De 1957 à 1969, Jacques Vallée rédigea un journal personnel sur les évènements qu'en tant qu'observateur il jugea les plus intéressants, notamment en ce qui concerne le phénomène OVNI mais aussi sur d'autres sujets. Publié dès 1992 aux Etats-Unis sous le titre "Forbidden science - Journals 1957-1969", il fut republié en français dès 1997 sous le titre "Science interdite - Journal 1957-1969" (O.P. Editions). L'auteur a augmenté cette version française d'un épilogue afin d'apporter un éclairage sur les changements et les évolutions qui se sont manifesté depuis 1969, date à laquelle son journal personnel prend fin. Voici donc ce texte...
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SCIENCE INTERDITE

Jacques Vallée (Copyright : Yves Bosson / Agence Martienne)
JACQUES VALLEE ET LE "MEMORANDUM DE PENTACLE"
Le passage du temps est fortement corrosif. Non seulement il efface de notre
mémoire bien des faits, des dates et des chiffres, mais il érode même notre
impression de ceux qui ont eu un impact sur notre vie et il déforme la vision
que nous avons de nous-mêmes. Un journal, tenu de manière suffisamment
rigoureuse, est une arme formidable pour combattre cette érosion ; mais il rend
aussi nos erreurs plus évidentes, nos échecs plus clairs ; source d'expérience
et d'humilité, il place même les succès dont nous sommes les plus fiers dans la
perspective de réussites bien plus remarquables obtenues par d'autres
personnes.
Le présent volume serait incomplet si nous laissions l'histoire s'arrêter
simplement à l'aube des années 70. Près d'un quart de siècle s'est écoulé
depuis que la dernière ligne de ce journal a été écrite. Il est normal que mes
lecteurs demandent ce que les protagonistes sont devenus, quelles découvertes
ont été faites depuis et comment les événements ici décrits ont déterminé
l'état actuel du problème des OVNI et en influenceront l'avenir. Ces questions
peuvent être rassemblées en cinq rubriques majeures.
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La première question est fondamentale. Elle englobe la réalité et la
nature possible des objets volants non identifiés. La triste vérité est qu'ils
demeurent un mystère aujourd'hui, comme ils l'étaient dans les années 60.
Les principaux cas qui furent enregistrés dans le journal au fur et à mesure
qu'ils se développaient - Socorro, le « gaz des marais » du Michigan,
Monticello, l'enquête sur l'enlèvement des Hill et bien d'autres - furent
suivis d'événements tout aussi sensationnels dans les années 70 et 80. Ces
nouveaux cas, telle la rencontre rapprochée des deux pêcheurs de Pascagoula ou
l'enlèvement de Travis Walton, firent les gros titres et envoyèrent Allen Hynek
sous les projecteurs des médias, pour tomber dans l'oubli quelques semaines
plus tard. Ces cas grossirent les fichiers sans fournir de nouveaux modèles. Au
contraire, le phénomène OVNI semblait prendre un malin plaisir à nous envoyer
des signaux contradictoires.
Une nouvelle analyse sur ordinateur des tendances historiques, que j'effectuai
vers le milieu des années 70, fournit un graphique remarquable montrant des «
vagues » d'activité qui n'avaient rien de périodique. Fred Beckman et le
professeur Price-Williams (de l'Université de Californie à Los Angeles)
découvrirent une ressemblance entre cette évolution et les « schémas de
renforcement » qui sont typiques d'un processus d'entraînement ou
d'apprentissage : le phénomène se comportait comme un système de contrôle
plutôt que comme une expédition de voyageurs extraterrestres.
Nous sommes entourés par des systèmes de contrôle. Certains font partie
intégrante de la nature : l'écologie, les climats, la démographie en sont des
exemples communs ; d'autres sont d'origine sociologique, comme le processus de
l'éducation supérieure, la justice ou les camps de concentration ; d'autres
encore, tels le contrôle d'altitude d'une fusée ou d'un satellite ou simplement
l'humble thermostat sur le mur d'un appartement, sont de construction humaine.
Si le phénomène OVNI représente un système de contrôle, pouvons-nous le tester
pour déterminer s'il est naturel ou artificiel, ouvert ou fermé ? C'est une des
questions les plus intéressantes que l'on puisse poser à propos du phénomène et
elle n'a pas encore reçu de réponse.
La publication de telles idées dans Le Collège invisible, un livre que
je sortis en 1975, polarisa les chercheurs, car la question de la nature
psychique du phénomène devait forcément être soulevée dans la foulée. Or,
c'était une hérésie pour beaucoup de gens qui n'acceptaient que les OVNI en
tôle et en boulons, une notion que nous avions déjà abandonnée. Venant quelques
années après Visa pour la Magonie, la publication du Collège
invisible élargit encore un peu plus la faille qui séparait mon travail de
la ligne du parti des soucoupistes inconditionnels, comme le fossé qui
m'éloignait des sceptiques.
D'un côté, mes collègues scientifiques « savent » ou croient savoir que tout ce
domaine est absurde et que les témoins sont des escrocs ou de mauvais
observateurs victimes d'hallucinations. Quant à mes amis ufologues, de l'autre
côté, ils « savent » avec une conviction égale que les objets en question sont
extraterrestres. Sur la base des données que j'ai accumulées, je ne peux me
ranger ni dans un camp, ni dans l'autre. J'ai donc parfois l'affreuse sensation
d'être le seul être humain qui ne sache pas ce que sont les OVNI.
Les occupants des OVNI décrits par les témoins de rencontres rapprochées sont
désignés sous des termes variés : visiteurs, ufonautes, opérateurs, humanoïdes.
Ils continuent à se comporter comme les monstres absurdes des mauvais
films
d'Hollywood, sans donner le moindre signe que leur présence sur notre planète
soit liée à un processus rationnel quelconque. Il y a pire : parmi les milliers
de cas d'enlèvements qui ont été analysés, aucun modèle ne s'est révélé qui
puisse être mis en corrélation avec une visite d'extraterrestres. La
technologie de ces êtres est un simulacre - un fort mauvais simulacre - de
notions dépassées d'ingénierie ou de biologie humaine. Le véritable mécanisme
de leur fugitivité et de leur absurdité nous échappe clairement. Peut-être
devons-nous y voir le signe que nos théories sont entachées d'erreur ?
