Fiche d’Histoire N°16

 Série « Troubles religieux »

Les Huguenots émigrés du XVIe siècle

 

Nous vous convions à découvrir, en compagnie de Francis Devos, historien hazebrouckois et fin lettré, hélas disparu en 2008, deux personnages méterennois du XVIe siècle, un père et son fils, deux huguenots à la destinée peu commune.

 

C’est peut-être l’occasion de revenir au préalable sur les troubles religieux dans la Flandre et de relire sur ce site, à la rubrique Histoire,  le paragraphe II-5 « Le protestantisme à Méteren » afin de s’imprégner des douloureux évènements qui ont marqué localement cette époque.

 

François Thooris et son fils vont fréquenter les meilleures universités, côtoyer des personnages célèbres, laisser à la postérité des écrits savants.

 

Francis Devos nous relate leur itinéraire, leurs rencontres et leurs œuvres. Son texte est très dense. Si comme nous et la plupart des internautes qui fréquentent le site vous n’êtes pas spécialiste du sujet traité, ne vous découragez pas. Il faut relire ce texte plusieurs fois pour en maîtriser toute la richesse.

 

Et si l’histoire du père et du fils Thooris a été pour vous une révélation vous pourrez pousser plus loin votre recherche grâce aux nombreuses notes de renvoi qui émaillent le texte qui suit.

 

A la suite de l’étude vous trouverez une biographie détaillée de Francis Devos et un aperçu des recherches qu’il a menées sur l’histoire de ces protestants du pays de l’Alleu  ou de Flandre, émigrés dans différents pays du monde. La biographie de cet homme de chez nous, à la fois simple et savant, a été rédigée pour sa famille, par Jean Devos, son frère cadet que nous remercions vivement de nous autoriser à la diffuser.

 

L’équipe de « meteren.net »

 

 

 

 

 

 

 

 

François Thorius  (Thooris) et son fils Raphaël

 

médecins, poètes et mathématiciens de la Renaissance

 

 

Illustres enfants de la paroisse de Méteren

 

 

Texte de Francis DEVOS

Thorius est la forme latine de Thooris ou de Thoor, noms de famille assez communs dans notre région. Thooris par ma grand mère1 j'ai longtemps pensé que ce François Thorius médecin, poète et mathématicien originaire de la châtellenie de Bailleul, mort à Londres en 1601, s'apparentait à Chrétien Thooris qui fut, en 1561, avec Martin Nachtingale, Mathieu Mortier, Charles Wexsteen et quelques autres, membre du consistoire clandestin de l'église calviniste de Méteren2. Dans la biographie des hommes célèbres de Belgique Paul Bergman nous donne, avec un bref résumé de sa vie et de son œuvre, la description du blason familial Thorius : « François appartenait a une vieille famille de la châtellenie de Bailleul qui porte d'or à un chevron de gueules accompagné de trois têtes et col d'aigles contournés de gueules » Toutes ses œuvres et ses lettres sont signées « Franciscus Thorius Bellio ». Sa devise était « Labor, Spes, Fide » Ce blason n'était-il pas identique à celui de Jean de Thoor, bailli de Méteren en 1715 ? L'abbé Béhague nous rapporte qu'après le rattachement de la châtellenie au royaume de France « Le bailli Jean de Thoor fait homologuer ses armoiries par la chancellerie de France. Nous lisons dans un in folio de d'Hozier : Jean de Thoor de Maistre (Méteren ) porte d'or avec chevron de gueules, accompagné de trois têtes d'aigle, de gueules, contournées deux en chef et une en pointe » De Thoor était en 1715 seigneur de Moraem et de Wythove dans la paroisse. La famille apparaît au terrier de 1632 comme possédant des terres dans le quartier de L’Haeghedoorn. Vers 1646 un de Thoor était avocat à Bailleul. Edmond de Coussemaker mentionne avec le bannissement en 1568 de Chrétien et de Ghislain Thooris ceux de François Thooris de Méteren, de Nicolas de Thoor de la paroisse de Merris et de Gille, Ghislaine et Anne de Thoor de la paroisse de Bailleul. Tout ceci semble indiquer que ce François de Thoor et son fils Raphaël étaient originaires de Méteren.

A propos des Troubles Religieux du XVI0 siècle l'abbé Béhague nous livre ce commentaire « Ce serait une erreur de croire que les adeptes de la religion nouvelle se sont recrutés parmi ceux que les édits appellent briseurs d'églises, brigands, pillards…. dans les débuts ( 1545) , jusqu 'en 1561 , le calvinisme a conquis par la persuasion une partie de l'élite, des notables, des échevins, des marchands, des fermiers, race paisible s'il en fût».

1 Mon arrière grand père François Xavier Thooris était le cousin du peintre Pierre de Coninck, Thooris par sa
mère Lucie.

2 Ed de Coussemaker « Troubles Religieux en Flandre maritime » Jacob de Buyzere était le ministre de l'église
de Bailleul-Méteren, François Antoine Deswarte dit « Algoed » et Jean de Vos dit « Camphin » de celles de
Steenwerck-Merris-Le Doulieu

 

 

 

 

La diffusion des idées nouvelles dans la châtellenie et sur les rives de la Lys fut favorisée par le réseau d'excellentes écoles latines dont bénéficiait le pays en ce temps là. La brutale reconquête militaire d'Alexandre Farnèse et de son lieutenant Valentin de Pardieu seigneur de la Motte menée en 1583 provoqua un exode massif et la ruine du pays3. La reconquête des âmes, œuvre plus tardive des jésuites et des ordres religieux effacera jusqu'au souvenir de tous ces fauteurs de Troubles de tous ces mal-sentants de la Foi. Le moment n'est-il pas venu de mettre à l'honneur ces humanistes, ces scientifiques qui trouvèrent la gloire et la reconnaissance en Angleterre et aux Pays Bas ?

Comme de nombreuses autres familles de notre région, si certains membres furent condamnés à prendre les chemins de l'exil, d'autres s'étaient accommodés de la reprise en main espagnole puis de la conquête française. Bailli de Meteren était une charge héréditaire fort recherchée, ce Jean de Thoor représentait en 1715 l'autorité royale dans la paroisse de Meteren.

