MENACE(S) SUR LE SEPRA ?
Par Thibaut Canuti*
P.S: J'ai personnellement ajouté quelques notes en bas de page

Jean-Jacques Velasco - © Jean-Pierre Segonnes, SOS OVNI Sud-Ouest (image recadrée)
Lhistoire du GEPAN / SEPRA
est symptomatique du traitement du fait ovni par les Etats. Cette
institution originale, qui aura fait avancer la recherche
scientifique plus quaucune autre structure gouvernementale
au monde, semble connaître une nouvelle tourmente
administrative. Un article du « Figaro »1
faisait récemment référence à « des pressions internes
au CNES (Centre national dEtudes spatiales) pour supprimer
le SEPRA (Service dEtudes des Phénomènes rares
aérospatiaux) ».
Gérard Brachet, directeur du CNES, nest
pas le premier à souhaiter la disparition de la vénérable
institution ufologique. Pour comprendre les enjeux de ce débat,
il convient de se plonger dans lhistoire française de
létude des ovnis2.
En 1954, la France est confrontée à sa première grande vague
dovnis contemporaine. De Gaulle lui même est très
intrigué par lobservation collective de Tananarive3.
La presse et lopinion sen émeuvent, une question est
officiellement posée à lAssemblée nationale4.
En 1974, un an après la seconde grande vague dovnis
française et mondiale, le ministre des Armées, Robert
Galley, consent à répondre aux questions du grand
ufologue dalors, Jean-Claude Bourret5
- dont on ne dira jamais assez limportance quil eut
pour la popularisation du phénomène ovni - , reconnaissant
lexistence irréfutable de « phénomènes inexpliqués
» et plaidant pour une plus grande « ouverture
desprit » à légard de ces manifestations.
En 1976, le colonel Alexis, du Bureau
Prospectives et Etudes de lArmée de lAir qui
centralise alors tous les rapports dovnis et a initié les
premières statistiques sur le phénomène, reconnaît à son
tour lexistence dun reliquat dobservations
parfaitement inexplicables6. La même année,
danciens auditeurs de lI.H.E.D.N. (Institut des
Hautes Etudes de la Défense Nationale), conscients de
limportance de ces faits pour la population civile comme en
matière de stratégie et de Défense, effectuent un premier
point sur létude des ovnis. Leur rapport, rendu le 20 juin
1977, sera publié en 1978 dans la revue n°11 de
linstitut.
Malgré cette apparence
démocratique dans le traitement du fait ovni, une certaine
duplicité des pouvoirs publics est déjà en uvre, même
si la politique de secret naura pas en France la même
importance quaux Etats-Unis ou en Angleterre. Certains cas
sont déjà soigneusement classés « Secret-défense »,
même si certains enquêteurs du GEPA (Groupement dEtudes
des Phénomènes Aériens), en ont connaissance et que
linformation circule dans un public restreint.
Cest dans ce contexte quest créé au CNES en 1977,
le GEPAN, (Groupement dEtudes des phénomènes
aérospatiaux non-identifiés), lequel rend hommage jusque dans
son appellation au GEPA qui cesse dès lors son activité. Claude
Poher, ingénieur, directeur au CNES de la division
Fusées-Sondes, en prend la responsabilité. Lhomme a été
convaincu par l'astronome Allen Hynek de
lexistence du problème ovni et de la duplicité de la
commission Condon7 chargée de létudier. Il
initie alors ses premières recherches statistiques sur le sujet,
rencontre et échange avec tous les grands spécialistes de la
question (Hynek, Meessen, Guérin, Vallée etc.). Frère du
président de lAssemblée nationale, il use de toute son
influence avec succès.
Les objectifs principaux du GEPAN
étaient alors les suivants :
- répondre à la curiosité et à linquiétude publique en
matière dovnis.
- accroître la connaissance scientifique relative à
lenvironnement aérospatial.
- vérifier léventualité dune menace en terme de
Défense.
