III-8 Quelques lettres de Régina De Coninck à l’Abbé Lemire

La vie à Méteren de 1914 à 1917

 

Texte de Monsieur Francis Devos

 

 

 Monsieur Francis Devos, historien local hazebrouckois et homme de grande culture, membre du Comité Flamand de France et de l’association « Mémoire de l’Abbé Lemire » a publié le 30 janvier 2004 un recueil commenté de quelques lettres de Régina De Coninck à l’Abbé Lemire. Cette correspondance constitue un témoignage précieux sur la vie à Méteren entre 1914 et 1917 et à ce titre mérite d’être largement diffusée.

 

 

L’échange prend fin avec la mort de Régina survenue à Méteren le 30 octobre 1917.

 

 Dans plusieurs des lettres sont aussi évoquées les difficultés administratives qui ont entouré le mariage à Méteren  le 18 août 1917 de Lucie Copin, la petite cousine de Régina - qui était à son service et fut l’héritière des tableaux de Pierre, d’Augustine et de Régina De Coninck -  avec un militaire britannique du nom de John Eddleston. Nous y reviendrons.

 

 

      

 

 Francis Devos

 

Monsieur Devos étant prématurément décédé le 27 avril 2008, nous avons demandé à Monsieur Gilbert Louchart, Président de l’association « Mémoire de l’Abbé Lemire », qui a patronné la publication, l’autorisation de reproduire ces correspondances sur le site « Meteren.net ».

 

  Ils nous avaient tous deux honorés de leur présence à Méteren le 11 novembre 2006 lors de l’exposition organisée sur la courte vie des deux jeunes soldats français de 23 ans, qui furent les deux premiers tués sur le sol de la commune le 11 octobre 1914 : le sous-lieutenant Griffaton et le maréchal des logis Godfroy. Cette exposition avait été inspirée par le récit de Régina De Coninck dans le « Cri des Flandres » du 14 novembre 1915, reproduit ci-après.

 

L’intérêt que portait Francis Devos à la commune de Méteren lui était probablement venu de sa généalogie. L’arrière-grand-père de Francis Devos, François Thooris, était le cousin du peintre Pierre De Coninck, Thooris par sa mère Lucie.

 

Ce qui explique sans doute la publication par Monsieur Devos le 27 juillet 2006 d’une autre étude très documentée d’une dizaine de pages sur « François Thooris,(un ancêtre du précédent) et son fils Raphaël, médecins, poètes et mathématiciens de la Renaissance, illustres enfants de la paroisse de Méteren » qui se réfugièrent à Londres à la suite de la persécution des protestants.

 

Vous pourrez découvrir cette étude de Francis Devos sur François et Raphaël Thooris au Chapitre « Fiches d’Histoire » - sous la rubrique « Troubles religieux du XVIe siècle » - Fiche n°16 « François et Raphaël Thooris ». Vous y découvrirez en outre une biographie détaillée de Francis Devos avec les références à ses divers écrits dont son livre « Vers la Liberté » dans lequel il retrace le parcours de quelques familles protestantes des Flandres et du pays de Lalloeu, chassées par l'intolérance de l'occupation espagnole et victimes d'une époque hostile à la liberté de pratiques religieuses.

 

 

Les acteurs

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Régina De Coninck

 

L’artiste peintre méterennois Pierre De Coninck né en 1828, vice-prix de Rome en 1858, et son épouse, née Ernestine Couvrit en 1834 à Soissons,  eurent deux filles également artistes :

 

Régina née à Paris en 1867 et décédée à Méteren en 1917

Augustine née à Paris en 1874 et décédée à Méteren en 1909.

 

La mort prématurée de la cadette à l’âge de 35 ans avait fortement ébranlé ses parents qui ne lui survécurent qu’un an.

 

Durant la période de 1914 à 1917  au cours de laquelle furent échangées les correspondances publiées ci-après, Régina est donc seule survivante de la famille de Pierre De Coninck, dont les deux filles, célibataires, n’ont pas eu de descendance. Elle vit depuis peu à Méteren en compagnie de Lucie Copin, «  sa bonne », comme elle l’écrit dans son article publié dans le Cri des Flandres du 12 décembre 1915, en réalité sa petite cousine.