A partir des lettres et des œuvres poétiques et scientifiques de François et Raphaël Thorius, pieusement conservées à l'université de Leyde et au British muséum de Londres, j'ai essayé de reconstituer leur vie errante et leur œuvre scientifique et poétique.

François naquit à Meteren vers 1525, son fils Raphaël vers 1555. Un jeune frère Jean de Thoor le suivra dans la carrière médicale. Après la petite école de la paroisse François fréquente l'école latine de Steenwerck. Il y fait la connaissance de Charles de l'Escluse de La Gorgue, le futur professeur de botanique à l'Université de Leyde avec lequel lui et son fils entretiendront une correspondance suivie. Carolus Clusius signera ses lettres et ses ouvrages «Carolus Clusius Atrebatum» «Charles de l'Escluse l'Artésien». Selon le témoignage de Regnault de la Motte curé de La Gorgue relevé en 1567 Michel de l'Escluse, le père de Charles, imbu d'hérésie depuis plus de vingt années, n'aurait pas quitté la Gorgue et le Pays de l'Alloeu pendant toute la période des Troubles ( 1566-1567 ). Le Pays de l'Alloeu constitue aujourd'hui encore une avancée artésienne dans le pays de Flandre d'où ce surnom d'Atrebatum. L'oncle de Charles, François de l'Escluse de La Gorgue fut vers 1547 exécuté sur la place du marché à Béthune. Il était dit la sentence « mal sentant de la Foi ». La diffusion du calvinisme, l'organisation des premières églises clandestines avait été l'œuvre de Pierre Brully. Originaire du Hainaut, réfugié à Strasbourg. Pierre avait été envoyé par Bucer et Calvin pour dresser une église nouvelle dans le Hainaut, en Artois et en Flandre gallicane. Les premières exécutions à Douai, Lille, Tournai et Béthune, pour faits d'hérésie, suivent de peu sa tournée pastorale et sa propre exécution à Tournai.

 

 

 

 

3 La ville de Bailleul avec son église son beffroi et ses Halles fut entièrement détruite. La Loy de Bailleul trouva pendant cinq ans refuge derrière les murs d'Armentières. La guerre, les incendies, la famine et les épidémies décimèrent la moitié de la population. Un grand nombre de marchands d'artisans trouvèrent une nouvelle fois refuge dans le Calaisis et dans le sud est de l'Angleterre à Canterbury Sandwich, Norwich, Colchester...

 

 

 

 

L'école latine de Steenwerck était en 1535 dirigée par François De Vos dit « Vulpes » un maître de grande renommée. « L'ardeur pour les lettres en cette première moitié du XVI0 siècle, est si ardente, l'amour des études si florissante qu 'il n'y a guère de village ou de simple bourgade qui ne possède de maître d'une science si remarquable ». Ce constat nous est rapporté par Jacques de Meyere, Meyerus, maître de l'école latine de Bruges, le grand historien de la Flandre. Jacques était né à la Belle Croix dans la paroisse de Flêtre.

Henri de Voocht dans son magistral ouvrage " History of thé foundation and thé rise of thé collegium trilinguae Lovanense " l'Histoire du collège des trois langues de Louvain, a publié « Monodia Obituri Erasmi » la complainte de Meyerus rédigée à l'occasion de la mort en 1537 d'Erasme. Il fait appel à tous les gens de lettre du Pays pour pleurer avec lui la disparition du plus grand humaniste de ce temps

Alopecius in Stevertiaco

Fraires Eucharii... Nobiscum eximum fleant Erasmum

Le premier maître cité dans la complainte « Alopecius » le « Chauve » était selon de Voocht François De Vos dit « Vulpes » II fut à Cassel vers 1515 l'élève de Stéphane de Grave ou « Cornes » de Bailleul dit « Bello Cassius » le « Bailleulois de Cassel ». Cornes était correspondant du philosophe Espagnol Vives, l'ami d'Erasme et de Tomas Moore ! En 1537 François de Vos était maître de l'école latine de Steenwerck. Quelques années plus tard il rédige en vers latins l'éloge funèbre de Lievinus Crusius4 et prend peu après la direction de l'école latine de Bailleul. Nous savons par les comptes de la ville de Bailleul ( 1555-1557) publiés par Ignace de Coussemaker dans les Annales du Comité Flamand de France, Tome XIV page 137, que ce maître de grand renom abandonna soudainement, sans avertissement préalable, son poste pour échapper aux enquêtes de l'inquisiteur, placé auprès de l'évêque d'Ypres, Pierre Titelmans5 et trouver refuge en Angleterre.

Vulpes était reconnu pour sa maîtrise des langues anciennes Ses élèves Thorius et Clusius feront toute leur vie usage de la langue latine la plus châtiée. Les deux amis s'en iront perfectionner leurs connaissances à l'école du Zandberg à Gand, celle dirigée par Paul Euchaire6 ou Hoeckaert dont il est fait mention juste après François De Vos dans la complainte de Meyerus. Ils y font la connaissance d'un autre personnage illustre, le Gantois Charles Uttenhove

 

4        Lievinus Crusius Lieven Van der Cruyce fut tour à tour maître des écoles latines de Bailleul et de Boeschèpe. Il était correspondant d'Erasme.

 

5        En 1562 peu après le prêche de Boeschèpe Titelmans prononcera plus de cent condamnations au bannissement pour la seule châtellenie de Bailleul !

