SECTE, SUICIDE ET SOUCOUPES VOLANTES
Entretien publié dans Anomalies n°4 - Octobre 1998
J’ai connu Jacques Vallée début 1979 au Centre pour la Liberté Humaine, alors que je faisais des recherches sur les sectes à la suite de l’holocauste de Jonestown. Le Centre pour la Liberté Humaine était une ancienne maison de repos reconvertie en centre de réadaptation et d’enseignement pour les survivants du Temple du Peuple et d’autres mouvements religieux. À l’époque, je dirigeais une étude de terrain sur la psychologie des sectes qui devait durer un an et j’occupais au Centre les fonctions de Directeur de l’Assistance. Cela consistait à dispenser aux anciens adeptes, à la presse et au grand public des cours sur la dynamique sociale des sectes et de leurs dirigeants. Vallée, astronome et informaticien spécialisé dans le développement du type de réseaux informatiques qui allaient, plus tard, donner naissance à Internet, avait également acquis une réputation impressionnante dans le domaine de la recherche sur les phénomènes ovnis, dont il était peut-être considéré comme le meilleur spécialiste au monde. Ces recherches l’avaient inévitablement amené à s’intéresser aux sectes, dans la mesure où celles-ci sont nombreuses - comme Heaven’s Gate - à mêler les ovnis à leur discours religieux. Mon propre sujet d’étude - la manière dont les gens réagissent aux déclarations sur l’existence de phénomènes psychiques - m’avait conduit sur le même chemin, puisque pratiquement tous les gourous prétendent posséder des pouvoirs psychiques extraordinaires. Jim Jones, par exemple, se servait de fausses démonstrations de guérisons miraculeuses pour manipuler ses adeptes. Marshall Applewhite prétendait être en communication télépathique avec des extraterrestres. Vallée et moi sommes restés en contact étroit pendant près de vingt ans. Chacun d’entre nous a dû faire face aux réactions hostiles de ses anciens collègues, lui en ufologie et moi en parapsychologie, lorsque nous avons tenté de soulever le problème de l’incompétence et de la fraude généralisées qui régnaient dans ces deux domaines. Si la société dans son ensemble éprouve quelque difficulté à démêler les histoires extraordinaires que l’on entend actuellement à tout propos (des prétendues autopsies d’extraterrestres aux récits de vision à distance d’autres extraterrestres), il faut dire que la plupart de ceux qui étudient ces sujets marginaux n’ont pas fait grand-chose pour clarifier la situation. À vrai dire, ils se sont souvent comportés comme s’ils appartenaient eux-mêmes à une secte, se montrant incapables de remettre en question les dogmes établis. Dès 1979, Vallée avait tenté d’avertir le public et la communauté ufologique du danger que représentaient Heaven’s Gate et d’autres groupes cultistes de l’ovni, dans son livre prophétique OVNI, la grande manipulation. Le livre est devenu un classique du genre, mais à l’époque, la réaction des mandarins de l’ufologie avait été presque universellement négative. J’ai revu Jacques Vallée récemment à l’occasion d’un dîner dans l’appartement qu’il occupe à San Francisco, dans un immeuble élégant qui domine le quartier de la finance. Les lumières stroboscopiques violettes, rouges et vertes d’une discothèque lointaine clignotaient à l’horizon comme une soucoupe volante, tandis que je demandais à Vallée son avis sur la signification des suicides de Heaven’s Gate. L’entretien qui suit constitue une transcription de notre conversation.
Dr Keith Harary
K. Harary — Quelle a été votre
réaction quand vous avez appris les suicides de Heaven’s
Gate ?
J. Vallée — Ma première réaction a été la colère. J’étais
surtout en colère contre moi-même. J’avais parlé de ce groupe en 1979 dans mon
livre OVNI, la grande manipulation, après avoir assisté à une de leurs
réunions à l’Université Stanford. Ils nous avaient
dit à quoi ils croyaient et j’ai essayé d’avertir les gens, mais j’aurais pu en
faire beaucoup plus. Je les citais même quand ils disaient : « Ça ne vous
coûte que la vie ! ». Je suis aussi en colère contre mes collègues de la
recherche ovni pour n’y avoir pas prêté attention. Leur réaction à OVNI, la
grande manipulation a été de dire que je faisais trop de bruit au sujet de
ces groupes marginaux. Cet aspect du phénomène les effrayait, c’est pour cela
qu’ils ont rejeté le livre.
