
Durant l’année scolaire
1943-44 Jean Thomé est élève à l’Ecole de Maîtrise
des Houillères à Forbach, il va avoir 18 ans le 26 mars 1944 et, comme tous les
jeunes alsaciens-lorrains, il reçoit son ordre de mobilisation pour être incorporé
de force dans la Wermacht.
Il doit se présenter à la
Compagnie 79 du régiment d’infanterie de Metz le 29 mars 1944.
Il arrive à Méteren la veille de
Pâques 1944, le samedi 8 avril, pour y « faire ses classes ». Jean
est bilingue et il s’exprime dans un français irréprochable. Le contact avec
les méterennois est familier, malgré l’uniforme.
Dès son arrivée, il se lie d’amitié avec la famille Colaert qui lui servira notamment de relais postal pour sa maman, évitant la censure et les longs délais du courrier militaire.
Il cantonnera d’abord à la ferme Parent, où je l’ai rencontré, puis chez Valentine Buttin qui signale le fait dans ses notes sur la période 1939-45 à Méteren. Le soir, son service terminé, il fait, près de la ferme, des démonstrations de gymnastique devant les gamins ébahis et tape parfois avec eux dans leur ballon.
Début août, deux mois après le débarquement allié en Normandie, il est promu interprète en remplacement d’un luxembourgeois envoyé sur le front de Normandie. Jean reste à Méteren jusqu’au 18 août puis est muté à Cassel, toujours comme interprète et probablement à la Kommandantur. Les évènements se précipitent, la débâcle allemande n’est plus loin. Le 31 août il fait partie d’un détachement envoyé en mission à Bailleul sous la conduite d’un officier. Au retour le groupe s’arrête à Méteren. D’après la relation écrite laissée par Denis Colaert (1) chez qui il a pris le repas de midi de bon appétit, il semblait énervé, envisageant de se camoufler, ne voulant ni se faire tuer pour Hitler, ni être fait prisonnier et voulant rentrer au plus tôt chez lui.
On sut par la suite, qu’en compagnie d’un autre soldat nommé Becker, ils faussèrent compagnie au détachement et se cachèrent dans le secteur de la Fontaine (2). Mais ils commirent une erreur fatale !
Le 5 septembre, très tôt le matin, alors qu’un Etat-Major allemand venait de s’installer le veille au soir au « château » Debruyne (3), rue de la Fontaine, Jean Thomé et Becker, en civil, vinrent s’échouer au cœur du village, dans le but semble-t-il de voler une moto dans la cour de l’école de garçons. Les deux hommes furent aperçus par une sentinelle qui leur fit les sommations, puis les voyant fuir, lâcha une rafale de mitraillette qui tua net le soldat Becker, tandis que Jean Thomé levait les bras et se rendait. Jean fut conduit à l’ Etat-Major, jugé et condamné à mort.
Deux feldgendarmes le menèrent
vers son lieu d’exécution entre six et sept heures du matin. Ils traversèrent
le village, en direction de Bailleul, encadrant Jean Thomé
qui avait les bras levés (4).
Ils bifurquèrent avant la sortie du village, vers la ferme Vitse près de laquelle ils l’abattirent d’une balle dans la tête et l’enterrèrent sommairement, au milieu d’un champ, à environ 50 mètres du chemin.
D’après un article de « La Bailleuloise »
du 16 juin 1946, une habitante de Méteren, Madame Albertine Boulet, fut témoin
involontaire de l’exécution. Elle revenait de son travail (5) par le petit
chemin, pour éviter la route nationale qui pouvait être mitraillée par
l’aviation alliée, lorsqu’elle rencontra le prisonnier et ses gardiens. Le coup
de feu qui éclata peu après, la fit se retourner et elle vit Jean Thomé s’effondrer.
C’est
par cette personne que la mairie fut prévenue. Elle dépêcha sur place le garde
champêtre (mon père) qui reconnut de suite le jeune lorrain, lui retira ses
papiers et avec l’accord des autorités allemandes et l’aide du fossoyeur,
l’enterra correctement. La dépouille fut par la suite transférée en bordure du
chemin, au coin de la haie délimitant la propriété Vitse.
On posa sur la tombe une croix de bois portant l’inscription « Jean Thomé,
22.3.26 » (6).
La famille Vitse entretenait la tombe qui était souvent
fleurie par des habitants du village.
Quant au soldat Becker (7), qui gisait non loin du Monument aux Morts, les allemands obligèrent le secrétaire de mairie, Ignace Malbrancke et son fils Paul, à ramasser le corps et à l’enterrer dans la cour de l’école.
