Méteren Avril 1918
Période du 13 au 19 avril
du 116e Bataillon de Chasseurs Alpins
« Etant
un des rares témoins encore de ce monde qui, en tant que modeste exécutant
parmi tant d’autres a participé aux durs combats qui se sont déroulés dans votre
belle région en avril 1918, j’ai pensé qu’il vous serait agréable –ainsi
d’ailleurs qu’à vos administrés intéressés- de posséder une relation détaillée
et circonstanciée des évènements passés dans votre région en cette année 1918,
qui devait mettre un terme à une des plus sanglantes et plus inhumaines
tragédies que le monde ait connues jusqu’ici : Méteren
fut à coup sûr, le môle sur lequel vint s’écraser l’adversaire. C’est pour cela
que votre commune est entrée dans l’Histoire…
« Le 7 avril 1918, notre Bataillon de
Chasseurs fit mouvement pour Marseille-en-Beauvaisis
(Oise) où, après avoir défilé devant le Général Valentin, nous embarquions le
10 à Saint-Omer-en-Chaussée (Oise) pour une
destination inconnue. »
« Nous ne devions pas tarder à nous rendre
compte que nous remontions vers le Nord et passions successivement à Crèvecoeur-le-Grand, Conty, Amiens, Longpré-les-Corps-Saints,
Abbeville, Etaples, Boulogne, Calais, Dunkerque, Bergues et débarquions
finalement à Esquelbecq et gagnions de là Quaëdypre, à quelque 8 km à vol d’oiseau.
« Bien que ayons passé la nuit en chemin de
fer, nous quittions Quaëdypre pour Flêtre, par Wormhout, Cassel, Saint-Sylvestre-Cappel,
Caëstre où nous arrivons le 12.
« Nous avions déjà le sentiment très net que la
situation était grave. Sur la route, nous croisions des soldats britanniques
isolés, sans armes, en tenue quelque peu négligée, tandis que, de chaque côté
de la route suivie des baraquements militaires, toutes issues ouvertes,
semblaient être désertés et complètement abandonnés !
« Ces indices n’étaient point trompeurs et la
rumeur gagna de proche en proche que les Allemands avaient une fois de plus
crevé le front dans la région de Bailleul.
« Aux abords du village de Flêtre abandonné, quelques « tommies » isolés s’y trouvaient encore, quelques-uns affalés, ivres morts : nous étions fixés. Comme la nuit était tombée, notre compagnie s’installa aux lisières ouest de Flêtre, dans les couverts, où l’on attendait que le jour se lève. A l’aube, le capitaine Laferre réunit les chefs de section de la compagnie et nous mit au courant de la situation qui se présentait ainsi.
« Le front britannique en avant de Bailleul
crevé, l’ennemi exploite son succès et pousse en direction des monts. Nous
devons nous attendre d’un moment à l’autre à être attaqués. Il convient donc de
mettre immédiatement en état de défense le village de Flêtre.
Avec notre section nous recevons l’ordre de nous installer et de nous enterrer
au nord de Flêtre, en avant du village et attendre
les évènements. Des tranchées sont même ouvertes à hauteur du pont de Flêtre.
« Le 13, aucun événement sérieux ne
s’étant manifesté dans la nuit, nous en rendons compte au capitaine Laferre, lequel s’était naturellement préoccupé entre temps
du ravitaillement de la compagnie. La cuisine roulante était là, à pied
d’œuvre, il ne restait plus aux sections qu’à venir s’approvisionner en vivres.
« Contre
toute attente, les escouades boudèrent la soupe, car certains hommes s’étant
égaillés dans la localité en étaient revenus avec des denrées alimentaires et
des bouteilles de vin qu’ils avaient prises dans les commerces locaux ou même
chez l’habitant ! Le village avait été en effet entièrement abandonné par
la population dès que celle-ci s’était rendue compte que les troupes
britanniques avaient lâché pied !
Un spectacle de désolation.
« On réprime naturellement avec vigueur de tels
égarements, et ce d’autant plus que l’on ne savait pas où se trouvait
exactement l’ennemi. C’était à la vérité un spectacle de désolation. Toute la
campagne avoisinant Flêtre était déserte. Les animaux
libérés de leurs attaches circulaient librement dans les pâtures. Dans les
maisons, tout avait été abandonné. On entrait dans des intérieurs intacts, avec
leurs meubles, des vêtements, de la lingerie, des provisions, des ustensiles de
ménage, jusqu’aux animaux familiers : chats, volailles, lapins, etc… De toute évidence, les habitants avaient été pris
soudain d’une terreur panique et s’étaient enfuis en désordre, vers l’arrière,
dans un état d’affolement général !