 

6        Paul était le fils d'Elégius Euchaire qui avait été en 1509 l'élève de Coronello au collège Montaigu à Paris.

 

7        Charles était le fils de Charles Uttenhove qui se trouvait à Paris lorsqu'en 1529 fut exécuté le célèbre chevalier de Berquin seigneur du Plessis dans l'actuelle commune de Vieux Berquin. Charles envoya plusieurs lettres à Erasme dans lesquelles il commente la fin tragique du chevalier traducteur et commentateur de ses œuvres. Cette exécution publique par le feu à Paris marque la fin de la période de tolérance du règne de François 1°

 

 

 

Après deux années studieuses à Gand les amis se séparent. De L’Escluse se rend à Louvain, François Thorius et Charles Uttenhove à Paris où le père de Charles avait longtemps séjourné. François envisage de poursuivre des études de médecine et de profiter de l'enseignement du célèbre Jean Fernel. Il loge à Paris chez un imprimeur célèbre, calviniste notoire, Andréas Wechel. Pour gagner leur vie les étudiants étaient employés par les imprimeurs à des travaux de correction. Lorsqu'en 1560 Charles de l'Escluse sera de passage à Paris après ses études de botanique à Montpellier où il était devenu le proche collaborateur du célèbre professeur Rondelet, Charles séjournera lui aussi chez Andréas Wechel L'historien Emmanuel Le Roy Ladurie dans son « Siècle des Flatter » nous rapporte :

«Le docteur Jean Fernel se trouve incidemment doté d'un cousin d'origine alémamique André Wechel libraire-imprimeur. André est fils d'un imprimeur d'île de France Chrétien Wechel qui produisit à l'usage du public français, sous François 1°, des centaines d'éditions savantes. André continue le commerce des livres à Paris. Il rencontre et accueille des étrangers. Sa maison sert de rendez-vous pour les protestants de passage . Huguenot notoire Wechel junior élude pendant longtemps la répression. Elle va finir par le rejoindre. Son stock de livres est brûlé en 1569. Par la suite en 1572, du fait de la Saint Barthélémy, André va trouver refuge à Frankfort. »

François de Thoor pour éviter la peste de 1561 et les persécutions à l'encontre des calvinistes avait préféré s'écarter de la ville. Il avait acheté une maison à Mantes où il vivait avec son jeune fils Raphaël. Dans les archives du British Muséum, Sloane 1768, on trouve les vingt neufs premiers feuillets du manuscrit des œuvres poétiques de François et Raphaël de Thoor. Nous en extrayons un poème écrit en français :

F°5 V°

Ronsard, Bellay, Baïf, Grévin, Belleau, Jodelle

A Paris ay hanté familièrement

Et Trurnèbe et Aurai et singulièrement

Ce Painpont colonel de la roche Jumelle

Pendant son séjour à Paris avec son ami Charles Uttenhove, François se lia d'amitié avec Pierre Ronsard, Joachim du Bellay et les principaux représentants du cercle de la Pléiade. La première oeuvre de François est une traduction en vers latins de l'exhortation pour la paix de Ronsard. Comme l'œuvre originale, elle fut imprimée chez André Wechel. En 1562 il publiera  un ouvrage posthume « Aurora Carmina Pythagora », de son compa-

 

 

8 La première lettre adressée par François de Thoor le 2 juillet 1561 de Mantes la Jolie à son ami Carolus Clusius que nous avons retrouvée à Leyde porte l'adresse « A Monsieur Charles de l'Escluse au logis d'Andréas Wechel libraire au Cheval Volant rue Saint Jean de Beauvais à Paris ». Les autres sont datées du 15 octobre 1561. La dernière du 23 décembre 1565.

 

 

 

 

 

triote, l'humaniste Jean de Stazeele9, professeur de Grec au Collège de France. Stazelius mourut à Paris en 1558. De 1550 à 1558 François de Thoor avait bénéficié de l'enseignement et des conseils du vieux maître flamand. Sa maîtrise de la langue grecque égalait celle de la langue latine.

La médecine fut toutefois l'activité principale de François de Thoor à Paris. Il y bénéficia de l'enseignement et de l'expérience de Jean Fernel ( 1497-15558 ) Jean était à la fois astronome, mathématicien et médecin. Appelé le Gallien moderne, auteur de la première monographie moderne sur l'anatomie, il avait guéri Diane de Poitiers d'une grave maladie et était devenu le médecin du roi Henri II A sa mort en 1558 il sera remplacé auprès du roi par le célèbre Ambroise Paré. Fernel fut le premier à mesurer avec précision et d'une façon expérimentale la longueur du méridien. D'Amiens à Paris deux villes situées sur un axe Nord Sud il compta le nombre de tours de roues de son carrosse !

Charles de l'Escluze l'ami de François de Thoor

 

En 1560 Charles de L’Escluse après ses études de botanique à Montpellier s'était rendu à Paris pour diriger l'instruction de deux jeunes allemands originaires de Silésie, Thomas et Abraham Rédiger. Il profita de son passage à Paris pour suivre l'enseignement de Goupyl et Duret deux des plus illustres médecins de la ville. Pendant son séjour à Montpellier Charles s'était lié d'amitié avec un jeune poète Allemand Pierre Lotiche. Apprenant sa mort soudaine, en pleine gloire, Charles demanda à son ami François de Thoor de lui composer en vers latins l'éloge funèbre de son jeune ami. Cette demande formulée par un brillant scientifique, dont tout le monde reconnaît la qualité de l'écriture latine, situe le niveau d'excellence atteint par François de Thoor.

 

9 Jean de Strazeele appartenait à l'une des pklus illustre famille de la châtellenie de Bailleul. Jean, Mathieu et Guillaume van Strazeele furent de 1522 à 1583 Amman la ville de Bailleul. Tour à tour élève de Meyerus puis de Vives à Louvain. connu aux Pays Bas comme un jeune érudit Jean conquit en 1534 la chaire de Grec au collège de France. Ce collège avait été fondé par François 1° sur le modèles du collège des trois langues de Louvain II cherchait par cette fondation à combattre l'attitude trop conservatrice de la Sorbonne. Cette fondation voulue par le roi n'avait pas été chose facile. Elle avait rencontré l'opposition de la Faculté de Théologie, celle-là même qui avait réussi à exécuter en 1529 Louis de Berquin un autre illustre enfant de notre Pays

 

        

 

 

 

 

 

 

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Extrait de la lettre du 3 Août 1561 de François de Thoor à son ami Charles de l'Escluze avec son bordereau

d'envoi A Monsieur Charles de l'Escluse au logis d'André Wechel libraire au cheval volant rue saint Jean de

Beauvais à Paris. Elle est signée Tuus F. Thorius bellio

 

 

 

 

 

 

 

La dernière lettre de François à son ami Charles est datée du 23 décembre 1565. Il envisage de publier un répertoire de tous les ouvrage de son maître Fernel publiés à Paris sur les presses d'André Wechel.