Lâge dor du GEPAN, de 1977 à 1979, va voir
linstitution élaborer une méthodologie appropriée sous
le regard dun conseil scientifique composé dune
dizaine de membres. Cest lépoque de travaux
statistiques rigoureux, dune politique de coopération avec
tous les organismes civils et militaires concernés. En 1979, Alain
Esterle succède à Claude Poher. La démission de ce
dernier, annoncée dès 1978 intrigua le petit monde de
lufologie. Officiellement, Claude Poher sétait
découvert une passion pour le nautisme, mais certains
observateurs affirmèrent quil quittait linstitution,
pressentant que celle-ci allait perdre de ses moyens et de son
indépendance.
Son successeur, polytechnicien et ingénieur mathématicien au
CNES, se coupe du monde des associations ufologiques, ce qui tend
à accroître la défiance des spécialistes à légard du
GEPAN. Lépoque, avec laffaire emblématique de
Cergy-Pontoise8, est alors à lexplication
psycho-sociologique. Le courant gagne en même temps beaucoup
dacteurs de lufologie elle même avec des personnages
tels que Michel Monnerie. Cest
lépoque de la rupture avec de grands noms de
lufologie, Pierre Guérin qui confie à Robert
Roussel ses doutes sur la tournure de linstitution
ou Jean-Pierre Petit qui entre en conflit ouvert
avec le GEPAN au sujet de laffaire MHD
(Magnéto-Hydro-Dynamique). Malgré tout, des cas très bien
investigués, comme laffaire Christelle9,
continuent de plaider pour la réalité et la matérialité du
phénomène. La phase dite « méthodologique » du
GEPAN prend fin en 1983, date à laquelle Jean-Jacques
Velasco, lactuel responsable de linstitution
prend ses fonctions.

Claude Poher (image recadrée)
Diplômé dun brevet de
technicien supérieur en optique, lhomme a été engagé
par Esterle pour développer un projet visant à concevoir un
instrument destiné à lanalyse et à la reconstitution des
stimuli optiques rapportés par les témoins dovnis10.
Il sera promu par la suite Ingénieur en interne.
Le GEPAN entre alors dans une phase de sommeil en même temps que
les directions successives du CNES vont le délester
progressivement de ses moyens. Lun des membres du Conseil
scientifique, Christian Perrin de Brichambaut,
inspecteur général de la Météorologie nationale, réclamera
jusquà sa mort la poursuite des travaux du Conseil. Sur
son lit de mort il rédigera un testament reconnaissant la
validité de lhypothèse extraterrestre qui paraitra dans
la revue « Sciences-Frontières »11.
En décembre 1988, le GEPAN devient le SEPRA (Service de rentrée
des phénomènes atmosphériques). Bien que la composante OVNI
demeure lapanage du service, léquipe est réduite à
J.J Velasco, un assistant et une secrétaire. Si les notes
techniques et le conseil scientifique disparaissent
définitivement, les accords conclus entre linstitution et
la gendarmerie, larmée de lAir, lAviation
civile et diverses autres structures restent opérationnelles. De
surcroit, Velasco recevra dès lors laide discrète de
différentes personnalités. Cest de cette époque que date
la politique de discrétion de cette organisation qui a été
souvent accusée de débunking et de nêtre finalement
quun outil embarrassant au service du secret militaire. La
situation est en fait beaucoup plus complexe. J.J. Velasco a
depuis régulièrement communiqué sur le sujet. En 1993, le
livre co-écrit avec J.C. Bourret et préfacé par
lastrophysicien J-C Ribes, « Ovnis :
La science avance »12, reconnaît
lexistence de cas non-identifiés et la probabilité de
lhypothèse extraterrestre. Avec sa « Lettre ouverte
aux sceptiques »13, le responsable du SEPRA
réaffirme une nouvelle fois sa position. Présent sur de
nombreux plateaux de télévision, cité en exemple en 1997 au
cours du colloque de Pocantico de la commission Sturrock
pour la qualité de ses présentations et le sérieux de son
organisation14J.J. Velasco na pas démérité
dans sa fonction, malgré les contraintes inhérentes à sa
position de fonctionnaire. La structure est même prise en
modèle pour linstauration à létranger de
commissions officielles détudes du fait ovni, comme par
exemple récemment pour le Pérou15.