K. Harary — Pourquoi pensez-vous que
ces groupes sont importants ?
J. Vallée — Ce qui s’est passé avec Heaven’s
Gate fait partie d’un système de croyance bien plus
répandu qui se développe actuellement à de nombreux niveaux de la société. Nous
voyons s’effacer la frontière entre les faits et les fantasmes, en partie parce
que les gens ne sont plus capables de comprendre la science. La technologie
s’est développée si rapidement que le public est prêt à croire n’importe quoi.
On peut citer deux exemples avec les croyances qu’ont beaucoup de gens sur la
vision à distance et sur l’intelligence extraterrestre. Le fait que nous
admettions aujourd’hui qu’une autre vie peut exister dans l’univers ne signifie
pas qu’il y ait des extraterrestres au Pentagone ou que leur vaisseau se cache
derrière Hale-Bopp. Beaucoup de gens ont effectivement cru aux histoires
d’extraterrestres arrivant avec la comète que racontaient des personnes
soi-disant capables de vision à distance. Y compris un certain nombre
d’ufologues réputés et influents. Les gens ont cru à ces histoires alors qu’ils
auraient pu vérifier auprès de n’importe quel observatoire ou de n’importe quel
astronome, même amateur.
K. Harary — Vous dites que ces
exemples montrent que les gens sont prêts à croire n’importe quoi et que les
barrières entre la science et les fantasmes disparaissent. D’après vous,
pourquoi cela arrive-t-il ?
J. Vallée — Il n’y a pas de réponses simples. C’est en partie
dû au fait que, malgré sa complexité croissante, la science ne répond pas à de
nombreuses questions importantes. C’est en partie dû au fait que les sceptiques
ont refusé aux gens le droit d’explorer certaines zones. Ils se sont toujours
efforcés de censurer les données relatives au paranormal. Les gens ne sont pas
dupes ; ils savent que leurs observations sont réelles. Le public se trouve
dont pris entre ce qu’il sait être des expériences réelles et les démentis des
communautés académique et scientifique. Cela crée une dissonance, mais aussi un
marché pour la fraude, tant en parapsychologie qu’en ufologie. Cela rend
presque impossible toute recherche honnête et cela ouvre la porte aux mouvements
religieux et spirituels extrémistes. Pour prendre un exemple ancien, Jim Jones
avait rencontré quelqu’un qui l’avait convaincu qu’il était en contact avec
Sirius. Les gens qui sont morts à Guyana croyaient qu’ils allaient être
réincarnés sur une autre planète.
K. Harary — Y a-t-il d’autres
exemples de ce phénomène ?
J. Vallée — Un autre exemple, mal connu aux États-Unis, est
celui de l’Ordre du Temple Solaire. Quelques jours avant la tragédie de Heaven’s Gate, un troisième
groupe de membres de l’Ordre du Temple Solaire, parmi lesquels des Français, se
sont suicidés au Québec. J’étais en France à l’époque et le public était
scandalisé. Les gens se demandaient comment les autorités avaient pu laisser
cela arriver une troisième fois. Plus de 70 personnes étaient déjà mortes, en
France puis en Suisse. L’Ordre du Temple Solaire compte plus de mille membres :
il pourrait y avoir d’autres morts. La même chose pourrait arriver avec Heaven’s Gate. Je ne suis pas
convaincu que leur véritable leader soit mort. Beaucoup de gens croient
littéralement qu’il existe un niveau supérieur au-delà de la Terre. Ils croient
qu’en sacrifiant leur vie, ils accéderont à un autre stade de l’existence.
Comme l’a dit Applewhite à Stanford,
il y a 22 ans : « Beaucoup de gens sont fatigués de jouer le jeu humain ».
