Fiche d’histoire n° 8

 

 

Victor Wydauw, « le soldat oublié »

 

 

Cent dix soldats méterennois sont morts pour la France au cours de la Grande Guerre et ont leur nom inscrit au monument aux morts. La disparition de ces jeunes Flamands, fauchés dans la force de l’âge, gravera une souffrance indélébile dans le cœur de leurs proches… Pire, dans certaines familles, ce n’est pas un, mais deux, et parfois trois enfants qui furent ainsi sacrifiés. La famille Wydauw - Plouvier a vu deux de ses fils périr de faits de guerre mais seul Maurice, mort en 1914, a son nom gravé dans la pierre du monument ; son frère cadet, Victor, décédé lors de la campagne du Levant, a été jusqu’ici, « le soldat oublié ».

 

 

Novembre 1922. Dans la petite maison basse au coin du chemin de La Besace et de la rue du Mont-des-Cats – face à l’actuel étang des Quatre-Fils-Aymon – Romaine Plouvier vit au rythme des saisons qui s’écoulent comme la Méterenbecque qui serpente là, juste devant son modeste logis.

 

En face, derrière le Diepen dael (la vallée « profonde ») une petite colline masque le village de Méteren alors en pleine reconstruction (tout a été détruit en 1918). A l’arrière de la maisonnette, le regard se porte vers le mont des Cats surplombé de son monastère d’où le vent apporte parfois le tintement des cloches qui appellent les trappistes aux offices.

 

Plus loin, à droite, c’est La Belle Vue où, elle s’en souvient très bien, les matins de guerre – le front était tout proche – elle voyait partir les soldats anglais cantonnés entre autres à la ferme voisine, pour constater le soir, qu’ils étaient moins nombreux à rentrer…

 

Commence alors la valse des souvenirs...

 
Une famille flamande

 

Romaine égrène ses souvenirs : ceux des bons moments passés en famille avec son cher mari et leur nombreuse famille, ceux des épreuves aussi, et Dieu sait si elle en a subies, surtout ces dernières années !

 

Reine Romaine1 Plouvier, domestique à gages, a presque 22 ans quand elle épouse le 3 mai 1886 Charles Henri Wydauw, de six ans son aîné, domestique de ferme. Tous deux sont méterennois de naissance, le mariage sera donc célébré au village et très vite, chacun reprendra son ouvrage. Neuf mois plus tard, un premier enfant naît au foyer et reçoit le prénom de Elie. Un deuxième fils vient au monde en 1888, Albert, puis, à deux ans d’intervalle, deux filles, Judith et Marie2. Maurice voit le jour en 1893, suivi de Marthe en 18953. Charles et Romaine auront encore quatre enfants : Zélie née en 1897, Lætitia en 1898, Victor en 1901 et Emma en 1904.

 

 

A Méteren en cette fin du XIXe siècle, nombre de mariages sont à l’origine de grandes familles. Mais, les conditions de vie sont précaires, la médecine « moderne » n’en est qu’à ses balbutiements, l’espérance de vie  est à moitié de celle d’aujourd’hui et la mortalité infantile est importante. La famille de Charles et Romaine n’échappe pas à la règle : Albert est décédé du croup (la diphtérie) en 1897, et la petite dernière, Emma, n’a vécu qu’à peine quatre mois. Mais on se résigne, on tait sa douleur, on travaille, dur, dans les fermes principalement, comme domestique, journalier, servante, ou dans le meilleur des cas, « carton », le charretier, l’ouvrier qui avait le droit de piloter les attelages de chevaux, et de leur parler à l’oreille… 

                                                                                                                                                                                                                                      

 

Les parents

Charles Henri WYDAUW (1858-1918)             Reine Romaine PLOUVIER (1864-1945)

 

 

’T oorloge

 

La vie s’écoule ainsi, jusqu’à ce funeste premier samedi d’août 1914 après-midi où le lugubre tocsin résonne et glace les sangs. Un seul mot, terrible, court le village : ’t oorloge (la guerre) ! L’ordre de mobilisation générale est placardé à la porte de la mairie. Les mères, les épouses, les enfants, pleurent la séparation même si, les soldats partis « la fleur au fusil » sont persuadés que leur absence ne durera pas ; les anciens, eux, avec le bon sens des « terriens », se demandent déjà comment on pourra assurer tous les travaux qui nécessitent « des bras ».