La même année, le SEPRA prend sa
forme actuelle et se débarrasse de sa fonction détudes
des rentrées atmosphériques pour se consacrer aux «
phénomènes rares atmosphériques », terminologie fourre-tout,
permettant de ne pas heurter la susceptibilité des négateurs du
fait ovni. Malgré les attaques que le responsable de cette
organisation doit subir de son autorité de tutelle, comme
dune certaine frange du petit monde de lufologie
déçue par les grands espoirs nourries au moment des premières
années du GEPAN, il semble que linstitution ne soit pas
prête de mourir.
En effet, selon le rapport remis en interne début 2002 par
François Louange, PDG de lentreprise Fleximage et très
intéressé à létude du fait ovni, le SEPRA doit non
seulement poursuivre ses activités pour répondre aux attentes
du public et continuer les études entreprises, mais
létude préconise également un accroissement substantiel
de ses moyens qui permettrait de reprendre la politique de
communication du service. Les partenaires institutionnels ainsi
que la trentaine de personnalités scientifiques interrogés par
Louange saccordent sur ce point.
Si ce rapport semble être resté lettre morte du fait de
turbulences internes au CNES et de la nomination dAlain
Bensoussan, hostile au SEPRA, la survie de ce service
semble assurée malgré lexpectative dans laquelle se
trouve actuellement Velasco quant aux nouvelles orientations de
lagence spatiale française. La volonté politique de
dissoudre un tel service nest pas dactualité dans la
mesure où les conséquences médiatiques dune telle action
seraient insoupçonnées. On sait que le rapport COMETA16
qui défraya récemment la chronique fut remis à toutes les
personnalité clefs du gouvernement. Jacques Chirac notamment y
porterait un grand intérêt et Lionel Jospin reçut des mains de
Velasco au cours dun passage à laéroport de
Toulouse-Blagnac, le rapport des anciens auditeurs de
lIHEDN qui préconisait tout au contraire le renforcement
des structures existantes.

Lt.-Col. Gaston Alexis
Les menaces que le GEPAN/SEPRA a toujours subi dans son histoire, sont donc plus symptomatiques de la gêne que le sujet soulève invariablement dans les milieux politiques et scientifiques, que réellement sérieuses. Bien que les adversaires déclarés du service du CNES soient nombreux, surtout parmi les ufologues qui lui reprochent son inaction, la politique de non-collaboration avec les groupements privés et le refus de prendre en compte des événements pourtant plus que troublants tels que ceux du 5 novembre 199017, il est plus que probable quaucun gouvernement nosera mettre à mort un service qui ne mobilise de toutes manières quune seule et unique personne. Le risque serait trop grand que le public voit dans ce geste un symbole du mutisme et de la tentation du secret de lEtat.
*Thibaut CANUTI est Bibliothécaire d'Etat et titulaire d'une maîtrise d'histoire - E-mail: tcanuti@libertysurf.fr
© - Toute reproduction nécessite l'accord de l'auteur
NOTES: (Ph. Huleux)
1 - Article de Fabrice Nodé-Langlois publié dans l'édition du Figaro du 20/11/02.
2 - Voir aussi à ce propos cet article de Gildas Bourdais: http://www.ufocom.org/pages/v_fr/m_articles/GEPAN_au_SEPRA.htm
3 - Tananarive (Madagascar) - Observation du 16 août 1954 - Voir: Lumières dans la Nuit n°328, juillet-août 1994, pp.5-15 - VSD Hors-Série n°1, juillet 1998, pp.16-17.