 

Lucie Copin :

 

Née à Gouy-en-Artois (62) en 1891 elle est la petite-fille d’ Emile De Coninck, le plus jeune frère de Pierre de Coninck. Elle est donc la petite nièce de Pierre et la petite cousine de Régina.

 

On ignore pour l’instant si Lucie était déjà au service de Régina à Paris avant 1914, ou des parents De Coninck à Méteren jusqu’à leur mort en 1910, puis de Régina ensuite.

 

Lucie fit la connaissance d’un jeune militaire britannique, John Eddleston. Ils se marièrent à Méteren le 18 août 1917 devant un  major anglais, après bien des péripéties relatées dans les correspondances,

 

A la mort de Régina, elle hérite de la maison et de tous les tableaux qu’elle contient. Il semble que la légende se soit plus ou moins emparée de la suite de l’histoire. Dans son livre sur Méteren, César Lauwerie rapporte la version souvent répandue selon laquelle les tableaux auraient été emmurés dans la cave lors de l’évacuation des habitants en avril 1918. Cependant on n’a rien retrouvé lors du déblaiement des ruines de la maison.

 

Ces tableaux étaient peut-être moins nombreux qu’on ne le pense généralement et il est sûr qu’une partie au moins a été déménagée. Par l’intermédiaire d’Internet une petite fille de Lucie EDDLESTON-COPIN  a pris contact avec le site « meteren.net ». Le 26 octobre 2007  elle écrivait : « Je sais que ma grand’mère avait quelques peintures de Pierre De Coninck sur les murs de sa maison en Angleterre. A la mort de ma grand’mère, ma tante (Régina – fille de Lucie) qui était religieuse, les a envoyées au Musée du Louvre à Paris, mais dans un livre qu’elle a écrit, on lit que le Musée n’a jamais reçu les peintures. Il y a beaucoup de lettres dedans qu’elle avait envoyées à tout le monde pour essayer de retrouver les peintures ».

« J’ai aussi une peinture de Régina dans mon salon. Je pense qu’il y a l’église de Méteren au fond et un petit chemin et les champs au premier plan. »

 

Cette dame détient également la médaille de Légion d’Honneur attribuée à Pierre De Coninck, une photo du mariage Eddleston-Copin à Méteren, et une photo des enfants issus de ce mariage.

 

Malgré notre amicale insistance nous n’avons pu à ce jour obtenir copie de ces photos et documents, mais ne perdons pas espoir.

 

Pour en revenir à Lucie nous avons appris qu’elle avait eu quatre enfants, deux garçons (Harry et Louis ) et deux filles (Régina, religieuse et Irène). Mary, la dame qui a pris contact est une fille de Louis, elle est mariée et mère de deux enfants.

 

L’Abbé Lemire :

 

L’Abbé Lemire (1853-1928)  prêtre, député et maire d’Hazebrouck a laissé l’image d’un homme préoccupé par les conditions de vie de la classe ouvrière. Une association entretient son souvenir :

Association Mémoire de l’Abbé Lemire

http://monsite.orange.fr/memoire-abbe-lemire/

 

C’est à ce site que  nous empruntons la biographie de l’Abbé Lemire qui suit.

 

Pour approfondir notre propos nous vous recommandons une visite à ce site à la fois plaisant, riche et bien documenté, créé par Jean-Paul Vanhove pour le  compte de l’association.

L’équipe de « meteren.net »

 

 

UN HOMME DE FLANDRE
Né en 1853 à Vieux-Berquin, dans le Nord de la France, Jules Lemire est scolarisé à partir de 1867 à l’institution Saint-François (futur petit séminaire) d'Hazebrouck, le chef-lieu de l'arrondissement de Flandre intérieure. Il est ordonné prêtre en 1878. Il va ensuite enseigner la philosophie et la rhétorique durant quinze ans à Hazebrouck, dans l'établissement qui l'a formé.

