Réaction de Jean-Pierre PETIT, directeur de recherche au CNRS, au sujet du documentaire diffusé le 09 septembre 2001 sur France 2

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J.P. PETIT

http://www.jp-petit.org/

Commentaire sur le film diffusé le 9 septembre 2001 sur France 2, intitulé :

OVNI, le secret Américain

" Quand la montagne accouche d'une souris "

....Un film de 90 minutes, annoncé à son de trompe, préalablement diffusé dans la salle de projection privée du ... Sénat Français, au printemps 2001, a été présenté le 9 septembre de cette même année, sur la chaine France 2, à 22 heures 35. Ci-après, l'invitation qui avait circulé au printemps :

Il était dit qu'on demandait aux éventuels spectateurs de ne pas manquer les cinq premières minutes, présentées comme "capitales". Après avoir vu le document, nous nous sommes en vain demandé de quoi l'auteur du film avait bien pu parler. En fait, depuis 25 ans que les médias diffusent des dossiers sur ce sujet, dans des intentions diverses, c'est probablement le plus ennuyeux qu’ils nous aient été donné de voir. Ce film est totalement vide. Au plan technique c'est au niveau d'une vidéo d'amateur, décrivant un voyage de vacances, indigent, sur tous les plans, et on se demande comment on a pu inciter des politiques et des décideurs à venir contempler une telle nullité. A la fin de l'émission, les différentes personnes présentes échangeaient des informations.

- Moi, j'ai un parent qui est militaire de carrière de haut rang. Si on l'avait incité à venir regarder un document aussi nul, il aurait aussitôt demandé si on ne s'était pas payé sa tête...

- Oui, mais ne crois-tu pas que cette nullité est voulue ? En fait, un tel film produit un résultat très net : il tend à démontrer que le sujet est totalement inintéressant. Et, sur ce plan, la démonstration est sans faille. N'importe quel amateur aurait mieux fait, avec de simples documents d'archives.

- Je crois que vous voyez de la malice là où il n'y en a pas. Ce film est simplement à l'image des gens qui, "dans les hautes sphères de notre pays" se préoccupent d'ovnis. Il est nul, parce que ces gens sont nuls. Cela me rappelle une rédaction qu'on avait un jour demandée à une jeune fille de la haute société, en lui demandant de décrire une famille pauvre. Celle-ci avait écrit : "C'était une famille très pauvre : le père était pauvre, la mère était pauvre, les enfants étaient pauvres, le maître d'hôtel était pauvre, le chauffeur était pauvre, la nurse et le gardien étaient pauvres...". En paraphrasant, on pourrait écrire : "C'était un film très nul : le caméraman était nul, l'auteur du commentaire (qui a préféré rester anonyme, et il a eu raison) était nul, le documentaliste était nul, le discours des intervenants était nul, les images étaient nulles".

- En tout cas, je n'ai retiré qu'une seule conclusion de ce film : les petits gris semblent circuler préférentiellement en camion.

- Techniquement, c'est effarant. Au cours du périple Américain, on a l'impression que le caméraman s'ennuie. Il filme ce qu'il voit par la fenêtre de la voiture : beaucoup de camions pleins de chromes, des motards, des maisons peintes de différentes couleurs, des drugstores. Il y a même de longues séquences où on voit deux personnes déjeuner. L'une est de dos, l'autre de face. Ils se passent et se repassent silencieusement un plateau de fromage. A Toulouse, le tenancier de la "boutique ovni Française" a l'air de s'ennuyer profondément. Au moment où le commentaire annonce "nous avons de la chance, un ovni vient d'être aperçu", on le voit mettant en œuvre sa méthodologie, auprès des gendarmes : "Est-ce que les témoins boit ?". "Euh, non, pas spécialement...", répond le pandore. Fin de la séquence : le responsable classe le dossier dans un tiroir, dans une cave.