« Dans la nuit du 13 au 14, le village fut
ainsi mis en coupe réglée par tout le monde.. Les
troupes présentes sur les lieux visitèrent à l’insu du commandement les
intérieurs et surtout les commerces et les caves, si bien qu’il fallut y mettre
bon ordre, dans la crainte où l’on était de voir les éléments mêmes de la
défense avancée dans l’impossibilité de se battre !
« Existait-il réellement un trou devant
nous ? Nul était capable de le dire. Bref, le 15
avril, à 10 h, l’ordre était donné de nous porter rapidement en avant.
« On arrive ainsi à La Besace… où nous ouvrons
des tranchées à l’abri des couverts de terrain. Les travaux sont déjà bien
avancés, lorsque nous sommes violemment pris à partie par l’artillerie allemande.
Nous abandonnons aussitôt les lieux et nous nous portons en avant, pour arriver
à la tombée de la nuit à une ferme située à droite de la route qui va du moulin
de Méteren (cote 62) à Méteren
village.
·
Note :
l’itinéraire est un peu sommairement décrit mais par d’autres documents (J.M.O.) on peut
supposer qu’ils sont passés de La Besace aux Quatre Fils Aymon
voisins, puis par le chemin du Vierayms à la Route de
La Fontaine, se sont dirigés vers la cote 62, puis vers le Moulin situé plus
avant dans la Rue de la Fontaine, à l’angle du Chemin de la Rue Verte.

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Extrait d’une carte militaire mise a à jour le 7 juin 1918 sur laquelle apparaissent les tranchées britanniques (traits bistres) et allemandes (traits bleus)
Attention ! Sur la
carte I.G.N. 2404.O au 1/25000 actuelle le lieudit
Fontaine Houck est également mentionné à l’altitude
62 m ce qui peut provoquer une confusion avec la cote 62 visée
dans ce récit
(Collection Daniel Fache)
Rechercher coûte que coûte
le contact avec l’ennemi.
« Nous y sommes accueillis (3ème
compagnie) par de violents tirs de mitrailleuses qui, de toute évidence
viennent des lisières de Méteren. Nous avons quelques
blessés. Le capitaine Laferre (3e
compagnie du 116e B C A) a reçu l’ordre de chercher coûte que coûte
le contact avec l’ennemi, et même enlever le village par surprise. Il nous
dépêche avec notre section (4e) sur la gauche de la route dont il
vient d’être parlé.
« A notre grande surprise, nous entrons en
contact avec des éléments ANZAC, du corps d’armée australien et néo-zélandais (Australian and New Zeland Army Corps) installés à la
cote 62 en avant du Moulin de Méteren.
« Cela nous rend aussitôt perplexes sur notre
mission. On voit mal en effet comment nous porter rapidement en avant sur une
ligne adverse déjà tenue en respect par nos alliés : passant outre, nous
prévenons l’officier britannique qui entend un peu le français que nous allons
chercher le contact avec l’adversaire et que, quoi qu’il arrive, de ne pas tirer.
« Nous nous formons
en deux groupes séparés par un large intervalle et progressons en direction de Méteren. Le groupe de gauche (sergent Jouve) me prévient
qu’il vient de découvrir une tranchée où se trouvent des corps de soldats
britanniques ! Nous donnons l’ordre d’occuper cette position, et faisons
de même avec l’autre groupe qui lui, également, a trouvé un élément de
tranchée. Nous sommes d’ailleurs avec ce dernier groupe.
« La nuit se passe sans aucun coup de feu,
c’est partout le silence absolu. Nous avons demandé à tous les chasseurs
d’ouvrir l’œil et d’attendre calmement les évènements.
« Au petit jour, nous réalisons que, si nous
sommes aux abords de Méteren, nous sommes aussi
perdus dans une sorte de « no-man’s land »
et, plus grave encore, sans aucune liaison à droite et à gauche, assez loin
d’ailleurs de surcroît de la position occupée par les ANZAC de la cote 62 , nous sommes comme on dit, « en l’air ».
A quelques mètres de notre
tranchée.
« A la jumelle nous regardons les lisières de Météren, nous croyons apercevoir une ombre qui se meut dans
un rai de lumière du clocher. C’est sûrement un observateur. Nous en étions là
lorsqu’un minenwerfer s’écrase à l’extrémité de
l’élément de tranchée occupé par le groupe de droite avec lequel nous sommes.
Le chasseur Henri Martin (13e escouade) est tué.