Avant de nous lancer dans ce débat, il nous faut une définition plus précise de
ce que la plupart des ufologues entendent par « extraterrestre. » Aujourd'hui,
l'interprétation dominante du terme continue à être donnée au niveau le plus
élémentaire : les OVNI sont considérés comme les vaisseaux spatiaux d'une
civilisation qui aurait évolué sur une autre planète. Leurs pilotes sont
supposés être humanoïdes, généralement des « petits gris » aux grands yeux
noirs qui seraient venus ici vers la date de l'observation de Kenneth Arnold,
en 1947. On nous dit qu'ils s'intéressent aux minéraux terrestres et aux
matériaux biologiques et qu'ils enlèvent des humains pour procréer avec eux.
Tout cela semble presque rationnel. Tous les ufologues ne
suivent pas strictement cette interprétation, bien sûr ; il existe de
nombreuses variantes. Pourtant, ce qui précède représente une bonne
approximation de l'hypothèse « extraterrestre » qui domine la littérature
actuelle en Amérique. Cette imagerie simpliste a été renforcée par plusieurs
grands films comme Rencontres du troisième type (1977), pour lequel le
professeur Hynek était conseiller et E.T,. l'extraterrestre (1982). On
la trouve également dans des documentaires télévisés et des films de
science-fiction innombrables.
Le fait que de nombreux témoins décrivent en fait quelque chose de complètement
différent, qui remonte à une date bien antérieure à 1947 et même au siècle
actuel et ne ressemble que rarement à un vaisseau spatial, a été passé sous
silence. Même quand ils décrivent des êtres extraterrestres, le modèle-type des
humanoïdes nains à peau grise n'est pas nécessairement suivi. Les formes et les
comportements correspondent à une grande variété.
Ma propre spéculation est que les OVNI opèrent dans une réalité
multi-dimensionnelle dont le continuum espace-temps constitue un sous-ensemble.
En ce sens, je ne rejette pas complètement l'idée d'une origine extraterrestre
; mais je crois que la forme d'intelligence représentée par le phénomène peut
coexister avec nous sur terre, tout comme elle peut provenir d'une autre
planète dans notre univers ou même d'un univers parallèle.
La formation scientifique est un lourd fardeau. Mes professeurs m'ont enseigné
que la science commençait par l'aptitude à critiquer les théories, même les
miennes. Mais le simple fait de remettre en question l'origine extraterrestre
des OVNI est perçu comme une trahison par ceux qui ont besoin de croire au
contact extraterrestre pour leur confort personnel. Ces gens-là
prétendent qu'ils cherchent la vérité scientifique, mais ils sont tout
bonnement en train de créer un dogme de plus.
Mon refus obstiné de suivre toute ligne de parti a créé une confusion
regrettable au cours des années. Inévitablement, on m'a attribué diverses
théories absurdes, ainsi que des déclarations que je n'ai jamais faites. Par
exemple, quand j'ai avancé que le phénomène OVNI était en partie de nature
psychique, on a voulu entendre que j'accusais les témoins d'être les victimes
de simples illusions, ce que je n'ai jamais dit, écrit ou pensé. Plus tard, mon
observation selon laquelle certains cas étaient manipulés par des sectes,
souvent inspirées par des services de renseignement, a été déformée. On a
prétendu que j'avais renié mes écrits précédents pour attribuer toutes les «
soucoupes volantes » à des prototypes humains ou à des outils de manipulation
psychologique. Je n'ai jamais dit pareille chose.
Pour clarifier la question une fois pour toutes, je répète ici ma position sur
le phénomène, position qui est dans la ligne de tout ce que j'ai précédemment
écrit :
Le phénomène OVNI existe. Il a été avec nous tout au long de
l'histoire. Il est de nature physique et reste inexpliqué pour la science
contemporaine. Il représente un niveau de conscience que nous n'avons pas
encore reconnu et qui est capable de manipuler des dimensions qui dépassent le
temps et l'espace tels que nous les représentons. Il affecte notre propre
conscience humaine d'une manière que nous ne comprenons pas et il se comporte
globalement comme un système de contrôle.
Parce qu'il peut manipuler notre conscience de manière inconnue, le phénomène
produit aussi des effets que nous ne pouvons décrire que comme paranormaux. Je
crois, comme Allen Hynek, que la science humaine d'un siècle à venir fournira
l'explication de ces effets. Aimé Michel est resté en désaccord avec moi sur ce
point : jamais un chien, même dans un siècle à venir, ne comprendra la
relativité d'Einstein, parce qu'il manque au cerveau du chien la structure
requise.
Sommes-nous dans la même position que le chien ? C'est, là encore, une
importante question non résolue.
Le phénomène OVNI joue un rôle important dans de nombreuses traditions
mythologiques. Il a affecté nos religions et nos vues modernes sur l'univers.
Il se peut qu'il nous trompe par les images qu'il nous présente, masqué comme
il l'est sous différents déguisements dans différentes cultures : Dieu pour les
anciens Hébreux ou pour les Mésopotamiens, elfe ou sylphe pour les chroniqueurs
médiévaux, démon pour les Inquisiteurs chrétiens. Il a pu également se
manifester sous la forme de fantôme ou d'esprit frappeur devant nos grands
pères à la fin du XIXe siècle ou sous l'aspect de la Vierge Marie pour les
dévots catholiques. Aujourd'hui, au sein de la civilisation technologique de la
fin du XXe siècle, nous observons un phénomène qui surpasse nos astronautes et
leurs brillantes combinaisons ou encore les nains à grosse tête de la
science-fiction classique.
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La seconde question que cet épilogue doit traiter est la réaction du
monde scientifique devant le phénomène. Et là encore, peu de choses ont changé
depuis la rédaction du journal.
Si l'Armée de l'air américaine a pu se permettre de traiter le problème OVNI
d'une manière aussi lamentable et superficielle, c'est que la communauté
académique, aussi bien aux Etats-Unis qu'ailleurs, a manqué tout autant
d'information que d'intérêt envers le sujet. Pour la plupart des
universitaires, l'ufologie est une aberration. Comment pourraient-ils aboutir à
une conclusion différente ? Les vraies données n'ont jamais été exploitées. Le
travail scientifique n'a jamais été fait et le lecteur de mon journal peut
facilement en voir la raison : quelques scientifiques comme Hynek et moi et
peut-être une douzaine d'autres, à titre individuel, ont consacré leurs
ressources et leur temps libre à documenter des anecdotes intéressantes, mais
la puissante machinerie de la science n'a jamais été utilisée pour analyser le
phénomène. Notre plus grand échec fut notre incapacité à construire une
argumentation assez forte devant nos collègues et à lancer une véritable
enquête. Il est tout simplement impossible de spéculer sur les découvertes qui
auraient pu en résulter.