Les événements allaient bientôt prendre une tournure de plus en plus inquiétante pour tous les huguenots du royaume de France, de Flandre et du Pays de l'Alloeu. En 1566 au début de « l'été des merveilles » les consistoires calvinistes des Pays Bas su Sud avaient fait pression sur la noblesse locale. A l'occasion du mariage à Bruxelles du fils de la gouvernante, Alexandre Farnèse, elle avait, sous forme d'une requête, demandé l'abolition des « placards », la suspension des enquêtes inquisitoriales, le départ des troupes étrangères au pays et le libre exercice du culte réformé. Cette courageuse démarche est connue dans notre histoire locale sous le nom de « compromis des nobles ». Avec l'appui de tous les bannis de retour d'Angleterre et d'Allemagne les consistoires cherchèrent à forcer la main de la Gouvernante et du roi Philippe II. Ils organisèrent la révolte iconoclaste. Ce mouvement vit le jour le 13 Août 1566 à Steenvoorde puis à Bailleul et dans tout le Pays de l'Alloeu. Sous la pression des événements le culte Réformé fut officiellement autorisé pendant quelques semaines dans les lieux où se tenaient habituellement les prêches clandestins10. Les consistoires obtinrent l'autorisation d'y élever des temples. Cet « été des merveilles » pendant lequel on avait espéré la reconnaissance officielle du culte réformé fut suivi d'un hiver pendant lequel Valenciennes et Tournai malgré l'aide de bandes calvinistes recrutées dans les Flandres et au Pays de l'Alloeu furent militairement reconquises par les troupes de la Gouvernante. L'arrivée du duc d'Albe, la création d'un tribunal d'exception, le tribunal des troubles, aboutiront à des centaines d'exécutions capitales11 à des milliers de bannissements. Pendant ce temps la France était entrée dans la deuxième phase de ses guerres de religion. Elle avait été provoquée par les inquiétudes des protestants français en face des négociations de Catherine de Médicis avec la cour d'Espagne.

Plus question pour François de Thoor de trouver refuge à Méteren12. Pour échapper aux persécutions, grâce à l'appui bienveillant de son ami Charles Uttenhove, avec les siens, il s'installe à Londres et fréquente bientôt la cour de la reine Elizabeth d'Angleterre. On trouve à Londres dès 1567 un Jean Thorius, médecin, vraisemblablement un frère de François. Jean avait fait pour l'imprimeur Anversois Plantin la traduction Néerlandaise du grand précis d'anatomie «Anatomes Figume » d'André Vésale, Vésale médecin personnel de

 

 

 

 

10 A Méteren ces prêches se tenaient devant l’Hamelryck meulen au Mont des Cats près de l’actuelle ferme de
Grendel

11 Cinq exécutions capitales pour la seule paroisse de Merris

12   On trouve dans de Coussemaker Tome I page 295 la liste des 42 condamnations qui frappèrent des paroissiens de Méteren, MerrisBerthen et Saint Jean Capelle dont un François Thooris. Ne s'agirait-il pas de notre François,Thorius ou de Thoor ?

 

 

 

 

 

Charles Quint fut appelé par Ambroise Paré au chevet du roi Henri II mortellement blessé au cours d'un tournoi à Paris en 1559. Accusé d'avoir pratiqué une dissection sur un homme encore vivant et condamné à mort André Vésale dut à l'intervention du roi Philippe II d'Espagne la rémission de sa peine. Il fut condamné à faire un pèlerinage à Jérusalem. Au retour pris par une tempête sur l'île ionienne de Zante, actuelle Zakynthos il périt en 1564.

François et Jean Thorius14 vécurent dans les communautés wallonnes et flamandes réfugiées de Londres dans le quartier de Three needel street et d'Austin Friars. Le ministre de l'église wallonne était Gilles Du Mont dit Montanus. Gilles sous le surnom de Julien avait été, pendant les troubles, le ministre tour à tour du Pays de l'Alloeu et d'Armentières. Un grand nombre de réfugiés de la châtellenie de Bailleul et des rives de la Lys s'étaient retrouvés à Londres, Canterbury et Sandwich15. Grâce à l'appui de Charles Uttenhove et de François de Thoor et l'entremise du duc de Norfolk, les réfugiés obtinrent de la reine Elizabeth un élargissement du quota alloués et la création à Norwich et Colchester de nouvelles communautés. Les dramatiques événements vécus dans notre pays avaient amené un afflux considérable de réfugiés qui cherchaient à échapper aux condamnations du Tribunal des Troubles et aux poursuites des juridictions locales. La plupart étaient d'habiles commerçants et artisans.

Nous ne savons pas si François profita de la période connue dans l'histoire de République Gantoise ( 1576-1585 ) pour revenir à Meteren et dans la châtellenie de Bailleul. Son ami Charles Uttenhove fit partie avec le ministre Datenus du « Conseil des Douzes » qui administra la ville de Gand la capitale des Flandres pendant cette période de grande confusion. Le catholicisme fut interdit en Flandres. Le clergé avait trouvé refuge derrière les murs de Saint Orner et d'Aire sur la Lys. Jean De Vos dit « Camphin » fut le ministre de la communauté calviniste de Bailleul. Des ministres furent nommés à Steenwerck Outtersteene, Vieux Berquin, Eecke.. .La brutale reconquête militaire du Pays en 1582-83 mit un terme définitif à tous ces désordres. Tous les calvinistes du secteurs totalement compromis à la fois pendant l'été des merveilles, la révolte des gueux des boisio et la République Gantoise

 

 

 

 

 

13   Vésale 1514-1564 est avec Ambroise Paré considéré comme le fondateur de l'Anatomie moderne. C'est par le
recours à l'expérience personnelle que Vésale a renouvelé 1' étude de l'Anatomie. Il s'était insurgé contre
l'enseignement traditionnel qui séparait la théorie de la pratique. Ce déplorable démembrement dans l'art de
soigner a introduit dans nos écoles des procédures détestables. Pendant qu'un homme opère une dissection un
autre décrit les parties découvertes. Ce dernier est perché sur une chaise comme une poule sur un perchoir et
avec un dédain remarquable donne des informations livresques sur des choses qu'il n'a jamais touchées de ses
mains

14   Son fils connu sous le nom de John Thorie fut un écrivain Anglais du XVII0 siècle.

15   Jacob De Buyzere et Jean De Vos dit « Camphin » étaient ministres de la communauté de Sandwich, François
Antoine Deswarte dit »Algoed » était ministre de celle de Norwich. Ils avaient été dans le secteur de Bailleul -
Steenwerck les plus ardents propagandistes de la religion nouvelle.On trouve dans les registre de ces églises
traces de plusieurs Méterenois Chrétien Thooris, Nachtingale Weexsteen, Hallynck....