 

UN PRÊTRE
L'abbé Lemire est avant tout un prêtre, mais un prêtre en rupture avec une partie de sa hiérarchie qui est en relation avec les classes aisées. Son caractère entier et son action sociale en faveur des ouvriers lui vaudront bien des déboires avec son évêque et même avec le pape. Dès 1893, il est contraint de quitter son poste de professeur à Hazebrouck ; l’autorité ecclésiastique entend ainsi marquer son désaccord avec sa candidature à l’élection législative. Il y aura ensuite, pour tenter de le dissuader de briguer de nouveaux mandats, la suspension de ses prérogatives sacerdotales, une sanction dont le pape Benoît XV le relève en 1916.

 

 

   

 

 

 

  L’Abbé Jules Lemire

 

 

 

UN DÉPUTÉ
Il n'est pas le premier prêtre à devenir député. L'élection de l'abbé Lemire à la Chambre, en 1893, constitue toutefois un événement qui ne passe pas inaperçu. Surtout après l'attentat de l'anarchiste Vaillant, au cours duquel l'abbé est blessé. Il fait la une des journaux. La popularité est en marche.
L'abbé Lemire sera ensuite réélu contre vents et marées, représentant l'arrondissement d'Hazebrouck à Paris durant trente-cinq ans. Il meurt en 1928, à quelques mois d'un nouveau scrutin. Son œuvre parlementaire, d’une très grande richesse, est essentiellement sociale et familiale. Il est l’initiateur de réformes telles que le repos hebdomadaire dominical, les allocations familiales, la réglementation de la durée du temps de travail, celle du travail de nuit, ou encore la création d’un ministère du Travail.

 

UN MAIRE
L'abbé Lemire est élu maire d'Hazebrouck en 1914, juste avant le début de la guerre. Il le reste jusqu'à son décès, survenu le 7 mars 1928. Sous son impulsion, la ville va se transformer en profondeur. L'homme est un véritable visionnaire qui a façonné la ville d'Hazebrouck que nous connaissons aujourd'hui. Il lance la construction d’une maternité et d’un nouvel hôpital, il modernise les accès de la ville, il fait percer un passage inférieur pour désengorger un centre-ville coupé en deux par les voies de chemin de fer, il crée un jardin public, une bibliothèque, un dispensaire antituberculeux..

 

(Texte et photo tirés du site internet de l’ Association Mémoire de l’Abbé Lemire à laquelle nous adressons nos remerciements)

 

 

 

Quelques lettres de Régina de Coninck à l'abbé Lemire

 

 

La vie à Méteren ( 1914-1917)

 

 

Texte de Francis Devos,

 

 Association Mémoire Abbé Lemire

 

 

Régina était la fille du peintre Pierre De Coninck. Après une vie professionnelle très active à Paris, elle se retire à Méteren en 1914 dans sa maison familiale. Elle entretint avec l'abbé Lemire une belle correspondance qu'avec l'aide de Monsieur Gilbert Louchart président de l'association «Mémoire de l'abbé Lemire» nous avons retrouvée. Elle nous donne une vivante description des premiers combats d'octobre 1914 et de la vie au village pendant la guerre. Elle comptait parmi les nombreux supporters de l'abbé. On ressent l'admiration, l'affection de l'artiste pour le prêtre démocrate si injustement sanctionné par sa hiérarchie. Elle décédera à Méteren le 30/10/1917

 

 

Méteren , l’ entrée du village

 

 

Le 26 juillet 1914

Monsieur l'abbé et cher député maire

Voilà plus d'un mois que je suis installée à Méteren. J'ai déjà bien pensé à vous, à Hazebrouck dont on aperçoit d'ici le clocher au pied duquel est votre gracieux ermitage tout tapissé de verdure, au cloître où il fait si bon de se promener et de causer, à la bibliothèque où il y a tant de livres, enfin à bien d'autres choses.