K. Harary — Vous êtes en colère,
mais je ne pense pas que les autorités ou qui que ce soit d’autre auraient pu
empêcher ce dont vous parlez.
J. Vallée — Regardez l’Ordre du Temple Solaire : ce n’étaient pas
seulement des gens aux croyances extrêmes ; ils étaient habilement manipulés, y
compris à l’aide d’images holographiques perfectionnées qui servaient à faire
apparaître de faux
extraterrestres. Des projecteurs d’hologrammes haut de gamme, de la qualité de
ceux utilisés à Hollywood, ont été découverts dans une des maisons qui n’ont
pas brûlé entièrement. Un des survivants a raconté ses expériences au sein du
groupe. Ce qui a fait de lui un adepte, c’est la vision, dans le ciel au-dessus
de la villa, d’une coupe verte scintillante : le saint Graal. Ce genre
d’expérience vous donne le sentiment d’être quelqu’un de spécial. Ces
projections faisaient partie d’une initiation. Ce n’est que bien plus tard
qu’il a compris comment on l’avait abusé.
K. Harary — Il y a de quoi se
demander pourquoi les ufologues ne sont pas partis en guerre contre ce genre de
manigances. De la même manière, les parapsychologues en général n’ont pas prêté
beaucoup d’attention aux affirmations outrancières de nombreux gourous quant à
leurs prétendus pouvoirs psychiques. Voudraient-ils éviter que l’on examine de
trop près leurs propres prétentions ?
J. Vallée — La fraude généralisée, qui touche autant la
parapsychologie que l’ufologie, a atteint un tel niveau de manipulation que
vous serez évincé si vous faites seulement mine de vous y intéresser. J’ai été
évincé pour m’être intéressé à la fraude en ufologie, tout comme vous l’avez
été pour vous être intéressé à la fraude en parapsychologie. Dans mon livre Révélations,
j’ai essayé de mettre tout cela au grand jour et cela touche les gens. Cela me
rassure un peu, car cela montre que le public commence à remettre en question
la ligne du parti en ufologie.
K. Harary — Ce qui nous amène à la
fascination actuelle pour les enlèvements par des extraterrestres. Voyez-vous
un rapport ?
J. Vallée — Le « business » des enlèvements a beaucoup à voir
avec cela. Nous avons ici des gens qui ont vécu une expérience authentique. Ces
gens sont sincères. Ils racontent la vérité telle qu’ils l’ont vécue. Le problème,
ce sont ces
ufologues qui s’autoproclament chercheurs, mais qui n’ont qu’une expérience
limitée de l’hypnose clinique. Ils emploient des techniques de régression
hypnotique afin d’aider les gens à se souvenir de ce qu’ils ont vécu et, au
cours de l’expérience, ils projettent leurs propres fantasmes dans l’esprit de
leur sujet. Cela pose un double problème. Premièrement, le procédé est
anti-scientifique, immoral et contraire à l’éthique. Deuxièmement, cela produit
un effet durable sur la vie des gens. Cela change leur vie. Et cela rend
pratiquement impossible l’étude réelle du phénomène des enlèvements. C’est pour
cela que je n’ai pas publié ma propre collection d’études de cas. Tout ce que
je pourrais dire serait noyé dans le bruit ambiant. Je préfère continuer
tranquillement mes recherches sur le terrain. Les membres de Heaven’s Gate cherchaient un
contact conscient, délibéré avec les extraterrestres à travers la mort. Ils
avaient poussé à son extrême la logique des déclarations abductionnistes
[des partisans des enlèvements extraterrestres, ndlr]. Tout cela est
très dangereux.