Comme le journal le montre, mes premiers ouvrages soulevèrent un certain
intérêt, à titre privé, parmi quelques scientifiques comme Fred Beckman à
l'Université de Chicago, Douglas Price-Williams à l'Université de Californie à
Los Angeles et Peter Sturrock à Stanford. Ils étaient arrivés à des conclusions
semblables par leurs propres déductions. Ils furent les courageux pionniers
d'un « Collège invisible » qui poursuivit son développement sans toutefois être
en mesure d'entreprendre des recherches à long terme. Même l'ouvrage lucide
publié par Allen Hynek en 1972 sous le titre The UFO Experience, un
classique qui visait à lancer ce qu'il appelait à juste titre «
l'histoire naturelle du phénomène », ne réussit pas à créer un intérêt durable
au sein du monde scientifique.
Comme je l'avais prédit à Allen, tout effort pour documenter les cas
authentiques et pour les placer sur la scène publique créait en même temps un
lucratif marché pour les escrocs de tout poil, qui n'hésitaient pas à fabriquer
des histoires ahurissantes pour la plus grande joie de la presse à sensation et
pour le plus grand profit des chaînes de télévision. Dans l'esprit de nombreux
scientifiques, conservateurs par nature, un phénomène qui se prêtait ainsi à
une exploitation éhontée par les médias et par des zélotes échevelés ne pouvait
pas être digne d'attention. Les appels de Hynek, comme les miens, furent tout
simplement noyés dans le tumulte.
Vers le milieu des années 70, les scientifiques qui s'intéressaient réellement
aux intelligences non humaines, comme Carl Sagan à Cornell et Frank Drake à
l'Université de Californie ou Barney Oliver chez Hewlett-Packard ou encore
Ronald Bracewell à Stanford, avaient trouvé un plat plus substantiel à se
mettre sous la dent : ils avaient lancé le projet SETI qui utilisait des
radiotélescopes pour tenter de capter des signaux intelligents en provenance du
cosmos.
La plupart des astronomes pensent que la vie existe dans tout l'univers,
surtout sur des systèmes planétaires centrés sur des étoiles jaunes à rotation
lente comme notre soleil. Mais une civilisation avancée, basée sur une telle
planète, en serait-elle encore à se servir des ondes radio pour annoncer sa
présence ? On a dit que le projet SETI, comme son prédécesseur le projet OZMA,
était une tentative de la part de ceux qui étaient morts depuis longtemps pour
communiquer avec ceux qui n'étaient pas encore nés ! Pourtant la presse scientifique
y prêta beaucoup plus d'attention qu'aux OVNI. Malgré son intérêt,
SETI ignorait complètement les nombreux rapports de témoins authentiques qui
décrivaient une forme d'intelligence non humaine qui interférait avec la
destinée terrestre dans notre propre environnement. Je considère le manque
d'attention prêté aux OVNI par la science comme un des grands échecs
intellectuels de notre siècle.
Si la science officielle se détournait du problème, qu'en était-il donc de la
recherche privée ? Que ce soit en archéologie ou en médecine, les chroniques
sont remplies d'exemples de riches mécènes ayant eu l'intelligence et le
courage d'explorer des régions scientifiques négligées par l'establishment. Les
noms de riches familles comme Kettering, Ford, Rockefeller et Carnegie sont
associés à des fondations de recherches qui représentent certaines des plus
grandes réussites des arts et des sciences. Malheureusement, ces institutions
ne s'intéressèrent jamais au sujet, bien que Hynek et d'autres, au fil des
années, aient tenté d'obtenir des fonds pour un effort limité, mais bien
focalisé.
Les grands mécènes ont souvent une arrière-pensée. Ils soutiennent des
recherches qui confirment leurs propres théories, étudient leurs maladies ou
flattent leurs excentricités. Des millionnaires frappés d'un cancer en phase
terminale ont parfois financé des chaires d'oncologie et de riches familles qui
avaient vu leurs enfants mourir prématurément ont fourni des fonds pour des
parapsychologues qui tentaient de communiquer avec les âmes des disparus. Mais
les mécènes qui soutiennent des recherches audacieuses et spéculatives sur la
base de leur propre mérite sont vraiment rares.
Allen Hynek découvrit cette vérité d'une manière brutale. On lui a souvent
promis de grosses sommes qui s'évaporaient dès qu'il refusait de compromettre
ses standards scientifiques. Pendant l'été 1984, amèrement déçu par le Centre
pour l'Etude des OVNI (le CUFOS) qu'il avait établi à Evanston et qui était
devenu un groupuscule comme les autres, il chargea ses dossiers personnels dans
un camion et partit pour Scottsdale sur la foi d'une promesse de financement
faite par un richissime Anglais. Malheureusement, les choses n'allèrent pas
mieux en Arizona. Allen me proposa de l'y rejoindre, mais il devint vite
évident que l'intérêt de son mécène se bornait à s'entourer de quelques
scientifiques disposés à promouvoir ses théories personnelles. Un espoir de
plus mordit la poussière. La situation de la recherche reste la même
aujourd'hui. Quelques millionnaires ont fourni des sommes modestes pour des
projets qui renforçaient leurs vues personnelles sur l'origine extraterrestre
des OVNI, mais ils ont exclu toute autre théorie. Non seulement un tel biais
est inacceptable dans n'importe quel domaine de la science, mais il garantit
que les quelques résultats valables qui pourraient découler du projet seront
rejetés comme entachés d'erreur par toute commission scientifique chargée de
les valider. C'est comme si quelqu'un acceptait de financer un nouvel
observatoire planétaire, mais à la condition expresse que les astronomes
appelés à y travailler acceptent la théorie que la Terre est fixée pour
toujours au centre de l'univers !