Le commentaire du film commence par l'évocation d'une mission au Nouveau Mexique, au voisinage d'un triangle particulièrement brûlant, où se trouve le site "Trinity", là où fut mise à feu la première bombe atomique Américaine. Le contact, après un voyage de dix mille kilomètres, est une petite grosse tristounette, qui n'a pas grand chose à nous dire ou nous apprendre, que nous ne savions déjà. Elle est filmée de profil, conduisant sa voiture, vers quelques destinations inconnues. De temps en temps le caméraman met la caméra entre les pieds, pour obtenir une contre-plongée. Puis il la dirige vers la fenêtre, parce qu'un camion particulièrement bien décoré est en train de doubler. Retour en France : à Valensole, Masse, le célèbre témoin, refuse de se laisser interviewer. Il est donc filmé de loin, au téléobjectif. L'équipe de tournage se rabat sur l'interview du maire, puis d'un quelconque papy, qui termine en suggérant d'aller s'en jeter un au bistrot le plus proche. Le mot "magnétohydrodynamique" est brièvement évoqué par un anglais, filmé à l'intérieur de maquettes de stations spatiales de l'Esa. Un astronome non-identifié, apparemment à la retraite, déroule quelques banalités sur "la vitesse de la lumière" ou "le temps". A tout moment, la montagne accouche d'une souris. Que retirer d'un tel document ? Rien, strictement rien. La société qui l'a produit s'appelle "SPAD" et semble spécialisée dans les petits reportages consacrés à des meetings aériens. On imagine que son gérant est un pilote à la retraite, qui offre à l'occasion à ses anciens camarades, évoluant sur des vieux avions " T6 " de la guerre d'Algérie l'occasion de montrer leurs belles moustaches, leurs casques de cuir d'époque et quelques évolutions aériennes qui, comme 95 % des séquences, n'ont strictement rien à voir avec le sujet du document. Ailleurs, on suit avec la caméra les évolutions d'un chat dans la propriété d'un astrophysicien en retraite.

- Mais, quel est le message d'un tel film ?

- Vous étiez venus voir une montagne et on vous a sorti de la boite une souris. C'est à l'image de la "recherche ovni" en France. Des militaires, en général à la retraite, se réunissent autour d'une table, au "Cercle Inter-Armées", périodiquement et disent :

- Il faudrait faire quelque chose.
- Oui, répond un autre, vous avez parfaitement raison, il faudrait faire quelque chose. Quelqu'un a-t-il une idée ?

Regard circulaire, tour de table, silence.

- On pourrait ... faire un film... lance l'un d'eux.
- Ah oui, ça c'est une bonne idée. Un film pourrait sensibiliser les politiques, et le public.
- Les politiques sont très attentifs à la réaction du public.
- Très juste...

Bruit de fourchettes.

- Vous voyez quelqu'un pour faire ce film ?
- Il y a Machin, qui a une société de production.
- Il est bien, Machin ?
- Ah oui, il est bien...
- Et pour l'argent ?
- Oh, l'argent, ça se trouve toujours.

Tout le monde acquiesce :

- Et ça ne pourrait chiffrer bien haut.

On opine du bonnet avec le sourire.

- Qui pourrait "driver" cette opération ?
- Si vous voulez, moi, je .....
- Vous pourriez ? ......
- J'ai une certaine expérience du sujet.
- Indéniable, et sur vingt cinq années.
- L'homme baisse les yeux avec modestie et discrétion.
- Eh bien, messieurs, je crois que nous pouvons lever la séance. Nous avons un projet. Mon cher G., nous vous faisons entièrement confiance....
- Avant que nous nous quittions, une suggestion.
- Nous vous écoutons.
- Quand le document sera réalisé, je pense qu'une projection privée, sur invitation, au Sénat, pourrait s'avérer utile.
- Une projection, devant des politiques ? Ca c'est une très bonne idée. Et qui pourrait arranger cela ?
- Je pense que ça ne présenterait pas de difficulté. L'année dernière, on a passé le Noël de Mickey et ça a été assez bien accueilli.
- Vous pourriez nous arranger cela ?
- Oh oui, sans problème. Bon, je vois Untel, mardi prochain. Débloquer des fonds ne posera pas de difficulté. Vous, vous voyez vos contacts, vous prévoyez un petit scénario. Et on fait comme ça. Vous nous tenez au courant, n'est-ce pas ?
- Je vous tiens au courant.