Ici c 'est aussi la solitude embaumée où on passe des heures laborieuses et calmes dans la lumière et le bon air, cela repose du cher Paris qu'on retrouve ensuite avec un nouveau plaisir.

Nous avons un nouveau curé, Monsieur Parmentier, je le regarde avec plaisir en chaire car il a beaucoup de vos traits, de votre stature, de vos inflexions de voix, il est d'autre part calme et incolore et tout le village regrette son cher Monsieur Decambron si vibrant, si zélé, enfin il a à Hellemmes de quoi exercer son activité. Je termine en ce moment le portrait de Denis De Swarte, jeune homme mort il y a quelques années, on le trouve à souhait, je crois que vous en avez vu l'ébauche rue Feron*, j'ai des commandes en vue et j'irai en Picardie vers le 10 septembre dans un château où je suis attendue pour des travaux, enfin je n 'irai pas dans le Tarn cet été, c'est remis à l'année prochaine et puis je commence à me lasser de ce long séjour au couvent.

J'espère que vous vous reposez ou reposerez bientôt de vos travaux et des fatigues et émotions de cette année, quel écrasant labeur ! Surtout ne vous surmenez pas, prenez des aides de bonne volonté, ils ne doivent pas manquer en ce bon pays d'Hazebrouck. J'ai trouvé dans le « Cri des Flandres » la belle prière en flamand du « Padre** » regretté, je l'ai prononcée tout haut cela m'a fait plaisir ? J'ai vu hier qu 'on vous trouvait aussi méchant que laid, ce n 'est pas mon avis et d'ailleurs vos électeurs ont bien prouvé qu’on vous aime ainsi; quelle pitié de telles attaques, c 'est puéril et niais.

J'ai reçu cette semaine une lettre exquise de votre ami le chanoine Looten***, quel esprit fin et distingué, je lui avais envoyé comme à mon Président du Comité flamand un exemplaire de « Pierre de Coninck ». Il me dit l'avoir lu avec le plus vif plaisir et il va consacrer au maître disparu une partie du prochain volume des Annales. J'ai eu le plaisir de faire dans votre maison la connaissance de ce fin lettré, je crois que nous sympathisons complètement, toute satisfaction me vient par vous cher Monsieur l'abbé, cher grand ami. Je voudrais vous prouver toute ma gratitude, ne pourrais-je faire quelque chose qui vous soit agréable ?

Monsieur de La Plesnoys vient de m'écrire qu 'il a résilié ses fonctions de conservateur du musée, que maintenant c 'est Monsieur Lernout qui a repris la charge, qu 'il l'a averti de la créance qui reste à solder du tableau acquis l'an dernier par ses soins et qu 'il s'en remet à lui de ce soin, je n 'ai de ce chef aucune inquiétude et je sais ma créance en bonnes mains, je vous en avais d'ailleurs parlé à Paris et vous m'aviez rassurée

Avez vous vu la combinaison proposée par la société des chemins de fer du Nord du Brésil, elle demande aux sociétaires d'échanger leurs obligations de 500 frs contre de nouvelles de 200 afin d'éviter la faillite, qu'en pensez-vous ? Faut-il accepter faute de mieux ? Quelle perte cela me fera et cependant je n 'ai rien de trop, enfin on s'en tirera comme on pourra, je n 'aurai toujours pas d'impôts sur le revenu puisque je ne dépasse pas 5.000 frs, d'ailleurs c'est assez pour une personne seule, je ne voudrais pas de la responsabilité d'une grande fortune et je fais encore une large part aux pauvres dans mes petits revenus. Je leur suis reconnaissante d'avoir le plaisir de donner, c'est un des plus délicat pour une âme sensible

Voilà encore 4 pages, je ne sais pas être brève et je déteste de laisser des pages blanches à ma lettre, ma plume est bavarde plus que ma langue, j'aime à écouter, à faire récolte de belles pensées pour les heures silencieuses, excusez ce trop long grimoire qui vous fera passer des minutes précieuses et croyez aux sentiments profonds et respectueux de

 Régina de Coninck

*   Rue Féron à Paris où Régina avait son atelier

** Padre le terme affectueux qu'elle utilise pour parler de son père Pierre De Coninck décédé en 1910 à Méteren

***Le chanoine Looten, l'ami de l'abbé Lemire était président du Comité Flamand de France. Régina fait allusion au livre du professeur de Rudder qui retrace la vie et l'œuvre du peintre Pierre de Coninck.