Le peu de recherche qui se fait aujourd'hui sur le sujet est malheureusement
exposé à toutes les insultes du sectarisme. Le travail valable de quelques
groupes d'amateurs est défiguré par leurs intenses querelles de clochers. Le
scientifique indépendant qui s'aventure au milieu de leurs vitupérations est
vite pris entre deux feux, tel un malheureux touriste qui entrerait à
l'improviste dans un bar du Far West. Les bonnes enquêtes sur le terrain faites
par des chercheurs bénévoles (heureusement, ils restent nombreux et actifs) ne
sont que rarement publiées. Beaucoup de cas importants sont enterrés pour
toujours.
Vers 1976, ma propre carrière avait pris une direction nouvelle. Je dirigeais
une entreprise d'informatique à Silicon Valley, au grand chagrin de Hynek : «
Vous devriez être professeur quelque part », me disait-il souvent. Mais j'avais
vu quel sort on réservait aux professeurs d'université qui montraient un peu
trop d'indépendance et je n'avais pas envie de perdre la liberté intellectuelle
que me donnait mes compétences techniques en Californie, cette terre bénie des
informaticiens.
Je voyais souvent Hynek ces années-là, soit chez moi à Belmont, soit là où nos
voyages coïncidaient. Un étranger qui aurait surpris nos conversations aurait
été étonné de découvrir que nous passions relativement peu de temps à parler
d'OVNI. Il est vrai que nous avions un certain désaccord à ce sujet. Il refusa
toujours de remettre en question les incohérences de l'Air Force. Au fur et à
mesure que mes recherches sur les sectes ufologiques et les cultes
s'approfondissaient, je découvris à quel point les systèmes de croyances étaient
susceptibles d'être manipulés par des groupes extérieurs qui avaient des motifs
cachés. La véritable étendue des expériences de contrôle des esprits (en
particulier dans le projet MK-Ultra qui fut dénoncé par le Congrès) ne fut
révélée que quelques années plus tard dans toute son horreur.
Hynek et moi étions en désaccord quant à l'urgence d'une enquête sur les faits
cachés par les agences gouvernementales. Pourtant, il rejoignit graduellement
ma position, selon laquelle les OVNI n'étaient probablement pas des vaisseaux
extraterrestres. En octobre 1976, il dit courageusement à un journaliste : «
j'en suis arrivé à donner de moins en moins de poids à l'idée que les OVNI
soient des engins spatiaux en tôle et boulons venant d'une autre planète. (...)
Trop de choses vont à l'encontre de cette théorie. Il me semblerait ridicule
qu'une super-intelligence voyage sur de si grandes distances pour se livrer à
des activités relativement stupides comme d'arrêter les voitures, de ramasser
des échantillons de sol et d'effrayer les gens. Je crois qu'il est temps de
reprendre l'examen des faits. Il faut chercher plus près de nous ».
Inévitablement, nos discussions nous entraînaient dans des eaux plus profondes
: les derniers développements en parapsychologie, la nature psychique de
l'homme et l'échec de la science devant les niveaux supérieurs de la
conscience. Nos débats touchaient aux phénomènes du mysticisme et à la
signification de l'initiation.
L'homme à qui je parlais en de telles circonstances était le véritable Allen
Hynek et il est dommage que ses collègues en science et ses disciples en
ufologie n'ont jamais entendu ou compris ce qu'il pouvait leur offrir à cet
égard. Il en savait beaucoup plus en parapsychologie qu'il ne le laissait voir
publiquement. Après sa mort en 1986, sa femme Mimi me dit qu'il avait demandé à
ce que les livres qu'il avait accumulés sur ce sujet me soient légués. Ils
représentent aujourd'hui une section très spéciale de ma propre bibliothèque,
que je garde précieusement.
Dans mon travail actuel, qui a trait au financement de la technologie, je
reviens souvent avec quelque amertume sur les leçons de ces années-là, marquées
par la déformation et l'évidente malhonnêteté des quelques projets académiques
consacrés au paranormal, la débâcle du projet Livre Bleu et le spectacle de
frayeur et de petitesse donné par les mandarins de la science qui jugeaient
sommairement sans prendre les cas en considération sérieuse ou détruisaient
tout simplement les données, comme mon patron l'avait fait quand j'étais jeune
astronome payé par le comité de l'espace.
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Le scandale intellectuel du Mémorandum
de Pentacle constitue la troisième question qui doit être
traitée ici. Il est difficile de trouver une excuse pour la trahison de la
science qui eut lieu quand les services de renseignements décidèrent de ne pas
fournir au comité Robertson les résultats obtenus par Pentacle et son groupe.
La découverte du mémorandum de Pentacle eut un effet profond sur moi. Il me
donna une vision très désagréable des méthodes pratiquées par les agences
gouvernementales et les consultants de haut niveau qui les servent. Si j'étais
resté silencieux à ce sujet, comme j'aurais pu le faire en coupant ces passages
du journal, certaines de mes actions passées seraient restées inexplicables.
C'est en partie à cause du mémorandum que je revins en Europe en 1967. Il
éclairait les vices de la politique scientifique au niveau le plus élevé. Pour
un jeune astronome idéaliste, c'était toute une éducation.
En tout état de cause, je ne sais pas jusqu'où on doit aller en soupçonnant un
dessein sinistre derrière ce fameux document. Un groupe de responsables de la
CIA avaient réuni un comité formé des cinq physiciens les plus éminents des
Etats-Unis pour passer en revue une série de cas potentiellement significatifs
en matière de science et de sécurité nationale. On ne leur donna pas accès aux
conclusions atteintes par une institution de recherche prestigieuse, quoique le
« Projet Cigogne à Battelle » ait été brièvement mentionné, d'après un
rapport de F.C. Durant sur la réunion de janvier 1953, rapport adressé au
sous-directeur des Renseignements scientifiques de la CIA.
Le fait qu'aucun membre de l'équipe de Battelle n'ait été invité à développer
les découvertes mentionnées dans le mémorandum de Pentacle est remarquable. Le
lecteur doit noter que le comité en question n'était pas un groupe de
consultants ordinaires : le professeur Luis Alvarez reçut le Prix Nobel de
Physique ; Lloyd Berkner était un savant spécialisé en aérospatiale ; Sam
Goudsmit, de Brookhaven, était l'un des dirigeants de la physique nucléaire
américaine ; Thornton Page était l'un des plus éminents astronomes des USA ;
quant au chairman, H. P. Roberston, c'était un physicien de renommée mondiale qui
travaillait à l'Institut de Technologie de Californie.