Si les deux soldats avaient attendu le lendemain pour sortir de leur cachette, ils auraient trouvé le village vide d’occupants, ceux-ci ayant déguerpi dans la nuit du 5 au 6 septembre. Tragique destinée !
En
marge du drame :
Jean Thomé né le 21 mars 1926 était le seul enfant survivant de Nicolas et Louise Thomé. Le père était mineur de fond à Petite-Rosselle (Moselle).
La population de cette commune située entre la Ligne Maginot et la frontière franco-allemande fut évacuée en 1939 afin de dégager totalement cette zone tampon pour en faire un « nomansland ». Jean et ses parents furent évacués vers les mines du Nord-Pas de Calais, à Rouvroy (P . de C.), à 18 km d’Arras. Premier drame pour cette famille, Nicolas, le père, disparaît le 19 mai 1940. Sa famille ignore, encore à ce jour, où et dans quelles conditions cette disparition est intervenue. Mineur de fond, et en cette qualité « affecté spécial » non mobilisable, il avait repris du travail dans le bassin minier du Pas de Calais. Il y a probablement trouvé la mort lors de l’arrivée des troupes allemandes. Le 30 novembre 1946 le Tribunal Civil d’Arras le déclarera présumé décédé à Méricourt-sous-Lens où il travaillait.
Le 9 septembre 1940, Jean et sa mère sont autorisés à rentrer à Petite-Rosselle dont ils ont été éloignés durant un an. Ils se réinstallent à leur ancienne adresse et compte-tenu de sa situation de veuve de mineur, la maman est embauchée comme femme de ménage aux Houillères. Jean sera embauché lui aussi aux Houillères et sera successivement employé au triage, apprenti d’atelier, élève dans une école d’apprentissage, avant d’être admis à l’école de maîtrise où son destin le rattrape en mars 1944.
La maman de Jean Thomé, née Louise Glock en 1906, est venue à Méteren à deux reprises pour se recueillir sur la tombe et rencontrer les amis de Jean et les témoins du drame. Elle ne parlait pas le français et sa sœur cadette, Marie-Catherine, qui l’accompagnait se chargeait de traduire les conversations.
Madame Thomé s’est remariée en 1948 et est devenue
veuve à nouveau en 1951. Elle est décédée à Forbach en 1978.
Les restes de Jean Thomé ont été transférés à Petite-Rosselle en septembre 1948. Selon les dispositions qui régissent le statut des Alsaciens-Lorrains incorporés de force dans l’armée allemande, surnommés « les Malgré Nous », Jean Thomé a été déclaré « Mort pour la France » le 9 mars 1950. Ces mentions ont été portées en marge de son acte de décès.
Rédiigé en collaboration avec la mairie de Petite-Rosselle,
de M. et Mme Deutsch, cousins de Jean Thomé, de Marie-Jeanne Colaert et de sa
sœur Janine Santrain, de Francis de Swarte, de Jeanne Malbrancke et
d’André Heyman.
J.P. Deswarte
[1] - D’après une lettre du
21/5/1945 de Denis Colaert à la mère de Jean, gardée
précieusement dans la famille Thomé et traduite en
dialecte local pour ses membres germanophones.
2
– Le lieu exact n’est pas identifié. Le bois Delbecque
est avancé par André Heyman.
3
– Selon « la Bailleuloise » du 16 juin
1946, l’état-major était installé chez Maria Debruyne,
rue de la Fontaine. Est-ce une erreur ou y avait-il deux états-majors à Méteren cette nuit-là ?
Nous sommes en effet sûrs qu’il y en avait un à la brasserie De Swarte. Voir à ce sujet l’interview de Mme De Swarte à la Voix du Nord (40e anniversaire de la
Libération).
4
– Sidonie Colaert-Decoster, mère de Denis Colaert, connue pour être « une lève-tôt », a vu
passer Jean Thomé les bras en l’air, encadré de près
et a prévenu son fils dont l’adresse était dans le portefeuille du jeune
lorrain.
5
– Albertine Boulet, belle-sœur d’Eugène Martel, ardent militant communiste,
était veilleuse de nuit à l’H.P. à Bailleul. A cette
heure matinale, elle rentrait, par des chemins détournés, de son travail qui
finissait à 6 heures.
6–
Cette croix de bois est conservée dans la famille Colaert
depuis le transfert du corps en Moselle, en septembre 1948.
7 – Dans le journal « La Bailleuloise » du 16 juin 1946 le soldat Becker est mentionné comme étant de nationalité allemande. Selon Denis Colaert (lettre du 21 mai 1945) il s’agirait d’un soldat de nationalité polonaise, âgé de 35 ans et père de trois enfants.