K. Harary — Cela faisait 25 ans que Heaven’s Gate parlait
d’enlèvements par les extraterrestres : le « Niveau au-dessus de l'humain » (« Level Above Human
»). Ils n’ont donc pas pu emprunter l’idée aux abductionnistes
ou aux parapsychologues d’aujourd’hui. Mais sur le site internet d’Heaven’s Gate, on trouve une
pleine page de liens qui vous emmèneront, en un « clic » de souris, au pays
magique des délires extrémistes sur les ovnis et la vision à distance, des
prétendues conspirations, des milices et des Davidiens. Je trouve très
intéressant de voir qu’il existe, littéralement, un lien entre le site de Heaven’s Gate et ceux-là, y
compris une page qui fait la promotion d’une émission de radio nocturne connue
pour exploiter tous ces sujets sans grand sens critique. Comment expliquez-vous
que Heaven’s Gate, dont
l’histoire remonte à 25 ans, renvoie directement aux principaux thèmes
exploités dans ces domaines ? Diriez-vous que l’état actuel de confusion qui
règne dans l’esprit du public sur ces sujets ait pu avoir une influence
quelconque sur la secte ?
J. Vallée — Lorsque j’ai assisté, il y a de nombreuses années,
à la réunion à Stanford de Heaven’s
Gate, qui à l’époque s’appelait HIM (pour « Human Individual Metamorphosis »), j’ai eu l’impression que les deux leaders
s’attendaient à
mourir bientôt. Ils ne savaient pas comment, mais ils étaient certains d’être
ressuscités. C’était censé prouver au monde qu’ils avaient raison. Je n’ai pas
eu l’impression à l’époque que le reste du groupe allait se suicider.
K. Harary — À l’origine, c’était
exactement cela. Mais ce que j’ai appris, c’est que lorsque Bonnie Nettles est morte et n’a pas ressuscité, ils ont été
choqués et il a fallu trouver un moyen d’expliquer cela. Alors Applewhite a raconté qu’il était en communication
télépathique avec elle et il a changé sa doctrine : on pouvait toujours accéder
au Niveau au-dessus de l’humain, mais on ne pouvait pas emmener son corps avec
soi. Donc ce groupe, qui n’était pas suicidaire à l’origine, l’est devenu.
J. Vallée — Ils savaient que cela leur coûterait la vie, mais
ils ne savaient pas comment.
K. Harary — Parlait-on beaucoup
d’enlèvements extraterrestres à l’époque des débuts de Heaven’s
Gate ?
J. Vallée — Le premier enlèvement rendu public, l’affaire
Betty et Barney Hill, date de 1961 et il était connu du grand public à la fin
des années 60. Mais parmi les amateurs d’ovnis, dans les années 50 et 60, on
entendait déjà des histoires de
voyages vers d’autres planètes dans le discours des contactés. Ce genre
d’histoire se rencontrait partout. L’idée du contact avec les extraterrestres,
avec un niveau supérieur, était aussi présente à travers la théologie, y
compris la croyance à la réincarnation, la communication avec les morts… Tout
était là. Dans les années 40, il y avait à Los Angeles des groupes occultes qui
allaient dans le désert pour essayer de faire venir les extraterrestres ; ils
prétendaient rencontrer des entités vénusiennes. Cette idée d’évoquer des
entités fait partie des croyances occultes les plus répandues. Les
extraterrestres sont devenus une sorte de version abordable de l’évocation
d’entités. Beaucoup de gens prennent cela au sérieux.
K. Harary — Vous pensez donc que
l’émergence d’un groupe comme Heaven’s Gate n’était que la révélation inéluctable d’un phénomène
qui couvait depuis très longtemps ? Ou s’agissait-il de gens qui avaient subi
plus radicalement l’influence de toute la publicité faite aux histoires de
vision à distance et d’ovnis ?
J. Vallée — C’était les deux, mais je crois qu’il y a une
autre manière de voir que personne n’a évoquée : certaines tribus primitives,
principalement en Amazonie, usent couramment du suicide comme d’un rituel
destiné à inverser le temps, à cause de l’empiétement de la «
civilisation ». Ils ne parviennent pas à concilier leur culture avec les
productions modernes, avec une telle accélération de la technologie. Il y aura
des poches au sein de la civilisation occidentale qui, de la même manière, ne
pourront pas s’adapter à toute la technologie ni à la modification radicale de
l’environnement. Il y a donc un contexte anthropologique plus large, un
sentiment de profonde discontinuité dans la culture.