Poignées de main, tout le monde se félicite et ce petit monde repart pour une partie de golf avec un ancien ministre, ou une consultation pour un problème de prostate. Tous pensent "nous avons un projet"..."

Le rideau retombe. Comment une chaîne de télévision a-t-elle pu programmer 90 minutes d'une telle médiocrité ? Mystère. Mais nous n'en sommes ni au premier, ni au dernier acte de ce genre de comédie, qui dure dans notre beau pays depuis un quart de siècle. Les petits gris doivent être morts de rire. Et pourtant, le sujet est sérieux. Il faudra bien se décider à l'aborder en allongeant quelques arguments techniques à l'appui, comme on abat un jeu. Oui, les Américains ont bien acquis, dès avant 1947, l'intime conviction que les "ufos" étaient bien d'origine extraterrestre. Ils ont peut être même eu des preuves tangibles de tout cela. De toute façon, point n'était besoin d'avoir mis la main sur des épaves, des corps ou des morceaux de soucoupes volantes. Tous les films pris par les ciné-caméras des avions militaires ne sont pas des montages et des mystifications. Par la suite des "spectres" ou des enregistrements pris par des radars embarqués, souvent fort sophistiqués, des analyses au sol, le recueil de milliers de témoignages, constituent, simplement de par leur nombre, un élément d'appréciation suffisant. On a envoyé des centaines de personnes sur des chaises électriques pour cent fois moins que cela. Alors, que fait-on ? On décide de désinformer, à fond les manettes, pour rester seuls sur le coup, seuls à exploiter la "manne" qui consiste simplement à s'autoriser de se poser des questions en avance sur l'époque. Peut-on voler plus vite que le son sans faire de bruit, peut-on paralyser un être humain à distance avec un "rayon" ? Peut-on altérer les équipements pigmentaires de végétaux avec des micro-ondes, etc. Le but ? Établir une réalité du phénomène ovni ? Pas du tout. Ces gens, qui savent parfaitement à quoi s'en tenir depuis la fin des années quarante, s'en moquent comme de leur première casquette. Il ne s'agit de rien d'autres que de se doter, en s'inspirant de ce dossier fort riche, d'armes nouvelles permettant à l'Oncle Sam de dominer la planète. Quand vous aurez un aperçu du résultat de tous ces "black programs", vous verrez que je ne parle pas à la légère.
Les choses progressèrent lentement au tout début, mais, finalement, au début des années soixante-dix, des idées émergent, venant conforter, si cela était encore nécessaire, la thèse d'incursions extraterrestres. Au passage, imagine-t-on le niveau de secret, les précautions à prendre et l'ampleur des dépenses à envisager pour le black-program du siècle, à côté duquel Manhattan a du ressembler à un jeu d'enfant. Garder un secret aussi énorme pendant un demi-siècle ? Je crois la chose possible, en désinformant. Le public est "hors jeu". Les ufologues sont incompétents, vaniteux et aisément manipulables. La communauté scientifique "moyenne" est toute prête à donner à fond dans ce jeu actif de la désinformation, pour des multiples raisons. Cela permet à des médiocres de se sentir importants. La communauté scientifique, telle une église, tient avant toute chose à ce qu'un secret soit préservé : celui de son ignorance, afin qu'elle puisse conserver son pouvoir sur le public, assurer la continuité de la structure hiérarchique université-recherche, continuer, sans aucun complexe, à "chercher en rond". Les services d'action psychologique de l'Armée Américaine trouvent ainsi des supplétifs zélés, fiables et dociles. Ajoutez un zeste de manipulation, des spécialistes grassement payés pour déclarer, écrire, mentir, mystifier avec un cynisme et une effronterie justifiée par un nationalisme sans faille. Doter le pays d'une suprématie planétaire, n'est-ce pas un des buts les plus nobles, ici-bas ? L'Amérique est le "gendarme de la Terre", le garant des "libertés", le "rempart contre le totalitarisme". Loin de cette agitation, au 51° sous-sol de l'aire 51 ou autre lieu, des gens s'activent. Là, on ne plaisante plus.