 

 

Le ton de cette première lettre est encore celui de l'insouciance de l'avant guerre. Régina a bien quelques soucis d'argent mais elle est pleine de projets. Elle fait mention de la belle victoire de l'abbé aux élections municipales d'avril 1914 à Hazebrouck.

Une semaine plus tard le 3 août 1914 la guerre est déclarée. L'armée allemande commence à envahir la Belgique sans rencontrer de grande résistance. La lettre de Régina du 26 août rend compte de la situation à Méteren.

 

 

 

L'église de Méteren par Pierre de Coninck

 

 

Méteren le 26 août 1914

Monsieur l'abbé et cher député

 

J'ai l'occasion par mon voisin et ami Monsieur Omer Gillioen de vous faire parvenir un mot, les temps sont durs, les populations s'affolent, des exodes de fugitifs parcourent les routes, je suis décidée à rester à Méteren rien que par l'horreur de ces fuites, d'ailleurs j'ai de bons voisins et ma vaillante amie mademoiselle Marguerite De Swarte me relève le moral quand il tend à s'abattre et m'assure de la victoire finale !!! Le vaillant « Cri des Flandres» aussi était bien réconfortant dimanche et si pondéré, si juste, je vous ai admiré une fois de plus et toute votre sérénité est entrée dans mon âme comme votre cher souvenir est dans mon cœur. Quand on comprendra votre grande bonté quelle honte on aura de vous avoir persécuté ! Puissiez vous rentrer bientôt en toutes les prérogatives* qui vous sont chères et agréer les vœux que je forme pour cela avec mes sentiments les plus respectueux pour notre cher Député, Maire et Tribun aimé,

Régina De Coninck

Régina fait allusion à la suspense « a sacris » sanction prononcée par Monseigneur Charost premier évêque de Lille qui avait frappé l'abbé en janvier 1914 à la suite de sa volonté de se représenter aux élections. Cette sévère sanction interdisait à l'abbé toute fonction de prêtre.

Après avoir occupé la Belgique le gros des forces allemandes marcha sur Paris. La capitale fut sauvée in extremis par la victoire de Joffre sur la Marne en septembre 1914. Les Allemands reportèrent tous leurs efforts sur le secteur Nord du front et déclenchèrent la « course à la mer » afin de s'emparer des ports de la mer du Nord et de couper l'Angleterre de ses bases arrières. Les 9 , 10 et 11 octobre 1914 Méteren sera au centre des violents combats qui opposeront les Allemands aux forces britanniques. Régina dans « Ephémérides de la guerre » publiés dans le « Cri des Flandres » du 31 octobre 1915 rend compte de l'arrivée à Méteren de l'armée allemande.

 

A Méteren

Récit de Mademoiselle De Coninck

On avait répandu les bruits les plus terribles. Jugez de l'effroi de la population quand le vendredi 9 octobre l'armée du général Von Reiter descendit de Bailleul à Méteren ; tous les hommes de Bailleul fuyaient par centaines avec un maigre baluchon, les nôtres suivirent. Les femmes restèrent pour préserver les demeures de la dévastation et du pillage. D'ailleurs, on n 'avait pas le temps de délibérer pour prendre une décision, et où aller ? Quelle misère attendait les errants ? On resterait coûte que coûte. Bientôt ils étaient là : une interminable file de cavaliers, de canons passaient avec un bruit infernal de ferraille, des camions automobiles de dimension géante, des cuisines roulantes, des bateaux en fer galvanisé, enfin de l'infanterie ; son pas lourd et pesant nous martelait le cœur. Nous regardions, découragés passer cette formidable ruée des Germains, songeant à la prise de Dunkerque possible. Que de sang des nôtres il faudrait répandre pour chasser ces barbares ? quelles mines arrogantes, quel aspect repoussant, avec leurs haillons déguenillés sur leurs casques !