Certains diront que Hynek aurait dû faire un scandale auprès de l'Académie des
Sciences en brandissant ce document dès que je l'ai retrouvé dans ses archives.
C'est peut-être vrai. Mais Hynek était un homme tranquille qui détestait
l’affrontement et le scandale, craignait les autorités et ne posait pas
de questions en matière de secret. Il me dit un jour qu'il ne regarderait
pas sous le lit, même s'il était certain que quelque chose y était caché. Le document
que j'avais trouvé dans ses dossiers resta poétiquement dissimulé dans le
sous-verre où je l'avais glissé, sous une reproduction en couleur d'une
tapisserie de La Dame à la Licorne. Le cadre resta suspendu à un clou
dans son bureau de l'Observatoire de Corralitos dans les montagnes désertiques
du Nouveau-Mexique où il ne risquait pas d'attirer l'attention de journalistes
curieux ou d'ufologues fouineurs. Ce n'est qu'après bien des hésitations que
j'ai décidé moi-même d'en révéler l'existence.
Pour ceux qui croient aux complots, le document de Pentacle peut fournir une
indication supplémentaire d'un « cover-up » qui daterait au moins de 1953. Dans
un roman que j'intitulai Alintel (publié en 1986 au Mercure de
France), je développai un scénario démontrant comment le Pentagone avait fort
bien pu enterrer ses recherches sur les OVNI après le comité Robertson. Le
roman développe l'idée que le projet Livre Bleu servait de leurre pour
détourner l'attention de la communauté académique et du public pendant qu'un
petit groupe de spécialistes poursuivaient l'étude des cas.
Ceux qui voient l'ufologie d'un œil plus conservateur peuvent argumenter
que le mémorandum ne prouve qu'une seule chose, à savoir que certaines
conclusions importantes ne furent pas communiquées à Alvarez, Robertson, Page
et leurs collègues, sans toutefois démontrer l'existence d'une conspiration
délibérée. Mais pourquoi les conclusions de Battelle ne furent-elles pas
discutées ? Se pourrait-il que les recommandations détaillées, intelligentes, faites
par Pentacle, visant à simuler des vagues d'OVNI artificielles dans des zones
choisies aient été effectivement exécutées ? Est-ce là l'explication de
certaines observations bizarres faites dans les années qui suivirent ? Quand
j'attirai l'attention sur l'évidente manipulation des systèmes de croyance qui
se profilait derrière ces montages, beaucoup de chercheurs refusèrent d'y
croire. Il m'était difficile de défendre ma thèse puisque ni Hynek ni moi ne
voulions parler de Pentacle.
Aujourd'hui on ne peut plus nier que, depuis le milieu des années 50, la
communauté des renseignements envisageait exactement ce genre de
manipulation et qu'elle faisait des plans à grande échelle. Les confessions
publiques d'un chercheur indépendant, William Moore, au sujet des opérations
secrètes ourdies par l’OSI, le Bureau des enquêtes spéciales de l'Armée
de l'air, sont venues renforcer ce scénario. J'ai décrit ces manœuvres
relevant de la guerre psychologique dans un livre récent intitulé Révélations
(Laffont, 1992) et je n'ai pas besoin de m'y étendre davantage. Je préfère
laisser aux historiens futurs le soin de décider objectivement s'il existait
oui ou non, un projet sur le modèle d'Alintel. Mais le mémorandum de
Pentacle représente le genre de facteur négatif dans les rouages internes de la
science que les sociologues feraient bien d'élucider, au lieu de passer leur
temps à ridiculiser les témoins du phénomène OVNI qui ne font qu'offrir
généreusement leurs expériences à la recherche contemporaine.
Aujourd'hui, il me semble probable que l'exécutif du gouvernement des
Etats-Unis, comme d'ailleurs dans les autres nations, est parfaitement au
courant de la réalité physique et des formidables conséquences du problème
OVNI. Il me semble également évident qu'un accord est en place à ce niveau pour
étouffer les données et pour décourager la recherche indépendante. Les
expériences répétées que nous avons connues au cours des années 60, quand nos
requêtes discrètes au niveau le plus élevé du gouvernement français se
heurtèrent à un mur de secret et de dénégations sont un indice très clair.
Allen Hynek eut la même expérience à Washington. Bien sûr, un tel effort pour
cacher des données publiques sans l'autorisation du Congrès est illégal aux
Etats-Unis ; les militaires n'ont pas le droit de mentir délibérément aux
citoyens ou de tromper les chercheurs scientifiques sur une question aussi
fondamentale. Mais quand on y cherche un complot plus intelligent et plus
diabolique, il est possible de se méprendre sur la profondeur de la stupidité
bureaucratique. Il nous faut attendre qu'une lumière plus grande s'étende sur
le sujet tout entier.
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La quatrième question que nous devons soulever ici concerne la
tentation sectaire qui est présente sans aucun doute parmi ceux qui ont investi
leurs croyances personnelles dans la réalité des OVNI. Tout chercheur sérieux
dans ce domaine qui a le courage de se confronter aux sceptiques doit aussi
trouver le courage de dénoncer la dangereuse paranoïa qui s'est emparée des
fondamentalistes de la cause extraterrestre.
Quand il abandonna ce domaine en 1991, l'écrivain Whitley Strieber décrivit les
ufologues comme « les gens les plus cruels, méchants et dingues que j'aie
jamais rencontrés ». Ce jugement est trop sévère, car il ne manque pas d'amateurs
intelligents, généreux et diligents qui ont apporté une contribution majeure à
notre connaissance du problème OVNI. Malheureusement, ils sont écrasés par des
zélotes braillards qui réagissent à la moindre critique avec tout le venin et
toute la bile qui caractérise les extrémistes religieux.
Tout chercheur qui n'a pas eu l'occasion de faire face à ceux qui croient à
l'existence des soucoupes en « tôle et en boulons » ne peut avoir qu'une idée
vague de la signification du mot « vitriolique ». Les ufologues en question ne
cessent de proclamer qu'ils veulent voir des scientifiques professionnels se
joindre à l'étude des OVNI, mais on s'aperçoit très vite qu'ils ne veulent que
des scientifiques qui sont d'accord sur toute la ligne avec leurs idées préconçues
de l'origine et de la nature du phénomène.