- Mettez-moi les meilleurs ! ....

Aux Etats-Unis, c'est ce qu'on fait quand on veut que ça marche, que ça réussisse. Entres les premiers balbutiements de la fission et la bombe A : huit ans. Entres les premiers pétards de "l'année géophysique internationale" et le premier homme sur la Lune : huit autres années. Les yanks, quand ils mettent le paquet, sont sacrément rapides, convenons-en. En Europe, nous avons de multiples talents, nous avons même des génies, mais nous manquons souvent de méthode, d'organisation. S'il s'agit de construire un "avion de chasse Européen", les Allemands se battront pour pouvoir réaliser le train d'atterrissage, les Italiens, le radar, les Français le moteur, ou l'inverse, etc. Et avant même que le premier dessin n'émerge, une énergie considérable aura été gaspillée dans des tensions inutiles, comme aux USA, avant la création de la NASA, quand les marins, les aviateurs et les biffins voulaient chacun leurs fusées. Quand le sujet est déconcertant, chacun attend de voir ce que fait l'autre. Bien sûr, il y a des secteurs d'exception. Les Airbus Français ennuient beaucoup les gens de Boeing. Arianespace, ça ne marche pas trop mal non plus. Mais, dans le secteur militaire, la France, comme toujours, est fin prête pour la guerre précédente. Nos chasseurs sont sans défense face à des tirs lasers, nos torpilles sont encore propulsées avec des hélices et notre porte-avions perdent les leurs.

Admettons-le : sur le plan stratégique, nous, les Européens, avons été couillonnés de belle façon. Un jour, je vous conterai comment. Quand vous saurez quel profit les yankees ont tiré en ayant, à la fin des années quarante, pris le sujet ovni au sérieux, jusqu'où c'est allé, où cela en est actuellement, et quels sont les réels enjeux, vous serez forts surpris. Il ne s'agira pas alors d'étaler des convictions, comme dans ce film indigent, mais des arguments techniques crédibles, convaincants, logiques.

Il y a deux ans une association a sorti un rapport. Inutile de le citer, tout le monde le connaît. Un vrai cri d'alarme, le tocsin. On y évoquait effectivement cette avance que les Américains auraient acquise en s'inspirant du dossier OVNI. Qu'y avait-il derrière cette association ? Des spécialistes de haut niveau ? La phrase ci-après, lue page 36, suffira à vous détromper :

Le fait que les objets observés de près n'aient pas laissé apparaître (ou entendre) de système de refroidissement peut s'expliquer tant que la durée des vols des engins ne dépasse pas quelques dizaines de minutes.

Eh oui, une unique phrase suffit à faire apparaître la trame du vêtement. Derrière, il n'y a rien. L'organisateur de ce rapport de synthèse, à qui nous devons cette perle, est aussi l'auteur du commentaire du film, celui qui a voulu rester anonyme. Le rapport a simplement rapporté quelques centaines de milliers de francs à l'association, en droits, dixit le diffuseur. Avec cet argent, on déjeune, on promène, on invite "des ufologues Chinois", pour échanges de vues.

Nos responsables, à force de nous prendre pour des idiots, à force de jouer les idiots, ont fini par le devenir. C'est le danger qu'il y a de jouer les imbéciles pendant quarante années : on finit par se prendre au jeu. C'est trop tard, c'est fichu et c'est irrattrapable.

Sept 2001

Jean-Pierre Petit
Directeur de recherche au CNRS

 


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