Toute l'après-midi, toute la nuit ils passèrent, innombrables. Ils étaient trente mille disaient-ils dans la région. Nous les regardions ahuries, lorsque vers cinq heures, un violent coup de sonnette : Ciel ! va-t-il falloir les loger ? Nous n'osions ouvrir. La sonnette retentit plus violemment et un coup de pied ébranla la porte. Je me décide à l'ouvrir toute grande en prenant un air digne. Un gigantesque officier allemand un peu surpris ébauche un salut militaire et demande poliment du logement. J'accorde deux chambres qu 'il demande à voir ; il part satisfait et marque les portes à la craie. Une heure après mes deux logeurs arrivent, l'un d'eux les bras chargés de bouteilles de vin et de liqueurs, l'autre un géant badois, avait un air bienveillant. Ils dînèrent dehors cependant et revinrent vers les dix heures et s'enfermèrent dans leurs chambres respectives.

Tout l'état-major était dans le village. Il y avait une foule d'autos de maîtres. Le général était chez l'abbé Van de Walle qui était otage avec le maire et l'adjoint. La cavalerie en rangs serrés était massée le long des maisons et dans les prairies. Un mât de télégraphie sans fils bruissait au bout de mon jardin. Nous décidons de ne pas nous coucher et nous nous enfermons dans le salon. Les allées et venues sont continuelles ; on monte des dépêches toutes les demi-heures. Enfin vers minuit, les deux officiers se lèvent et s'en vont en disant "Adieu !".. » Le lendemain samedi Méteren était vide. Plus rien.

 

A Méteren

 

Suite du récit de Régina publié dans le journal le Cri des Flandres du 14/11/1915

 

Le dimanche 11 une patrouille française traverse le village. Cependant à l'autre bout du village se dessine une silhouette d'Allemand dans le ciel clair. Le tournant de la route le cachait aux dragons qui défilaient insouciants. On les avertit « Garde à vous, les Allemands sont là ! » Ils avancent et tout à coup les apercevant mettent sabre au clair. Ils foncent sur l'ennemi. Les uhlans font volte-face mais une patrouille de cyclistes embusqués dans un verger fusille les dragons dans le dos, quatre tombent, deux s'enfuient, deux autres encore se dégagent de dessous leurs chevaux et gagnent une ruelle. Les boches se ruent sur ceux qui gisent, ils les palpent, nous pensons peut être qu 'ils les achèvent, ils leur enlèvent leurs bottes et les laissent morts sur la route. Monsieur Van de Walle notre curé met un brassard de la croix rouge et s'élance, Mademoiselle Marguerite de Swarte qui est infirmière diplômée met aussi un brassard et avec sa jeune servante se lance à son tour au secours des blessés, sans se soucier ni du danger ni des avertissements de sa mère. Hélas ils sont morts, l'abbé leur donne l'ultime absolution, puis aidé des voisins qui apportent du linge nous transportons les victimes à l'Hospice. Les quatre chevaux gisent dans une mare de sang. Le sous-lieutenant mort héroïquement est Monsieur Griffaton fils d'un avocat d'Angers, le maréchal des logis son compagnon est le fils d'un cultivateur de l'Est. Oh ! les avoir vu passer plein de force et de jeunesse et un quart d'heure à peine après inanimés ! Mademoiselle de Swarte et ses dévouées aides firent leur toilette mortuaire et semèrent autour de leurs précieux restes des fleurs rouges comme leur sang vermeil répandu le premier sur notre sol.

Pieusement les habitants du village vinrent les voir. Pieusement je baisais leurs mains glacées et pour leurs mères nous avons pris leur photographie.

Le soir les Allemands étant revenus les officiers se découvrirent et restèrent un moment respectueusement silencieux puis les firent mettre en terre, ayant besoin du local pour loger leurs soldats. Ils revenaient, c 'étaient les mêmes !