4 - Un certain René Dejean, député de l'Ariège, adressera en 1954 une question écrite au président du Conseil, lui demandant des explications sur les nombreuses observations qui ont cours en plein coeur de l'hexagone. C'est notamment au cours de cette fameuse vague de 1954 qu'est organisée une réunion de deux heures au sein du cabinet du premier ministre de l'époque, Pierre Mendès-France. En plus de ce dernier sont réunis M. Temple, ministre de la Défense Nationale ainsi que ses trois secrétaires d'Etat (à la Guerre, la Marine et l'Air). De cette réunion sortira plusieurs décisions, notamment la création d'une commission secrète dès mi-octobre 1954 (son existence sera rendue publique au Journal Officiel du 12 janvier 1955). Informellement baptisé SEMOC (Section d'Etude des Mystérieux Objets Célestes), la commission dépend du Bureau du Service Scientifique de l'Etat-major de l'Armée de l'Air (EMAA) et est dirigée par le Lt.-Col. Richard Martin. Son objectif est de centraliser les observations en collaboration avec la Gendarmerie et la Défense Aérienne du Territoire (DAT). La commission sera mystérieusement mise en sommeil en 1955, information rendue "à titre personnel" par le responsable du bureau scientifique de l'EMAA, le Col. Poncet, dans une lettre datée du 21 décembre 1955 adressée à un personnage clef de la scène ufologique de l'époque, Jimmy Guieu - Voir: Histoire secrète de l'antigravité: l'effet Biefeld Brown, de Alexandre Szames, Ed. A.S., 1998, p.72 (note en bas de page) - Black-out sur les soucoupes volantes, de Jimmy Guieu, Ed. Fleuve Noir, 1956 (réédité en 1972 aux Ed. Omnium Littéraire).
5 - Entretien radiophonique diffusé le 21 février 1974 à 20h30 sur France-Inter - Voir: La nouvelle vague des soucoupes volantes, de Jean-Claude Bourret, Ed. France-Empire, 1974, pp.83-87
6 - Voir: Phénomènes Spatiaux n°48, juin 1976: A propos d'un phénomène spatial non identifié dénommé "OVNI", par le Lt.-Col. Gaston Alexis, Chef du Bureau de Prospective et d'Etudes de l'Etat-Major de l'Armée de l'Air. L'article indique que le volume des témoignages faisant état de phénomènes inexpliqués couvrant la période 1951-1975 (les observations de type OVNI ont commencé à être collectées dès 1951 par le ministère de l'Air) représente un total de 150 cas environ, ce qui représente 8% du volume initial des témoignages.
7 - On peut consulter la publication intégrale du rapport émanant de cette commission sur le site du National Capital Area Skeptics (NCAS) : http://www.ncas.org/condon/
8 - Voir: Note Technique n°6 (sous-titre: "A propos d'une disparition" - Enquête GEPAN n°79/07) du GEPAN.
9 - A écouter en Real-Audio: http://www.ufocom.org/pages/v_fr/m_audio/index.html [2. Les Secrets du Mystère (émission sur Sud-Radio) - ligne 1]
10 - Cet instrument, baptisé le SIMOVNI ("simulation de mouvement d'ovni"), permettait de reconstituer, en conformité avec les indications du ou des témoin(s), les déplacements, vitesses...etc, du phénomène observé.

Le SIMOVNI - © GEPAN
11 - "Science Frontières" n°22, Août-septembre 1997, pp.8-15.
12 - "Ovnis: La science avance", de Jean-Claude Bourret et Jean-Jacques Velasco, Ed. Robert Laffont, 1993.
13 - "Science Frontières" n°29, Mars 1998, pp.16-22.
14 - Voir à ce sujet "La science face à l'énigme des OVNIS" (titre original: "The UFO Enigma", Ed. Warner Books Inc., 1999) ouvrage écrit par Peter A.Sturrock, Ed. Presses du Châtelet, 2002.
15 - Certains autres pays ont également engagé des commissions officielles sur l'étude du phénomène OVNI, tels le Chili (voir VSD Hors-Série n°2, Juin 2000) ou bien encore la République des Philippines (voir VSD Hors-série n°4, Juin 2002).
16 - "Les OVNI et la Défense: à quoi doit-on se préparer ?", COMETA, VSD-Hors-série, Juillet 1999 - Une seconde publication doit sortir le 26 juin 2003 aux Ed. Du Rocher.
17 - Voir: http://home.nordnet.fr/~phuleux/5novembr.htm