 

 

 

 

 

 prirent une nouvelle fois le chemin de l'exil. Un exil définitif cette fois.

En 1581 Charles de l'Escluse l'ami de toujours fut accueilli à Londres par François de Thoor et son jeune fils Raphaël. Cette année-là le grand navigateur Francis Drake était le héros du jour, à la suite de son périple en Amérique du Sud. Charles s'intéressa à tous les végétaux exotiques qui avaient été ramenés du Nouveau Monde par le hardi navigateur. C'est à cette occasion qu'il recueillit les premiers échantillons de pomme de terre. Charles publiera peu après la première planche botanique de la plante qui occupe aujourd'hui encore une si grande place dans l'agriculture en Flandres.

Première planche botanique de la Pomme de terre par Charles de l'Escluze publiée en 1585 à la suite de son

séjour à Londres chez son ami François Thorius

Après un séjour à la cour de Vienne il s'était réfugié à Francfort où à la suite de nouvelles persécutions religieuses il vivait bien misérablement. En 1590 Philippe de Marnix de Sainte Aldegonde l'avait recommandé au roi Henri IV. Charles avait trouvé refuge dans la communauté calviniste réfugiée de Leyde. Les curateurs de la prestigieuse université locale l'appelèrent en 1593 pour y enseigner la botanique. Le matricule de cette université nous signale l'inscription le 13 décembre 159017 de Raphaël Thorius, médecin, fils de

16 C'est pendant cette période que les gueux se rendirent coupable du meurtre des prêtres de Reninghelst et du capitaine Bollengier chargé par le baron de Rassinghem du maintien de l'ordre dans la châtellenie de Bailleul

 

 

 

 

François de Londres. Raphaël obtint sa licence le 23 décembre 1596 et commença à pratiquer son art à Londres. Il n'aura pas manqué de suivre l'enseignement du meilleur ami de son père. L'université de Leyde m'a fait parvenir les copies de six lettres manuscrites de Raphaël Thorius à Charles de l'Escluse. Elles furent envoyées de Londres en 1597, 1599, 1601, 1605, 1606, et 1607

Médecin et Humaniste comme son père Raphaël écrivit en vers français et latin de nombreux poèmes. Un recueil est conservé au British Muséum m.s. Sloane 1768. Ses vers sont souvent d'une grande verdeur et se moquent volontiers des travers de l'Eglise.

 

British Muséum côte m.s Sloane 1768 F. 88

Loyola tout poly d'être connonisé                                                       Se plaint du calendrier qu 'il n 'y peut trouver place

                  Et l'imprimeur matois sans être autorisé

Deslogeant Saint Germain y fourre Saint Ignace

Les voilà en procès, en querelle, en menaces                    Disant par cy, par là, je suis plus saint que toi

Mais le père très saint qui tout lie et lace

Les met hors de procès sans digeste et sans loy

Enfants soyez d'accord et vivez à recoy

Comme Jude et Simon, ou s'il vous est molesté

Que le dernier venu sans demander pourquoi

Loge au cul de Février, tous les ans au bissexte !

 

 

Grand buveur de vin, grand fumeur et bon médecin il était une figure originale du monde Londonien à l'époque du roi Jacques 1° Parmi ses relations on citera le botaniste d'origine Lilloise Mathias de l'Obéi qui avait lui aussi après ses études à Montpellier trouvé refuge dans la communauté calviniste réfugiée de Londres.

Parmi les nombreuses poésies de Raphaël Thorius figurent celles où il déplore la perte de ses jeunes enfants enlevés par la peste qui causa aussi sa perte. Son goût pour le tabac lui fit chanter la plante à Nicot et vanter ses vertus dans un poëme d'une latinité élégante qui obtint en Angleterre et aux Pays Bas un franc succès « Hymnus Tabaci » On croyait à cette époque aux vertus thérapeutiques du tabac.

 

17 Le même registre nous apprend l'inscription le 15/4/1583 de Jacobus Van der Poêle fils de Charles et de Marie Thooris de Bailleul réfugiés en Allemagne. Charles Van den Poêle était seigneur de la Poorthoofstede à Baiileul. Ils avaient été tous les deux condamnés en 1568 au Bannissement perpétuel avec confiscation de leurs biens.

 

 

 

François de Thoor parlait et écrivait le latin, le grec, l'hébreu, le français, le flamand et l'anglais, c'était un homme courtois, aux manières agréables. Il était aussi un protestant convaincu. Habité par la confiance, éclairé par sa raison et la grâce de Dieu qui sans intermédiaire parle au cœur de chacun, François appliqua à l'étude du corps et de l'âme humaine la méthode qu'avait expérimentée Erasme, Vives, le chevalier de Berquin, les humanistes de notre région pour la redécouverte à partir des textes les plus authentiques du message chrétien dans sa pureté originelle. Ce comportement nouveau, aube de la démocratie, fut suivi avec enthousiasme dans nos pays d'anciennes libertés. On cherchera à adjoindre une liberté religieuse nouvelle aux libertés communales acquises depuis le Moyen Age. Ce comportement nouveau ne pouvait que heurter de front l'impérialisme espagnol et l'autorité de l'Eglise catholique. François Thorius, Charles de l'Escluse avec beaucoup d'autres préférèrent l'exil à la soumission. C'est en Angleterre dans une vie d'émigré que François et son fils Raphaël donnèrent la pleine mesure de leurs capacités.

 

 J'ai voulu aujourd'hui par ce travail faire revivre la mémoire de ces illustres enfants de la commune de Méteren.