 

A plus de 55 ans, Charles Wydauw n’est pas mobilisable, mais le couple doit accepter, la mort dans l’âme, de voir partir Maurice, l’aîné des deux garçons encore à la maison. Maurice Ernest Joseph, de la classe 1913, est affecté au 8e régiment d’infanterie, 3e bataillon, 9e compagnie.

 

Fin novembre 1914, César Herreman, maire de Méteren, quitte la mairie et s’éloigne vers De Vier Ayms (le lieudit Les Quatre-Fils-Aymon) ; il est porteur d’un message officiel qui justifie le port de l’écharpe tricolore. Le même rituel s’est déjà accompli plus de vingt fois4, mais nul ne peut bien entendu s’y habituer. Au passage du maire, l’angoisse saisit les rares passants dont les yeux interrogent en silence : « chez qui est-ce cette fois ? ». Deux kilomètres plus loin, il n’a pas besoin de frapper à la porte de Charles et Romaine : ils ont compris, « leur » Maurice ne reviendra pas.

 

Fauché à Champigny-sur-Vesle, dans la Marne, le 24 novembre, Maurice est décédé des suites de blessures, comme l’indique, laconique, la transcription de son acte de décès où figure, en marge, la mention « mort pour la France ». Il venait d’avoir 21 ans, le 13 septembre.

 

De l’occupation à l’évacuation

 

Depuis mi-octobre 1914, Méteren vit à l’heure anglaise, avec les contraintes que cela occasionne : couvre-feu, circulation restreinte,… En contrepartie, les soldats stationnés là peuvent rendre quelques services à la population. Ainsi, ce Lewis, un brave tommie, que Romaine a affublé du diminutif flamand de « Louike »  auquel elle accole deux mots de son français approximatif pour lui demander le soir de « fermer volets ».

 

Milieu avril 1918, l’offensive allemande met un terme à la présence anglaise. Cette fois, plus question de rester à Méteren. Ordre est donné à toute la population d’évacuer. La famille s’éparpille : Judith se retrouvera servante de ferme à… Langrune-sur-Mer, dans le Calvados, Marthe a suivi son époux. Charles et Romaine quittent le Nord avec une partie de la famille. Dépaysement assuré : les voilà réfugiés à Baho, petit village des Pyrénées-Orientales, non loin de Rivesaltes où a trouvé refuge une autre famille de Méteren, les Fache.

 

La guerre finie, les Wydauw prennent le chemin du retour et découvrent un village anéanti. Mais tout le monde ne reviendra pas. Lætitia est restée à Baho où elle se mariera le 24 novembre 1919 (tout juste cinq ans après la mort de son frère !). Et surtout, Charles n’a pas supporté les bouleversements de ces dernières années : Romaine est veuve depuis le 17 septembre.

 

 

Rentrée à Méteren, Romaine songe à Maurice, à Charles, qui ne reverront plus leur jolie campagne de Flandre, et se console, peut-être, en estimant que le sort de sa sœur Julienne a été bien plus cruel encore, elle qui dès la première année de guerre a vu trois de ses fils – les frères Parrain – tomber pour la patrie.

 

Victor ou la campagne du Levant

 

 

 

Novembre 1922, déjà huit ans que Maurice repose dans un cimetière militaire de Champagne, quatre que la guerre est finie. Finie ? Non ! La « der des der » s’est exportée vers les théâtres d’opérations extérieures à la métropole (TOE) et une partie des classes trop jeunes pour participer à la Grande Guerre est envoyée ainsi en expédition au Proche-Orient (le Levant) notamment en Syrie.

 

 

 

Cette fois, c’est le dernier des enfants de Romaine qui est appelé « sous les drapeaux ». Victor Georges Joseph est né à Méteren le 22 avril 1901 à 11 h 30. Grand pour l’époque (1,68 m), cheveux bruns et yeux jaunes – dixit son livret militaire – Victor sait lire et écrire, et exerce la profession de journalier. Il est incorporé le 7 avril 1921 au 27e régiment d’artillerie coloniale en tant que 2e canonnier conducteur et effectue la première partie de son service en métropole avant d’être embarqué le 26 décembre 1921 à destination de Beyrouth5 où la traversée s’achève le 14 janvier 1922. Affecté au 274e régiment d’artillerie de Tunisie (12e batterie) le 26 janvier, il participe à la campagne du Levant jusqu’au 22 juin puis à celle du Levant intérieur. Dans l’intervalle, le 1er avril, une réorganisation l’a transféré au 15e groupe d’artillerie d’Afrique (8e batterie).