« Les coups se succèdent à intervalles
rapprochés, la terre tremble, les points de chute se rapprochent dangereusement
de notre tranchée, où ils sèment la crainte et l’effroi.
« Soudain vers les 10 heures, surgissent devant
nous, en ordre dispersé, quelques Allemands –de toute évidence, une forte
reconnaissance- qui progressent rapidement à travers la houblonnière derrière
laquelle le hasard, sinon la providence, nous a placés. Ils vont nous submerger…lorsque
affolés, les chasseurs enlèvent leur équipement, prêts à se rendre ! Le
sort en est jeté. Nous arrachons des mains du chasseur Guigon
Henri (14e escouade) son fusil-mitrailleur, sautons sur le parapet,
et tirons au jugé, en éventail, sur les « feldgrauen »
qui sont là à quelques mètres seulement de notre
tranchée. Quatre d’entre eux tombent, dont l’un vient s’affaler, mort, à deux
mètres de nous ! Les chasseurs se sont rapidement ressaisis. Ils tirent
précipitamment, et tiennent maintenant sous leurs feux nourris les autres
assaillants qui se terrent ou se replient. L’effet de surprise a été total et
complet. Nous sommes aussitôt accablés de nouveaux tirs massifs de minenwerfers qui rendent la position intenable.
Le moulin s’effondre dans
un nuage de poussière.

« Derrière nous, le moulin de Méteren reçoit de plein fouet un obus de gros calibre,
vraisemblablement un 210 mm, qui le fait s’effondrer d’une pièce, dans un bruit
infernal et un nuage de poussière qui cache un moment la scène.
« Entre temps, nous avons fouillé le corps de
l’Allemand, venu pour ainsi dire mourir à nos pieds. Nous lui prenons ses
papiers, parmi lesquels se trouve un titre de permissionnaire au nom de Paul Fahne, sous-officier au 96e régiment
d’infanterie de Kassel (Allemagne). Le renseignement est d’importance et
dépêchons le chasseur Estival (13e escouade) de porter les papiers
recueillis au commandant Raoult, commandant du 116e B.C.A.
« Entre temps, un coureur est venu porter
l’ordre de nous replier en toute hâte et de rejoindre le bataillon.
« C’est alors que l’aviation britannique entre
en lice, alertée par le commandant Raoult qui a entendu le chasseur Estival.
Nous profitons de la circonstance pour gagner individuellement l’arrière comme
prescrit.
« De toute évidence, la position insolite de
notre section, son installation légèrement en contre-pente et la défense
accessoire inespérée que constituait la présence d’une houblonnière, ne
contribua pas peu à faire avorter l’attaque allemande du 17 avril 1918, et n’allait
pas manquer d’avoir une répercussion heureuse sur l’ensemble des opérations.
« Voici d’ailleurs
ce qu’on pouvait lire plus tard dans l’ historique du
116e bataillon de chasseurs alpins (Librairie Chapelot,
Paris, 1922)
« Le 13 avril, le
bataillon occupe, comme troupe de réserve, les lisières est de Flêtre, qu’il organise dans la journée du lendemain.
« Le 16 arrive
l’ordre de se porter sur la gauche et de se placer face à Méteren.
Le soir, le bataillon doit tenter de déborder le village par la gauche, en
s’emparant de la croupe située à l’Est (cote 62). L’attaque se déclenche à 19 h
40. L’objectif est atteint en partie, mais le 32e bataillon de
chasseurs alpins, n’ayant pu progresser à l’Ouest, Méteren
reste occupé par l’ennemi qui, par ses mitrailleuses nous empêche d’atteindre
les pentes Sud du village.
« Le 17 avril,
après un violent bombardement, l’ennemi attaque à 10 h 05 et 10 h 30, en
sortant de Méteren ; il est à chaque fois
repoussé et obligé de rentrer dans ses lignes. »
« On connaît la suite. Nous n’avons pu enlever Méteren mais les Allemands ont été cloués sur place, en
particulier par notre section.
11 000 obus en une journée.
« Le 31 janvier 1919, dans
l’après-midi, étant en cantonnement à Godewaersvelde
(nous appartenons alors au 321e régiment d’infanterie) nous en
profitons pour nous rendre à Méteren revoir les lieux
où nous avions combattu.
« De Godewaersvelde à Méteren, il y a
7 km environ à vol d’oiseau, que nous faisons à pied,
un peu comme un pèlerinage. La route ne nous parut pas longue. Nous passions
successivement aux Quatre Fils Aymon, à La Besace et
arrivions ainsi à Méteren.