Que signifiait ce retour ? Etait-ce une retraite ? Ils repassaient innombrables et plus vivement. De nouveau il faut en loger et cette fois c'est trois qu'ils seront. Ils ont été bien odieux avant hier dans certaines maisons du village. Ils ont pillé les magasins de vivres et de boissons. Les femmes se plaignent de violences. On a plus d'appréhension que la première fois.

Il faut leur préparer leurs repas, leur donner du linge ; ils sont convenables, ils parlent bien le Français, ce sont des officiers de circonstance, l'un est chimiste, l'autre juriste le troisième est professeur. Ils accusent les journaux français de nous leurrer, ils plaisantent et se vantent de leurs conquêtes. Ils prendront Paris, ils iront en Angleterre quand leur flotte sera prête, ils seront vainqueurs partout, ils ne veulent pas de territoires mais la France paiera tout !

Ils discutent sur la destruction de la cathédrale de Reims et ils en rendent responsables les Français, ils expliquent leur passage en Belgique, ils ont raison même dans leurs plus grands torts. Enfin la nuit vient et se passe calme. Le matin après le déjeuner ils s'en vont, vers 9 heures cinq autres officiers arrivent pour faire une perquisition. On cache un téléphone dans le village il faut le trouver. Ils mettent des sentinelles aux issues de la maison, fusil chargé, il faut les conduire de pièce en pièce, ils furètent partout derrière les tableaux, dans les armoires...

Habilement ils s'informent du maître de la maison : est-il à la guerre ? Non il est mort. Alors la perquisition cesse, ils demandent qu'on leur prépare le repas. Ils sont interrompus, partent puis reviennent. On se bat du côté du Mont des Cats et de Flêtre. Les Anglais arrivent de tous côtés « Nous aurons un combat ici même je crois » disent-ils. Ils sont inquiets, ils ont froid. Le plus jeune a 17 ans ? Arrivé depuis 8 jours il n'a jamais vu le feu. Il frisonne autant que nous.

Nous en étions encore dans la phase de la guerre de mouvement qui va précéder celle des tranchées. A la suite de la bataille de Meteren la ligne de front s'établira pour quatre années à la hauteur d'Armentières et de La Bassée.

 Régina a rendu compte de ces combats dans le « Cri des Flandres » du 12 décembre 1915.

 

 

Les Allemands en Flandre :

 Le combat de Meteren entendu du fonds d'une cave

( Suite du récit de Mademoiselle De Coninck)

Le lundi 12 octobre le canon allemand lance un coup de temps en temps; on s'attend à des événements graves; les heures paraissent interminables, les camions passent avec des blessés, on parle du prince de Hesse tué au Mont des Cats où le combat a duré très peu. La côte est occupée par l'armée anglaise dont le front s'étend jusqu’à Strazeele. Une batterie est installée près de la ferme Deman et ses feux convergent avec ceux de la batterie du Mont des Cats sur Meteren. Néanmoins ces canons sont encore muets ; toute la nuit, les cinq allemands, des prussiens de Berlin, reposent lourdement ; je ne puis dormir une minute, je suis très inquiète, des centaines de personnes sont venues se réfugier dans la cave de la brasserie De Swarte.

 

Mardi 13, je décide de rester dans la mienne, nous y transportons de la lumière, des provisions des sièges. Les Allemands aident à l'installation :

« N'ayez pas peur, disent-ils, il n'y aura de danger pour vous que si l'ennemi nous bombarde ; notre canon seul se fait entendre, il est au-delà du village nous tirons sur un observatoire. »

 

Ils sortent et reviennent avec des pigeons voyageurs saisis chez notre voisin d'en face qui en avait une centaine. Depuis trois jours on le dévalisait de tous ses vélos, 50 au moins, tout neufs qu 'il doit remonter lui-même, forcé de travailler de nuit et de jour. Cependant nos Prussiens égorgent les oiseaux, il faut les leur apprêter, ils demandent aussi de s pomme s de terre.

