus pas que cela puisse exister. Si c'était le cas,
je serais ravi de l'apprendre. J'ai présenté cette
argumentation et en particulier les deux dernières relations
analytiques le 27 mars 1994 à Philip Klass. Cet auteur
américain, coéditeur de la revue Aviation Week & Space
Technology, s'oppose d'une manière acharnée à l'idée que
le phénomène OVNI puisse être réel et poser des questions
plus fondamentales que celles qu'il envisage. D'après lui,
toutes les observations d'OVNI doivent être explicables
au moyen de processus naturels ou des erreurs de perception ou
même simplement des effets de l'imagination.
Philip Klass me demandait de lui céder l'enregistrement radar
des F-16, pour qu'il puisse le soumettre à des spécialistes de
Westinghouse, le constructeur du radar des F-16. Je lui ai
répondu que ce film appartient à la FAB, mais je lui ai
communiqué le résultat de mon analyse. Je n'ai jamais eu de
réaction de sa part, probablement parce que j'avais ajouté que
la vague belge était quand même à prendre au sérieux, à
cause des nombreuses observations visuelles rapprochées.
J'ai trouvé tout récemment un livre18
qui résume la théorie usuelle pour les "anges radar dans
une atmosphère transparente". On y fait également appel à
des variations de l'indice de réfraction par suite de la
présence de vapeur d'eau (I.396), mais on se limite au problème
de la détection. On affirme que l'intensité du signal
rétrodiffusé est proportionnelle à la valeur moyenne du
carré des fluctuations de l'indice de réfraction. Ce n'est
pas la moyenne des fluctuations, mais de leurs carrés. Elle
n'est donc pas nulle pour des fluctuations aléatoires!
Un autre chapitre du même livre19
est consacré aux résultats obtenus pour l'étude des
précipitations au moyen d'un radar Doppler à impulsions.
Chacune des gouttes de pluie conduit à une faible
rétrodiffusion de l'onde radar et la sommation de toutes ces
ondes donne également lieu à des interférences. Il était
impressionnant pour moi de voir qu'on avait effectivement mesuré
des spectres pour la vitesse Doppler des gouttes de pluie, mais
les fluctuations sont petites (quelques m/s). Si j'avais connu ce
résultat en 1994, je n'aurais peut-être pas jugé utile
d'avancer l'explication proposée, puisque des modifications de
la vitesse Doppler instantanée aussi faibles n'auraient pas
suffi pour déjouer les filtres électroniques des radars des
F-16.
Notons cependant que les vitesses de chute des gouttes de pluie
dépendent surtout de leurs tailles qui ne varient que dans de
faibles proportions. Pour des réflexions partielles par des
nuages invisibles, il faudra considérer les mouvements
instantanés de groupes de molécules à l'échelle du
millimètre. Je ne peux pas dire a priori quel devrait
être l'ordre de grandeur des fluctuations de la vitesse Doppler
instantanée. Il doit être déterminé à partir des faits
observés. C'est ce que nous ferrons au chapitre suivant.
Bien que le modèle que j'ai présenté pour rendre compte des
mystérieux enregistrements radar des F-16 était apparemment
osé, il apparaît maintenant qu'il n'était pas extravagant. Il
a surtout l'avantage d'être conceptuellement plus simple que le
modèle habituel, où l'essentiel se cache derière une formule.
Il permet de comprendre facilement pourquoi la vitesse Doppler
instantanée n'est pas la vitesse moyenne. Le modèle des
turbulences a été utilisé pour rendre compte de la
rétrodiffusion par les surfaces supérieures et latérales des
"bulles de convection" dans une atmosphère optiquement
transparente20. On a même construit
des radars Doppler spécialement adaptés à ce type de mesures21,
puisque les fluctuations de l'indice de réfraction sont
"d'excellents traceurs de la structure et de la dynamique
atmosphérique". Passons maintenant à la confrontation
entre la théorie et l'expérience.
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