Hazebrouck le 27 Juillet 2006
 Francis Devos

 

 

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Francis Devos 1935-2008

 

L’unité d’une vie

 

 

 Ce retraité souriant et modeste abordait volontiers les gens, lors de ses fréquentes  promenades dans les rues et  sur la place d’Hazebrouck. Francis Devos était tellement enraciné dans sa Flandre qu’il connaissait l’histoire et la culture profonde de chacun de ceux à qui il s’adressait, parfois mieux qu’eux ! Il prenait plaisir à échanger quelques mots avec ses collègues de « l’association mémoire Abbé Lemire », du « comité Flamand de France », du cercle de « la Verde Rue », de son groupe de bridge ; mais encore plus, à reconnaître un ancien  contremaître ou ouvrier des Ets Roquette de Lestrem, un ancien du collège St Jacques, un habitant de La Motte au Bois où il résida, ou bien de Godewaersvelde , son village natal. Il avait un souvenir ou une anecdote pour chacun. Malgré sa grande érudition,  il ne se mettait jamais en avant, fuyait les fonctions, affectionnait son rôle de guide au cimetière St Eloi.

Dès sa retraite en 1997 il quitte ses habits d’ingénieur chimiste, de chercheur  et de globe-trotter, pour se plonger à temps plein  dans de nouvelles recherches, historiques cette fois. Car l’Histoire , la grande, l’a toujours passionné.

 Lors d’un voyage aux Etats-Unis,  il visite la communauté de New Paltz, sur la rivière Hudson, dans l’Etat de New-York. Il est intrigué par les noms des premiers immigrants huguenots gravés sur une plaque du cimetière de l’église wallonne. Ces « Hollandais » ont presque tous des noms Français, « des noms de chez nous » tels Du Bois ou Crespel ! Ce sera le point de départ de sa thèse : Beaucoup des premiers immigrants partis pour l’Amérique sont originaires des Pays-Bas du Sud et plus précisément de la vallée de la Lys, Steenwerck, Estaires, le pays de l’Alloeu.

Il va y consacrer les 10 années de sa retraite,et devenir intarissable sur ce sujet! Il se rend à Louvain , Leyde , Amsterdam, Gand , compulse des archives , entre en correspondance avec de lointains cousins. Il n’utilise pas l’Internet au grand dam de ses interlocuteurs. Il devient le correspondant et collaborateur de l’historien de la communauté huguenote de New-Paltz, son ami le professeur Alfred Marks[1]. Il communiquera aussi avec  Madame Carol Woodard, professeur à Bergholz dans l’Etat de New-York  à qui il apprendra que sa famille  Logé , certes arrivée d’Allemagne et plus précisément du Brandebourg vers 1680, avait son origine dans la région de La Gorgue , émigrée dans le Palatinat puis le Brandebourg à la suite des troubles religieux du 16ièmesiècle. Il correspond avec des membres de l’Eglise réformée du Danemark. Il s’interesse à l’Afrique du Sud . Le « cercle de la Verde rue » a publié en 2006 l’essentiel de la thèse de Francis Devos sous le titre « Vers la Liberté ».

Francis se sent en communion intime avec ces gens du 16ième siècle  qui se sont mis «  à penser par eux-mêmes » comme leur demandait Erasme, comme leur apprenaient leurs maîtres des Ecoles Latines et des Chambres de Rhétoriques.«  Ils ne courbèrent jamais l’échine devant l’absolutisme . Ils ne ployèrent jamais le genou devant l’autorité. La plupart préférèrent l’exil à la soumission ». L’autorité c’était le roi Philippe II d’Espagne et son délégué en Flandres le sinistre duc d’Albe, qui ne comprirent pas l’attirance de ces Flamands pour une religion « réformée » , plus fidéle à ses origines et dont les actes seraient plus en ligne avec son message. Ulcérés , ces huguenots Flamands et Wallons des deux bords de la Lys , se croyant soutenus par leurs Seigneurs locaux , commirent des excès , se muèrent en « Gueux des Bois » puis « Gueux de la Mer ». Ils défendaient les libertés acquises de longue date , leur beffroi face au clocher de l’Eglise  et au Donjon ! Une conception démocratique qu’ils importeront plus tard en Amérique. Et toujours, il établit  le lien  entre l’histoire et les temps présents , comprenant et expliquant l’un par l’autre.

Francis a fait prendre conscience  à beaucoup de gens mais surtout à sa famille que leur région avait un passé prestigieux et qu’elle avait produit  depuis des siècles des penseurs , des savants , des érudits , tels l’historien Meyerus ,le botaniste  Charles de L’Escluse, le médecin et poète François Thorius , le Chevalier de Berquin, ami de Ronsard. Il a mis en évidence que les Devos arrivés à Godewaersvelde juste avant la révolution  venaient alors de l’ambacht de Bailleul et comptaient dans leur ascendance toute une série de Martin De Vos dont le premier d’entre eux,  né à Steenwerck en 1529, se réfugia à Sandwich en Angleterre pour échapper à l’inquisition et finalement prendre définitivement le chemin de l’exil ! Il expliquera ainsi par ses racines huguenotes la personnalité de son père, Henry Devos, plus « protestant » qu’« ouaille » , plus « citoyen engagé » que «fidèle  paroissien », plus ouvert au « progrès » qu’attaché aux « traditions », plus « commerçant » que paysan ». Il expliquera ainsi pourquoi les Devos , mais aussi les Thooris, famille de sa grand-mère, née à Borre, ont adopté sans problème les principes républicains, la séparattion de l’Eglise et de l’Etat, les engagements de l’abbé Lemire. Les Thooris sont de entrepreneurs, des médecins,  des professeurs, des ingénieurs. Ils acceptent les évolutions comme leurs ancêtres ont accueilli favorablement les écrits d’Erasme et de Thomas Man , les idées nouvelles de Luther et Calvin .