K. Harary — Pensez-vous que cela ait
un rapport avec la raison pour laquelle tant de groupes tentent d’établir des
rapprochements fallacieux entre la parapsychologie, l’ufologie et la
spiritualité ?
J. Vallée — Ils essaient de résoudre la dissonance,
l’ambiguïté entre les formidables progrès technologiques qui affectent nos vies
et la manière dont nous avons appris à nous comporter.
K. Harary — Ma foi, je ne peux rien
imaginer de plus ambigu que tout le charabia New Age, ni de plus concret que la
technologie. Quelle sorte de réconfort pourrait-on vraiment trouver dans la
plupart des croyances du New Age au sujet des
phénomènes psychiques ou des extraterrestres ? La seule idée réconfortante que
je puisse trouver là-dedans, c’est que toute l’ambiguïté sera bientôt résolue
par un cataclysme à la fin du millénaire. Mais ce n’est pas vraiment le genre
d’idée qui puisse nous rassurer.
J. Vallée — Ces croyances permettent de résoudre un conflit.
Il y a aussi ce merveilleux espoir de vivre un âge où tant de choses paraissent
possibles… On se met à espérer que la vie puisse être cette merveilleuse
expansion de nos horizons.
Mais la vie continue, vous perdez votre emploi, votre ordinateur tout neuf est
dépassé… Et il y a beaucoup de charabia dans la technologie aussi ! La science,
aujourd’hui, n’apporte aucun réconfort, aucun havre de sécurité pour l’esprit.
Elle est en proie à la confusion.
K. Harary — C’est une époque
passionnante et chacun espère que les nouvelles découvertes scientifiques
permettront de résoudre les problèmes. Mais certains problèmes ne font que
commencer. Céder aux croyances du New Age est une manière de se donner
l’impression que l’on a le contrôle. Dans l’exemple le plus extrême, on prend
le contrôle en se suicidant.
J. Vallée — J’étais dans une librairie récemment et j’ai
entendu une femme demander le livre des Pléiades, qui contient toutes ces
merveilleuses photos de soucoupes volantes en Suisse, mais qui s’est révélé
être une supercherie. Elle le cherchait malgré tout, à n’importe quel prix. Il
n’y a aucun moyen d’empêcher les gens qui veulent croire.
K. Harary — Êtes-vous toujours en
colère ?
J. Vallée — Oui.
K. Harary — Êtes-vous en colère
contre quelqu’un en particulier ?
J. Vallée — Surtout contre moi-même, parce que j’aurais pu en
faire plus pour avertir les gens. Tous les signes étaient déjà là il y a 22
ans. Il doit exister un moyen de faire comprendre aux gens à quel point la
situation est grave, de les faire réagir. Je pense à la réaction superficielle
des ufologues et des médias à l’affaire Heaven’s Gate. Les adeptes de Heaven’s Gate n’avaient rien d’une bande de fous religieux. Ils
étaient plutôt du genre étudiant diplômé : des gens instruits, sérieux, qui
s’exprimaient bien, qui avaient renoncé à beaucoup de choses. Ce n’était pas
des fanatiques religieux, pas des malades mentaux. Ils étaient même
sympathiques.
K. Harary — Pas des fanatiques ?
J. Vallée — Non, pas eux. Applewhite
l’était, mais pas ses adeptes, ceux que j’ai entendus à Stanford
en 1975. Un fanatique possède toutes les réponses. Heaven’s
Gate n’était pas comme cela.
K. Harary — Ils ont quand même dû
atteindre un certain degré de certitude, à la fin.
J. Vallée — C’est évident. C’est le processus que nous
devrions essayer de comprendre. Ce qui est surprenant c’est que, bien que les
gens arrivent dans la secte avec l’esprit ouvert et avec beaucoup de questions
sincères, ils finissent par cesser de s’interroger. Par exemple, ils ne
demandent pas de preuves. Quelqu’un m’a écrit il y a 20 ans que, au cours de
son travail avec le groupe, il était allé en pleine campagne pour appeler des
ovnis, exactement comme les groupes ufologiques
aujourd’hui. Mais où sont les photos qui le prouvent ?