Les idées paranoïaques les plus extrêmes ont un impact grandissant sur le
public à cause d'une question très sensible, très chargée d'émotion, qui est
devenue une obsession pour les groupes ufologiques : il s'agit de la question
des enlèvements. Divers auteurs, qui n'ont qu'une idée vague et non
professionnelle de la psychologie clinique, se sont mis à interroger les
témoins sous hypnose et cette pratique les a conduits à des fantasmes qui
viennent, comme par hasard, renforcer leurs propres thèses préconçues. Ils les
répandent dans un cercle toujours plus vaste à travers des livres, des films et
des conférences. Sous des dehors rassurants et même paternalistes, ces auteurs
ne font qu'augmenter plutôt que de soigner le choc émotionnel ressenti par les
témoins. Ils créent l'impression très dangereuse d'une crise globale,
imminente, qui ne fait qu'exacerber l'anxiété de leurs « clients ».
Il est donc nécessaire de faire ici le point sur la question des enlèvements.
Notons d'abord qu'au cours de la période couverte par ce journal, les
enlèvements étaient déjà reconnus comme un des plus intéressants aspects du
phénomène. Le cas de Vilas Boas au Brésil avait fait l'objet des recherches du
docteur Olavo Fontes et il avait été publié en anglais par Gordon Creighton. Le
lecteur se souvient des nombreuses conversations que Hynek avait eues avec ces
personnes, ainsi qu'avec des témoins comme Betty et Barney Hill, le docteur
Simon et John Fuller, l'écrivain de talent à qui le crédit est dû pour avoir
attiré le premier l'attention sur les « trous » dans l'emploi du temps des
témoins.
En 1970, nous avions déjà une douzaine de cas d'enlèvements dans nos dossiers.
Certains chercheurs chevronnés, comme Coral et Jim Lorenzen, en avaient
accumulés encore davantage. Il était clair que les enlèvements faisaient partie
du problème depuis le début. La question était donc beaucoup plus complexe que
la « simple » arrivée sur terre d'une expédition de visiteurs spatiaux, aussi
sensationnel que puisse être un tel événement. Le phénomène posait un défi non
seulement à nos définitions des objets physiques, mais à nos concepts de
conscience et de réalité. En même temps, il remettait en question
l'histoire des croyances humaines, la genèse même des religions, le mythe de
l'interaction entre les humains et des êtres soi-disant supérieurs qui
affirmaient qu'ils venaient du ciel ; les OVNI sont un défi à toutes les
limites que nous plaçons sur la recherche, la science, la spiritualité. A mon
avis, l'expérience des enlèvements est réelle, traumatique et extrêmement
complexe.
Il est fort dommage que les quelques chercheurs qui ont étudié ces cas s'y
soient lancés sans prendre la peine de développer soigneusement une
méthodologie appropriée. En l'absence d'une telle discipline, le débat s'est
rapidement transformé en une dispute absurde entre ceux qui croient que les
extraterrestres sont méchants et ceux qui croient qu'ils viennent nous aider !
Betty Hill elle-même résuma sa déception quand elle se retira en septembre
1991, citant « les idées dingues, les fantasmes et l’affabulation », qui
déformaient l'étude des enlèvements.
Je pense que deux facteurs sont importants dans la détérioration de ces
recherches. Le premier facteur est la disparition des quelques « sages » du
domaine qui auraient pu mettre un peu d'ordre parmi les données et ramener au
calme les participants en évitant les conclusions hâtives. En particulier, le
professeur Hynek et les Lorenzen avaient accumulé assez d'expérience à la fois
sur les enlèvements et sur l'hypnose pour en comprendre les implications et les
limites, alors que les nouveaux « experts » n'avaient pas ce genre de scrupule.
Le second facteur qui mit les enlèvements à la mode à la fin des années 80 fut
la soudaine popularité des émissions sensationnelles du type « tabloïd » aux
Etats-Unis. Les interviews les plus échevelées et les plus bizarres
remplacèrent les anciens programmes de l'après-midi et de la soirée. Toutes les
stations de télévision conscientes de leurs profits et de leur coefficient
d'audience se jetèrent sur le sujet des enlèvements à cause de son contenu
émotionnel et de son dramatique côté visuel.
Lorsque j'entends des sceptiques comme Carl Sagan et Paul Kurtz tonner
contre les dangers croissants de l'irrationnel dans notre société, il est
difficile de les contredire. Et pourtant, les périls créés par les
fondamentalistes de la croyance irrationnelle sont proportionnels à la
négligence des savants qui nient toute réalité d'un phénomène qu'ils ne se sont
jamais donné le mal d'étudier.
Le phénomène OVNI est un des grands mystères scientifiques et sociologiques que
le XXIe siècle est sur le point d'hériter du nôtre. Pour l'étudier de
manière responsable nous devons être guidés par des spécialistes à l'esprit
ouvert, disposés à définir des standards et à développer des méthodes neuves
pour le traitement des cas les plus traumatiques.
Un tel programme ne peut s'accomplir que dans le calme du laboratoire et non
dans la confusion d'un débat télévisé ou dans les pages de la presse à
sensation.
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La cinquième question que je dois soulever avant de clore ce volume
est celle des recherches futures et de mes propres projets.
A mon avis, le phénomène OVNI cache un problème encore plus vaste. Et je reste
optimiste quant à l'aptitude de la science à traiter les observations
nouvelles, les phénomènes dits « paranormaux » et les discontinuités de la
connaissance.
Les témoins, fort généreusement, nous apportent des observations remarquables
qui demandent à être expliquées. Si les données sont un défi à notre vision de
la réalité, ce n'est pas la faute des témoins. La responsabilité de trier
patiemment les erreurs de perception possibles, d'éliminer les canulars et de
garder précieusement les gemmes des phénomènes vraiment inexpliqués, cette
responsabilité repose entièrement sur nos épaules, à nous les scientifiques.
Nous devons le faire avec soin, avec respect envers ceux qui nous offrent leur
témoignage et avec une vision réaliste des limites de nos propres
connaissances.