 

 

 

 

 « Le soldat oublié »

 

Dans une carte postale envoyée – d’Homs – à sa famille le 8 mai 1922, il se plaint de n’avoir de nouvelles de personne « …je pense que vous avez mal à la main pour écrire » et ajoute, désabusé : « …je devra plus écrire non plus ! (sic) ». Le 19 juin, il exprime son ardent désir de retour à la vie civile : « …j’en ai assez de ce métier… je regrette beaucoup d’avoir venu si loin (sic)… ». Le 11 septembre, il accuse réception d’un colis « reçu en bon état » dans lequel était jointe une photo de sa maman ; ça l’a réconforté. Dans chacune de ses cartes, il se déclare cependant en bonne santé. Et le 21 septembre : « …ça va toujours mieux, ça commence à marcher » dit-il. Victor ne le sait pas encore, ce seront ses dernières lignes… 

 

Son livret précise qu’il est dirigé sur le dépôt de transition d’artillerie pour être rapatrié, le 24 octobre 1922. Le canonnier Victor Wydauw quitte Homs pour l’hôpital de campagne et d’évacuation de Beyrouth où, le 21 novembre 1922 à 10 h 30,  il décède des « suites de maladie contractée en service » (choléra ?). Comme son aîné, il avait 21 ans.

 

Fin novembre 1922. César Herreman est toujours maire ; ceint de son écharpe tricolore, il quitte la mairie de Méteren et se dirige à nouveau vers De Vier Ayms… le paysage est           

encore loin de ressembler à ce qu’il était avant la tourmente,… la porte s’ouvre en silence,… Romaine fond en larmes : « me schamel joungen, ’n tweeden ! » (mon pauvre garçon, le deuxième !)…

 

Le 26 avril 1923, au bureau de poste de Méteren, la famille de Victor perçoit le remboursement des sommes qu’il avait épargnées depuis son arrivée à Beyrouth : le livret d’épargne est arrêté le 23 octobre 1922 à la somme dérisoire de 76 francs 25 centimes6.

 

Par lettre du 11 septembre 1923, le général commandant la 1re région militaire répond au maire de Méteren qui l’a interpellé à propos de l’inscription de son administré sur le monument aux morts. Pour l’armée, « le nom d’un soldat décédé en 1922, ne semble pas devoir figurer sur le monument élevé à Méteren si ce monument est destiné uniquement [...] à rappeler la mémoire des enfants de cette commune morts pendant la guerre 1914-1918, ce qui d’ailleurs n’empêche pas de considérer que ce soldat est mort pour la France mais pas du fait de la grande guerre ».

 

Quelques mois après sa mort, le cercueil contenant la dépouille de Victor a été rapatrié et inhumé au carré militaire du nouveau cimetière de Méteren ; il repose là, presque seul, sous une modeste croix de bois… face aux Vier Ayms de son enfance.   

 

Texte : Dominique Fache

(petit-neveu de Victor).

Photos : collections particulières.

 

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NOTES

 

(1) Ses prénoms selon l’état civil.

(2) Elles épouseront deux frères, Eugène et Henri Papegaey de Saint-Jans-Cappel.

(3) Marthe, que l’on a toujours appelée de son second prénom Louise (comme sa mère), a connu un destin que l’on peut qualifier d’exceptionnel : mariée en 1917 à Théodore Collet, parisien d’origine, elle a donné naissance à 7 filles, a connu trois siècles pour s’éteindre à 106 ans, en juin 2001 pensant (elle aussi) « que le bon Dieu l’avait… oubliée » !

(4) Maurice Wydauw est le 24e Méterennois à mourir pour la France.

(5) Le mandat français en Syrie, institué par la Société des Nations en 1920 lui confie également le gouvernement du Liban.

(6) 69,90 euros aujourd’hui.

 

Photos

* Charles Henri Wydauw (1858-1918)

* Reine Romaine Plouvier (1864-1945)

* Victor Wydauw, canonnier en Syrie.