 

En 2006 , Francis a publié une « Histoire de la famille Devos »  ainsi sous titrée « De la Renaissance à nos jours 1450-1950 ». Dans une première partie il y décrit en détail la vie de sa famille à Gode  dans la première moitié du 20ième siècle. Il y fait preuve d’un sens de l’observation exceptionnel et d’une mémoire étonnante. Il y décrit son arrivée à la ferme de la Place , « dans les bras de maman, aux cotés de mon père,

au volant de sa tant convoitée Mona Quatre », quelques jours après sa naissance à « La Rochelaise » le 18 Octobre 1935. La crise économique avait obligé ses parents à emprunter à un vieil oncle les 4000 francs nécessaires à l’achat de leur première voiture . Francis arrivait ainsi en troisième position , après Odile née en juillet 1933, et Abel en juillet 34. Son frère Jean arrive en septembre 1938. Sa mère Marthe Degroote , née à Oxelaere, venait d’une famille de vieille tradition paysanne et catholique. Les familles Degroote et Colpaert comptaient de nombreux prêtres et religieuses. On y était très attaché à la terre que l’on ne quittait que pour « servir Dieu ou le Roi ». Il n’est pas sûr qu’elle ait vu d’un bon œil son mari Henry prendre la tête d’une liste d’opposition aux élections municipales de 1935 et devenir en 1937, à 31 ans, maire de Gode. Le jeune Francis va s’impréger de cette double culture : L’attachement à la terre et à la famille d’un coté , l’engagement dans la société , les combats professionnels de l’autre. Les valeurs traditonnelles, celles du « Laboureur et ses enfants », la responsabilité individuelle , mais encore plus celles de  l’innovation , de la science , du progrès .

Il a cinq ans en 1940 quand il faut brusquement « évacuer » quelques semaines chez un oncle à Hesdin, dans la « débacle »provoquée par l‘avance allemande. Il a six ans quand son jeune « oncle Léon », jeune homme de 32 ans, médecin  et déjà professeur d’anatomie à Lille, meurt à Gode d’une méningite. Ce Léon restera  le modèle à suivre ! Il vit  intensément mais comme un grand jeu, tous les évènements locaux de l’année 44 : Les raids aériens ,le campement allemand dans la pâture de la ferme, l’arrivée des chars anglo-canadiens. C’est l’irruption d’un monde nouveau : Les camions GMC, le chocolat , les cigarettes !! La modernité ! Mais l’année 1945 , celle de ses dix ans , c’est l’année noire : La grave maladie et dès juin la mort de sa maman qui restera pour toujours une blessure non cicatrisée ! « Nous étions brutalement sortis de l’enfance qui, malgré la guerre, avait eu pour nous le gôut du bonheur ». Son père se remarie en mai 1947 avec Suzanne Degroote, cousine de sa première femme.  Marthe et Jacques viennent alors agrandir et égayer la fratrie.

C’est sa grand’mère, Marie Thooris qui emmène Francis au Collège st Jacques le 1erOctobre 1946 où il rejoint Abel . Elle y avait déjà  emmené , alors en voiture à cheval, ses trois enfants , Henry puis Jean-Marie et Léon. Son propre frère, Léon Thooris avait fait partie de la toute première promotion de bacheliers de ce collège crée par L’abbé Lemire . Elle a, avec Henry ,  l’année précédente, emmenée Odile à Lille à St Joseph de Cluny. On croit profondément que les études sont le passage obligé vers un monde meilleur !

Francis va entamer ses études secondaires dans les difficulté  et les finir brillamment. Il est tout d’abord injustement pris en grippe par le « préfet de discipline »   qui juge que ce garçon n’entre pas « dans le moule » et « doit être maté ». Francis , il est vrai , ne fait que ce qui l’intéresse ! Il double deux classes et se retrouve fréquemment « collé ». Son père se fait du souci pour  ce graçon insaisissable et insouciant.  C’est l’abbé Deswarte, le nouveau supérieur flamingant amoureux de Brueghel, qui saura  lui parler et provoquer le déclic salutaire.Il lui donnera le rôle principal d’une pièce de théâtre qu’il monte au collège , celui du roi Créon dans Antigone .  Francis finira sa Terminale avec son bac scientifique et le prix d’honneur du collège !

A chaque vacances , il retrouve avec délices le village et la ferme . Le village , ce sont les copains du football. C’est aussi la maison et le jardin de sa grand’mére qui aura sur lui une influence majeure. L’adolescent y passe des heures dans la bibliothèque laissée intacte de l’oncle Léon. Il y trouve toute une collection de « L’Illustration » qui nourrit son imagination et son goût pour l’Histoire.

Sa grand’mère et sa maison, toutes deux bourgeoises, sont une porte vers un ailleurs encore flou .  La ferme , ce sont les travaux des champs : moissons et cueillette du houblon. Il observe son père , la confiance qu’il accorde à ses ouvriers , ses combats pour l’amélioration de la qualité  du houblon par l’adoption de nouvelles variétés et l’éradication des plants mâles. Il se verrait bien devenir cultivateur mais le dictat paternel tombe comme un couperet «  Tu passes d’abord ton bac ! ».

En septembre 1955  , Francis suit les conseils de sa sœur Odile qui l’y a précédé, et entame ses études supérieures  dans la section chimie d’HEI , l’école d’ingénieurs de la Catho . Quatre années d’épanouissement total . Il a trouvé sa voie ! La chimie c’est pour lui un vrai bonheur . Pus question de « rester à la ferme » ; Il participe certes chaque été aux travaux agricoles , il reste fidéle à l’USG , le club de fooball du village , mais il est totalement attiré vers un « ailleurs ».  Avec ses copains étudiants , il fait à mobylette un voyage initiatique à Bruges et Amsterdam , à la découverte de Brueghel ! Les peintures de cet observateur pointu du 16 ième siécle , sa dénonciation des puissants, Eglise et Roi , ont marqué le jeune homme d’une encre indélébile .Un peu plus tard ce sera la vallée du Rhin , ses auberges de jeunesse et ses petits vins blancs secs. !

 Des évènements extérieurs nombreux ont agité le monde étudiant : Le Traité de Rome en 57 , le retour de De Gaulle en 58, Fidel Castro en 59, JF Kennedy en 1960 . Mais ce sont les évènements d’Algérie qui préoccupent , d’autant qu’on fait appel au contingent  pour mener la « pacification » et que la durée du service militaire vient d’être portée à 27 mois. Début 1960 , Francis part « faire ses classes » à Châlons s/ Saône puis embarque  pour l’Algérie . Il est affecté à la SAS de la presqu’île de Colo , près de Constantine. On apprendra plus tard qu’il s’est en réalité porté volontaire. C’est une mission de présence et d’assistance à la population qui va le passionner mais qui va tourner au drame . Il n’en dira jamais rien ! Certains « copains de régiment » feront allusion à son « attitude courageuse » . Mais on n’en saura pas plus !