A l'heure où toutes les idées sur l'univers sont en pleine révolution, le
phénomène OVNI possède une valeur potentielle considérable pour les
développements théoriques. En lui-même, il ne représente pas une solution, bien
sûr. Même si nous pouvions ramasser des résidus matériels d'OVNI et des
lambeaux de chair de leurs occupants, il nous faudrait peut-être des siècles
pour les comprendre, mais nous ne devons pas laisser de telles considérations
nous arrêter. L'histoire des sciences est truffée d'anecdotes sur des
phénomènes qui étaient bien connus, mais qui n'eurent pas d'application pendant
très longtemps. Les Egyptiens de l'Antiquité, par exemple, connaissaient les
propriétés magnétiques de certains métaux et leur joaillerie montre qu'ils
avaient découvert le placage électrique et, pourtant, ils n'arrivèrent pas à la
compréhension des lois des circuits simples. L'astronome Messier, au XVIIIe
siècle, observa les principales nébuleuses du ciel boréal et leur donna des
noms, mais ce n'est qu'au XXe siècle qu'on y reconnu des galaxies extérieures à
la nôtre. Il en va de même pour la technologie moderne : le principe du radar
était connu depuis cinquante ans quand il fut finalement appliqué à un problème
pratique à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La liste est fort longue. Pour
qu'une observation soit incorporée à une théorie nouvelle, de nombreuses
notions doivent mûrir jusqu'à ce qu'une correspondance s'établisse. Nous
n'avons pas encore atteint ce niveau dans l'étude des OVNI. Cela ne veut pas
dire qu'il faille jeter les données ou ignorer le phénomène. Au contraire,
soigneusement guidée par les paramètres physiques des meilleurs cas, la
recherche sur les topologies alternatives applicable à notre propre réalité
peut d'ores et déjà se développer.
Au cours des années 70, l'écrivain Jacques Bergier, qui était un fin
observateur des tendances technologiques et culturelles, me dit un jour qu'il
fallait revoir la vieille idée d'un seul « univers ». Peut-être la seule leçon
à tirer des OVNI, disait-il, était que nous habitions dans ce qu'il appelait un
« multivers » avec beaucoup plus de dimensions que nous n'avions cru possible.
Il m'encouragea à réfléchir aux nombreux modes d'opération d'un système de
contrôle conscient dans une telle structure à niveaux multiples.
Le célèbre auteur de science-fiction Philip K. Dick explora une notion
semblable dans une série de nouvelles fulgurantes. Il appelait cette entité
supérieure VALIS (pour « vaste système vivant d'intelligence active »). C'est
au niveau des univers multiples et des systèmes de contrôle de la conscience
que le phénomène OVNI devient scientifiquement intéressant et non pas au niveau
simpliste de la recherche d'un « système de propulsion » des OVNI. La
technologie que nous observons n'est peut-être pas même basée sur ce que nous
entendons actuellement par le mot « propulsion ».
La cosmologie contemporaine reconnaît la possibilité et même le caractère
inéluctable d'univers multiples ayant plus de quatre dimensions. Les
communications et les voyages à travers notre propre univers ne sont plus
considérés comme absolument soumis à la vitesse de la lumière et à une flèche
constante du temps. Même le voyage vers le passé peut être envisagé sans créer
nécessairement des paradoxes théoriques insurmontables. Ces développements sont
fascinants. Ils ouvrent de vastes perspectives pour des aventures théoriques et
expérimentales.
Si l'on considère le monde d'un point de vue informationnel et que l'on imagine
toutes les manières possibles de structurer le temps et l'espace, la vieille
idée de voyage spatial à bord de vaisseaux interplanétaires, idée à
laquelle les technocrates restent attachés, apparaît comme franchement
ringarde. La physique moderne l'a déjà dépassée en offrant une interprétation
radicalement différente de la notion d'« extraterrestre ».
Quand je regarde vers l'avenir, mon but est d'explorer certaines hypothèses sur
le système de contrôle et les formes de communication qu'il est susceptible de
favoriser. J'ai l'intention de reprendre à zéro les données accumulées, de
critiquer mes propres conclusions et de tester à nouveau les théories en
vigueur. Le moment est venu de tirer les leçons de notre échec devant la nature
fondamentale du phénomène. Cela implique de chercher conseil auprès d'un cercle
élargi d'experts, de réorganiser notre travail et d'éliminer une masse de
données dépassées.
Il y a longtemps que des amis bien informés me conseillent de me retirer à
nouveau dans les coulisses. J'ai l'intention de les écouter. Je ne peux pas
justifier de rester associé avec l'ufologie telle qu'elle se présente au public
aujourd'hui. D'ailleurs, je soupçonne que le phénomène offre à nos yeux une
structure fort différente dès que l'on abandonne les sentiers battus et les
faux débats qui cachent ou défigurent les questions « recherchables ».
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Cette extraordinaire aventure emporte avec elle une certaine dose de
tristesse, car Janine et moi avons vu des amis chers et des collègues
disparaître, parfois même tragiquement.
Un des rares grands scientifiques qui ait risqué leur réputation en étudiant
les OVNI, le professeur James McDonald, a été mentionné longuement dans ces
pages. Jim tenta de se suicider, mais il ne réussit qu'à se rendre aveugle. Il
finit par se procurer une autre arme à feu, se tira une balle dans la tête et
mourut en 1971. Son suicide était dû à des problèmes personnels où le phénomène
OVNI ne jouait qu'un rôle secondaire, mais il ne fait aucun doute que le rejet
de ses efforts par la communauté scientifique avait contribué à son désespoir.
En revenant sur nos relations avec la perspective de l'époque actuelle, je
doute que nous aurions pu travailler en collaboration plus étroite. Nul
n'aurait pu influer sur ses idées. C'était un esprit d'une intégrité
impeccable, mais sa vision de la science ne laissait aucune place à un
assouplissement de ses théories. Le travail en équipe avec lui était
pratiquement impossible.
Le professeur Hynek lui-même mourut le 27 avril 1986, chez lui à Scottsdale,
d'une tumeur cérébrale pour laquelle il avait été opéré à San Francisco
quelques mois auparavant. Nous étions proches l'un de l'autre jusqu'à la fin.
Je ressens sa perte chaque jour.
Coral Lorenzen mourut à 63 ans d'un problème respiratoire, le 12 avril 1988.