« Les lieux étaient
tels que la guerre les avait laissés, si bien que nous retrouvons encore des
armes, des outils et des casques des hommes du 96e régiment
d’infanterie allemand.
« Cependant, ce n’est
pas sans mélancolie que nous nous remémorions les moments curieux que nous
avions passés avec nos camarades du 116e bataillon de chasseurs
alpins dans ce coin perdu du vaste champ de bataille où tant des nôtres –et
plus encore de mes camarades et amis de la 133e division
d’infanterie (Valentin)- étaient tombés glorieusement comme :
-
Le commandant Gatinet Albéric,
commandant le 6e bataillon du 321e R.I.,
mortellement blessé au Meulenhouck.
-
Le sous-lieutenant Toqueboeuf
Albert, de la 18e compagnie du 321e R.I., blessé mortellement le 29 avril, également au Meulenhouck, bastion avancé au sud des monts, dont le
régiment avait été placé d’abord pendant trois semaines devant Méteren.
-
Le capitaine Rollin Charles, commandant la 21e
compagnie du 321e R.I.
sans
compter les officiers grièvement atteints (7), dont le commandant Roigt (4e bataillon), soixante
sous-officiers, caporaux et soldats tués, 200 blessés, un grand nombre
d’intoxiqués !
Nous n’aurions garde
d’oublier notre excellent ami et ancien camarade de l’école coloniale
d’agriculture de Tunis : le sous-lieutenant Pinaud
du 401e R.I. tué également au Kemmel.
« Nous n’oublions pas
bien sûr le modeste et obscur chasseur Henri Martin, de la classe 1901,
cultivateur dans cette belle région méridionale inondée de lumière et de
chaleur et que, comme beaucoup, hélas, il avait quittée à regret.
« Le 31 janvier 1919
des décombres de la localité fumaient encore ! Le spectacle était d’une
tristesse indicible, quatre civils erraient parmi les ruines.
« Sur cet ancien champ
de carnage, nous ne pûmes maîtriser quelques larmes. Que de morts en effet dans
un espace aussi restreint, où 11 000 obus de tous calibres ravagèrent en cette
triste et mémorable journée du 17 avril 1918 la localité toute entière qu’était
alors Méteren en Flandre !
« A la cote 62, le moulin abattu offrait ses
ruines au ciel : toute la campagne se trouvait alors sous la neige… comme
un linceul blanc pour cacher toutes les horreurs de la guerre.
« C’était la solitude
la plus complète : le silence des morts qui reposaient enfin, sans les
bruits de la guerre, guerre cruelle et inexpiable s’il en fut !
« Faisant nôtre la
devise du Souvenir Français, nous dirons nous-même, en adressant une dernière
pensée à tous ces héros, à tous ces camarades qui, les armes à la main, sont
morts pour notre salut :
cités dans le récit
de l’aspirant VERGNAUD
Né le
25 juin 1872 à SALORNAY sur Guye (Saône et Loire),
Domicilié
à Troyes lors de la déclaration de guerre
Commandant
le 6e Bataillon du 321e Régiment d’Infanterie
Blessé
au Meulenhouck (St Jans Cappel)
le 21 avril 1918
Evacué
sur l’Hôpital Mixte de Rosendaël (Nord) où il est décédé des suites de ses blessures
le 1er mai 1918.
Le
capitaine ROLLIN Charles Louis Jacques
Né
le 4 juin 1886 à Jouy-aux-Arches (Moselle)
Domicilié
à Compiègne lors de la déclaration de guerre
Capitaine
commandant la 21e compagnie du 321e Régiment d’Infanterie
Tué le 4 mai 1918 lors de l’attaque des fermes 3 et 4, secteur de l’Haegedorne devant Bailleul
Le
sous-lieutenant TOQUEBOEUF Albert Jean Baptiste
Né
le 17 février 1895 à Ambert (Puy de Dôme)
Domicilié
à Chamalières (Puy de Dôme) lors de la déclaration de guerre
Affecté
à la 18e compagnie du 321e Régiment d’Infanterie
Grièvement
blessé au Meulenhouck le 29 avril 1918
Evacué sur Arnèke (Nord) où il est décédé le 4 mai 1918
Le
chasseur MARTIN Henri Ambroise
Né
le 7 décembre 1881 à Cheval Blanc (Vaucluse)
Domicilié
à Salon de Provence (Bouches du Rhône) lors de la déclaration de guerre
Affecté
au 116e Bataillon de Chasseurs
Tué
au moulin Steenkiste à Méteren
le 17 avril 1918