K. Harary — Parlez-vous de Heaven’s Gate ou de n’importe qui
?
J. Vallée — De n’importe qui, à commencer par les adeptes de
Bo et Peep. Les gourous parlaient d’un autre niveau,
mais les disciples ne leur demandaient pas comment ils connaissaient son
existence. Si je vous disais que le type à l’étage au-dessus est un
extraterrestre, vous me diriez « Jacques, je vous connais et je vous fais confiance,
mais comment le savez-vous ? ». Si je n’avais pas de bonne réponse
logique, vous monteriez vérifier par vous-même. Vous ne vous contenteriez pas
de ma parole pour admettre que le voisin du dessus est un extraterrestre.
Personne [dans la secte, ndlr] ne posait la question : « Comment
pouvez-vous en être sûr ? ». Ils avaient cessé de poser des questions.
Nous voyons ce genre de chose aujourd’hui avec les groupes ovnis qui font payer
les gens pour les emmener dans le désert observer le ciel. Certains affirment
avoir vu des vaisseaux spatiaux lors de ces sorties, mais il n’y a pas la
moindre preuve.
K. Harary — Dans ce cas, la question
était posée par chaque membre individuellement et la réponse était apportée par
la foi - une réponse au niveau de leur propre expérience personnelle, rien de
vraiment tangible. Une ancienne adepte de Heaven’s Gate m’a raconté une expérience qu’elle a vécue juste avant
de rejoindre la secte. Elle attendait un signe ; elle priait, elle faisait tout
ce qu’elle pouvait pour obtenir un signe qui lui prouverait l’existence d’un
pouvoir supérieur dans l’univers. Elle se dit : « Si ces deux nuages se
touchent, je considérerai cela comme un signe ». Elle finit par laisser
tomber, car rien n’arrivait, et au moment précis où elle renonçait, la terre
trembla et les deux nuages se séparèrent puis s’élevèrent en s’entremêlant.
Elle a rencontré Bo et Peep juste après cet épisode.
J’ai parlé à beaucoup de gens qui ont vécu des expériences similaires. Il leur
arrive quelque chose qu’ils ne peuvent pas expliquer facilement et ils
finissent par être entraînés dans une secte.
J. Vallée — C’est comme quand Uri Geller
dit qu’il est en communication avec Hoova, la force
la plus puissante de l’univers. Vous lui demandez de le prouver et il tord votre
cuillère. Il y a là un fossé logique que l’esprit humain ne perçoit pas. Tordre
des cuillères prouve seulement qu’il est capable de tordre des cuillères,
quelle que soit la manière dont il y parvient, mais cela ne prouve certainement
pas l’existence de Hoova. Donc, même si cette dame a
eu une expérience inexplicable, cela ne prouvait toujours pas que Bo et Peep appartenaient à un niveau
au-dessus de l’humain, n’est-ce pas ?
K. Harary — L’avocat du diable
pourrait vous répondre : « Quelle preuve supplémentaire voulez-vous ? Que
les extraterrestres atterrissent ? ». Il est difficile de convaincre
quelqu’un d’aborder une expérience si puissante de manière critique.
Pensez-vous que des groupes comme Heaven’s Gate ne soient qu’une manifestation extrême d’un problème
qui nous concerne tous - notre difficulté à concilier nos expériences
intérieures et les changements technologiques radicaux qui nous entourent ? Ou
est-ce que de tels groupes émergent plutôt à ce moment précis de l’histoire, en
réponse à une dérive idéologique propre à notre culture ?
J. Vallée — Quand j’ai rencontré les membres de Heaven’s Gate il y a 20 ans, il
m’a semblé que j’avais sous les yeux un indice majeur de ce qui allait arriver
à la société en général : la séduction d’une nouvelle illusion spirituelle.
Cela m’a alarmé. Je crois vraiment qu’ils étaient un indice majeur. Ils font
partie de la transformation de la société.