Son mari Jim était décédé d'un cancer deux ans auparavant, en août 1986. Parmi
nous tous, c'étaient peut-être les Lorenzen qui s'étaient approchés le plus
près d'une documentation complète du mystère des OVNI. Leur influence dans ce
domaine continue à être perçue. L'organisation qu'ils avaient fondée, l’APRO
(Organisation pour la recherche sur les phénomènes aériens) avait une
impeccable réputation internationale et entretenait d'excellentes relations
avec les spécialistes étrangers.
Donald Keyhoe, fondateur du NICAP, mourut en novembre 1988, le quatrième grand
pionnier de ce domaine qui ait disparu en deux ans. Il était âgé de plus de 90
ans. Sa mort soulève un sujet regrettable pour moi, car une des erreurs que je
fis dans les années 60 fut de ne pas chercher à le rencontrer. Aujourd'hui,
quand je lis les livres de Keyhoe, j'y trouve une note de vérité qui m'avait
échappé à l'époque. Les bureaucrates du NICAP qui l'entouraient s'affublaient
de titres ronflants et créaient des obstacles absurdes : je m'étais laissé trop
facilement décourager par leurs manœuvres.
Keyhoe lui-même semble avoir compris beaucoup de choses sur le phénomène et il
connaissait de l'intérieur le fonctionnement des milieux militaires.
Un regard en arrière montre que j'aurais pu faire bien des choses, au cours de
ces années-là, qui ne me vinrent jamais à l'idée. Pour commencer, j'aurais dû
mieux me documenter sur les années Ruppelt. Je m'étais appuyé sur les souvenirs
de Hynek en ce qui concernait les premières phases du projet Livre Bleu, mais
il m'avait dit lui-même que Ruppelt ne lui disait pas tout, loin de là et qu'il
« cachait soigneusement ses cartes ». L'officier de l'Armée de l'air n'avait
pas montré toutes les données à son conseiller astronome. Il y avait là un
fossé important que j'aurais dû combler, puisque les archives de Ruppelt étaient
accessibles. Le fait que personne n'y ait pensé ne justifie pas mon omission.
Un autre personnage important, John Fuller, qui rendit populaire la notion de
trou dans l'emploi du temps des témoins (« missing time ») mourut d'un cancer
du poumon en novembre 1990 à l’âge de 76 ans.
Gérard de Vaucouleurs, qui m'offrit l'occasion exceptionnelle de travailler aux
Etats-Unis, est maintenant membre de l'Académie des Sciences. Il a gardé
l'esprit ouvert sur le sujet, mais son scepticisme restait évident lorsqu'il
m'écrivit à la suite de la publication d'Autres dimensions (Laffont,
1989) en me faisant remarquer que les observations rapportées montraient
simplement que l'esprit humain était vulnérable à des distorsions remarquables.
Il résumait ainsi le consensus scientifique sur le paranormal. Des hommes comme
Carl Sagan et Philip Klass continuent à dire publiquement que l'étude des
OVNI est une
perte de temps et qu'elle ne mérite pas qu'on lui consacre des crédits.
Aimé Michel, qui eut une influence décisive sur mes recherches dans ses
premières années et resta un ami et un précieux conseiller, mourut dans son
cher village de Saint-Vincent-les-Forts le 28 décembre 1992. Janine et moi
étions allés le voir quelques mois plus tôt pour lui offrir la version américaine
de ce journal, qu'il avait lu avec intérêt.
Fred Beckman est resté un ami proche qui n'a pas cessé de me prodiguer ses
conseils dans cette recherche. Gordon Creighton, autre personnage au caractère
aimablement colérique qui domine ce domaine depuis plusieurs décennies, a
remplacé Charles Bowen comme rédacteur de la Flying Saucer Review.
Nous communiquons régulièrement et nos rencontres sont toujours intéressantes
et fructueuses.
D'autres amis de cette période ont simplement quitté la scène. Don Hanlon, à
qui je dois des idées importantes, disparut sans laisser de trace dans les
années 70. D'autres ont poursuivi leur carrière, comme Pierre Guérin qui a
récemment pris sa retraite de l'Institut d'astrophysique ou Bill Powers qui
publia un ouvrage important intitulé Behavior : The Control of Perception
(le comportement : contrôle des perceptions) qui le fit connaître en
psychologie et en théorie des systèmes. Sam Randlett enseigne la musique avec
talent. D'autres membres de notre vieux Collège invisible se signalent de temps
à autre à notre
attention par un article, un livre ou une conférence.
Quant aux soucoupes volantes, elles sont toujours avec nous sous leurs formes
diverses et variées. Il ne se passe pas un seul jour sans que l'on apprenne la
nouvelle d'une observation quelque part. Les détails sont rarement catalogués.
On laisse un des phénomènes les plus profonds et les plus étonnants de
l'histoire de l'humanité se produire autour de nous sans interférence de notre
part, sans même une parcelle de compréhension, sans le moindre signe d'une
réponse intelligente.
J'ai honte de notre silence, de ce refus de reconnaître la présence de
l'inconnu. Je ne peux qu'espérer que mon témoignage, dans ces pages, sera un
défi à d'autres et qu'un jour, collectivement, nous trouverons la force de
répondre.
************
La destinée de l'homme est de se tenir toujours entre la certitude de sa
réussite scientifique et l'évidence embarrassante qu'elle ne rend pas compte de
la réalité que nous observons : il existe d'autres forces. Nous les appelons
fantômes, esprits ou extraterrestres. Quand ils nous échappent totalement, nous
en faisons des dieux avec une lâcheté abjecte, pour mieux adorer ce que nous
sommes incapables de comprendre ou pour mieux idolâtrer ce que nous sommes trop
paresseux pour analyser.
C'est une vérité d'un autre ordre que je cherche. Je suis retourné à Pontoise
en 1991 pour revoir les collines de mon enfance, pour me recueillir sur la
tombe de mon père, pour passer en revue les étapes que j'avais franchies dans
cette recherche et pour évaluer ce que j'avais appris. J'en tirai la certitude
que si j'en avais l'occasion, je passerais par les mêmes actions aujourd'hui,
parce que la seule chose qui compte dans cette vie, c'est de s'interroger sur
son mystère avec tous les moyens dont nous disposons, avec chaque instant de
lucidité, avec chaque souffle.
© Jacques Vallée - Observatoire
des Parasciences – 1997
Vous pouvez
également visiter l’excellent site ‘Agence Martienne’ : http://www.agence-martienne.fr/