 C’est en tout cas un jeune homme moins insouciant qui rentre en avril 1962 et   se tourne résolument vers sa vie d’adulte , professionnelle et familiale. Après un stage  à l’Institut Français du Pétrole, il entre en septembre comme ingénieur de recherche chez Roquette à Lestrem. Il épouse Christiane en Décembre de la même année. Après deux logements d’attente à Steenbecque et Merville , le couple s’installe rue des Mioches à Lestrem, dans un lotissement construit par la société Roquette, avant de construire sa propre maison à La Motte au Bois. Une maison, un jardin  et trois garçons , c’est une vie de famille fidèle à la tradition !Un enracinement recherché   entre le Mont des Cats et la vallée de la Lys , et un  métier de chercheur au service de la région et du monde agricole !

A son arrivée  chez Roquette, le 1er septembre 1962, l’industrie et la recherche appliquée américaine  dominent le domaine de l’amidonnerie et de la glucoserie ; La direction générale de Roquette est bien décidée à combler l’écart  et décide la construction de nouveaux laboratoires qui sont inaugurés en  mars 1965 . Francis ne ménage ni son temps ni sa peine   pour remplir l’ambitieuse mission scientifique que luia assignée sa Direction Générale : une recherche indépendante, largement tournée vers l’extérieur, attentive aux desiderata de la clientèle et qui ouvrait à le biotechnologie et à la microbilogie de belles perspectives d’avenir . Responsable de la « microbiologie industrielle » il se fait, jusqu’à l’excès, l’ardent  défenseur des produits dits de spécialité, polyols, sorbitol , maltitol, qui ne prendront de l’importance que dans les années quatre-vingt. La longue liste de ses brevets témoigne de l’importance de  sa contribution. Farouche défenseur d’une position d’indépendance , convaincu que c’est par ses propres moyens que l’entreprise peut seule se développer, il  s’acharne à développer des procédés internes . De 1984 à 1987, il est « expert scientifique ».

C’est une nouvelle carrière qui s’ouvre à lui en 1987 quand il est appelé à rejoindre les services commerciaux, à Lille, pour exercer , « avec plaisir et facilité » le métier d’aide technique à la vente aux industries de la fermentation . Il y donne toute sa mesure , avec passion ; il s’y présente comme un chercheur venant sentir le vent de la clientèle . Il accompagnera les commerçants en Amérique , au Japon , en Chine ! Il impressionne ses interlocuteurs non seulement pas ses connaissances scientifiques mais aussi par sa grande culture historique et géopolitique . Chaque retour de voyage est l’occasion pour lui de « titiller » avec humour et affection, ses collègues de production et de recherche, de susciter des réflexions technologiques. Auprès des plus jeunes il devient leur professeur.

 

 

Il prend sa retraite  en décembre 1996 , mais garde en permanence un oeil intéressé et vigilant sur son acienne société . Ses enfants sont bien établis dans leur vie et il est fier de les voir s’assumer. Il accueille ses belles-filles avec chaleur et tendresse . Il est un grand père attentif , attentionné , gai et joueur. Ses liens avec ses frères et sœurs sont restés très forts même si chacun évolue sur des chemins différents . Chaque année les « repas de famille »  sont des rendez-vous  immanquables , même après la mort de leur père en 1985. Francis , jadis l‘enfant le plus turbulent , le plus curieux de tout , parfois le plus effacé, est devenu la référence , la butte témoin de la famille .

 

  On ne peut qu’être frappé par la grande cohérence de sa vie , sa consistance , son unité . C’est un chêne profondément enraciné qui a pu ainsi étendre très loin et très haut ses branches neuves . L’attachement solide aux valeurs de toujours, au risque de paraître parfois un tantinet ringard ou rigide ,  ne paralyse pas , n’empêche pas d’avancer dans la foi au progrès grâce à la science et la connaissance. Le modernisme se construit sur la tradition . Francis croyait en une humanité en marche !

 

Jean Devos

 

 

 

Bibliographie

 

Francis Devos a publié de nombreux écrits sur les protes-tants émigrés :

 

-« Les Huguenots de Flandre et d’Artois et la colonisation de l’Afrique du Sud », F. Devos, 2/11/2007


-"La colonie wallonne de Frédéricia (Danemark)" - F DeVos 26/11/2007

 

-« Catherine Trigault et les siens ou la part prise par quelques descendants de huguenots wallons dans la fondation de la ville de New York » - F DeVos 01/09/2006

 

-“I am a traveler, a stranger among you, as were my fathers.” Chronologie et détails cartographiques (en Anglais) du long Exode des Huguenots Flamands et Wallons - Francis Devos . Janvier 2007

 

Ces quatre textes sont accessibles en format pdf sur le site :

http://huguenots.picards.free.fr/lalloeu.php

 

 

 

 

sans oublier son œuvre majeure :


 « Vers la Liberté »

Editions du Cercle de la Verde Rue

59 rue des Bannois

62440 Laventie

N° ISBN 978-2-9528439-0-4

 

Pourquoi des habitants du Nord de la France sont-ils à l'origine de la fondation des premiers villages américains ?


Les multiples investigations de Francis De Vos permettent une réponse argumentée à cette question. L'ouvrage retrace en effet le parcours de quelques familles protestantes des Flandres et du pays de Lalloeu, chassées par l'intolérance de l'occupation espagnole et victimes d'une époque hostile à la liberté des pratiques religieuses. Des recherches généalogiques précises et approfondies, la découverte de multiples correspondances, enrichissent la connaissance de ce mouvement d'émigration vers l'Angleterre, les Pays Bas, les Etats allemands, l'Amérique et l'Afrique du sud. La comparaison de travaux américains et français sur cette question permet une analyse plus fine du début du peuplement des États-Unis.


Cet ouvrage remet en cause de nombreuses représentations simplistes antérieures souvent empiriques et emblématiques. Avec humanisme, Francis de Vos met fin à quelques silences de l'histoire sur les réalités de l'occupation espagnole, sur le
comportement des premiers Calvinistes du Nord de la France et sur le lent cheminement d'un exil assumé par quelques pionniers en quête de liberté.

 

 

 

 

 

 



[1] Le livre qu’ils ont écrit ensemble est en cours de publication aux Etats-Unis :« The Cry that Rang from Brussels to New Amsterdam ». F. Devos and Alfred H Marks