K. Harary — De quoi en quoi ?
J. Vallée — D’une société qui accordait de la valeur à la
connaissance, à l’expérience et à l’éducation en une société guidée par les
croyances prêtes-à-commercialiser, les satisfactions rapides et les
distractions, une société qui ne se soucie vraiment pas de la recherche du
savoir. Il n’y a qu’à regarder cinquante chaînes de télévision pour constater
qu’il n’y a vraiment aucune demande pour les faits documentés. Chaque sujet est
polarisé de manière à créer des polémiques artificielles dont aucune vérité ne
pourra jamais sortir.
K. Harary — Et l’internet ?
J. Vallée — J’allais y venir. C’est le dernier point. Les
réseaux en général ont une formidable capacité à suspendre la conscience
normale du temps et de l’espace, et cela entraîne des conséquences profondes
qui ne sont répertoriées nulle part.
K. Harary — Est-ce que cela conduit
les gens à abandonner leur esprit critique ?
J. Vallée — Pas en soi. Tous ces phénomènes peuvent se
produire simultanément : plus d’esprit critique, plus de faits, et beaucoup
plus de déchets. Toutes les activités humaines s’adaptent à cette forme de
communication. Nous pouvons nous
attendre à de nouvelles formes de spiritualité qui seront basées sur le Web. Il
y aura des entités qui n’existeront que sur le Web. Il y aura des églises, des
cultes qui n’existeront que sur le Web.
K. Harary — Des cultes virtuels. La
religion virtuelle. Vous voyez tout cela arriver. Vous n’en paraissez pas
surpris. Mais vous dites quand même que vous êtes en colère.
J. Vallée — Je suis en colère parce que nous aurions pu en
faire plus, aussi bien nous, à titre collectif, que moi-même, à titre
personnel. S’ils avaient été des fous religieux, je pourrais dire « Très
bien, bon débarras ». Mais le problème est qu’ils n’étaient pas des fous
religieux. J’ai le sentiment qu’il n’existait aucun moyen de les atteindre.
K. Harary — Est-ce que l’avenir vous
inquiète ?
J. Vallée — L’avenir ne m’inquiète pas, parce qu’il y a assez
de jeunes qui ont une idée très claire de ce qu’ils veulent faire, qui ont
grandi dans ce monde superficiel et qui veulent l’améliorer. Je pense que cela ira
très bien pour eux. Ce qui m’inquiète, ce sont les accidents de parcours. Il me
semble que les croyances relatives aux ovnis ont un fort pouvoir de conversion
aux plus hauts niveaux de la société : des hommes d’affaires, des gens qui
travaillent au gouvernement traversent une conversion analogue à ce qui s’est
passé au sein de Heaven’s Gate.
Nous avons vu le même schéma se répéter trois fois : le Temple du Peuple,
l’Ordre du Temple Solaire et maintenant Heaven’s Gate. N’est-il pas temps de sonner l’alarme ? Vous et moi
l’avons constaté en ufologie et en parapsychologie : les gens acceptent les
systèmes de croyance en bloc, sans s’arrêter pour analyser le phénomène qu’ils
étudient. C’est une sorte de contagion, presque comme une épidémie de croyance
pathologique ; cela se répand comme une épidémie. Pendant ce temps, le
véritable travail de recherche, le genre de science que nous aimerions voir, ne
se fait pas.
K. Harary — Ainsi, nous pouvons nous
attendre à revoir la même chose ?
J. Vallée — Oui. Il est excitant d’envisager de nouvelles
possibilités, mais il est aussi important de ne pas transformer en nouvelle
religion ce qui devrait être une exploration scientifique abordée avec un
esprit ouvert. Regardez les membres de Heaven’s Gate : ils posaient toutes les bonnes questions. Le seul
problème est qu’ils ont trouvé toutes les mauvaises réponses.
Propos recueillis par le Dr Keith Harary
Traduction de Franck Périgny
© Observatoire des Parasciences, 1998 - Omni 1997 - Avec l’aimable autorisation de la revue américaine Omni pour la publication en exclusivité francophone de cet entretien.