 

Le village est plein de soldats, de chevaux, il y a 24 heures qu 'ils sont là sans bouger.

Plus de 15 chevaux devant mes fenêtres avec une litière comme un fumier de ferme, les hommes pressés les uns contre les autres.

A 11 heures arrive le premier obus anglais, quel fracas. J'abandonne le dîner qui devient ce qu 'il peut, et cours me terrer à la cave, emmenant le chien et une petite fille ; Lucie ma bonne m'y rejoint, nous retirons la clé de la porte et bouchons la fenêtre.

 

Les obus arrivent plus pressés et plus lourds ; on distingue le double bruit du choc et de l'éclatement ; on dirait que les murailles s'écroulent ; et cela dure des heures ! On entend des bruits de pas ; ils montent nombreux dans la maison, ils amoncèlent des matériaux devant la porte de la cave ; vont-ils nous incendier? Nous allons périr asphyxiés. On entend des craquements serait-ce déjà le feu ? Oh ! cette cave sera notre tombe ; que Dieu nous fasse miséricorde ! Un autre bruit sinistre : ce doit être les bombes à main des incendiaires sans doute. Oh ! C'est horrible, nous haletons d'épouvante. Puis nous prions, nous nous disons adieu, au revoir pour l'éternité, nous acceptons la mort avec courage, pourvu qu’elle ne soit pas trop lente.

 

Enfin après trois heures de ce supplice une espèce de prostration nous engourdit. On succombe à une sorte de sommeil conscient, courbant le dos à chaque nouvelle détonation. Le silence est effrayant, pas le moindre bruit de voix, on dirait que tout le monde est mort.

 

Les obus continuent de tomber ; on dirait des coups plus effroyables ; sans doute le clocher est atteint, peut être est-il écroulé. Le canon allemand ne répond plus. Un autre bruit : ce doit être les bombes à main, voilà sans doute les incendiaires, en voilà contre nos murs ! Clac ! ... Clac ! Mon Dieu, quelle agonie !  Nous n 'avons pas l'heure, la lumière éclaire seule notre cave, combien de temps y a-t-il que nous sommes là ? On n 'entend plus les Allemands dans la maison ; c'est fini, nous allons brûler, on dirait que l'on sent la fumée, sûrement le feu est au village.

 

Un nouveau bruit, tac tac tac, les mitrailleuses ! Peut-être les Anglais vont-ils arriver à temps ! ...

 

On frappe à la porte de la cave : pas de réponse. « Madame ? » Que veut celui-là ? "Madame, vous n'êtes pas morte ? » « Non » « Nous partons vous pouvez sortir, il n'y a plus de danger, voulez-vous me donner quelques bouteilles de vin pour nos blessés ? » « Certainement » Nous montons quatre bouteilles dans un panier. « Merci dit-il, le feu est au village, des maisons brûlent près d'ici mais ce sont les Anglais qui l'ont mis, ce n'est pas nous, je ne crois pas qu'il y ait danger pour vous, car il y a une rue de traverse entre le feu et vous, néanmoins si vous voulez-vous en aller, je vous conduirai. » « Non-merci ! » « Alors adieu ! »

 

Il était 6 heures. J'étais venue voir dans la rue, il faisait noir. Il y avait une colonne d'infanterie allemande massée devant l'estaminet de l'Ange. L'homme la rejoint avec ses bouteilles et nous fermons la porte, la maison était vide.

 

Tout à coup un bruit plus fort encore : nous nous précipitons à nouveau à la cave. Ce sont des salves de coups de fusils, au loin, cela dure jusqu'à minuit. A cette heure la sonnette retentit ; et du dehors des voix joyeuses criaient « English !  English / »

J'ouvre prestement : 10 à 15 petits hommes à la figure rose aux yeux brillants : « Germans in house ? - Come and look » Ils montent et grimpent en courant partout avec leurs baïonnettes luisantes qu 'ils allongent dans les coins sombres ; ils ne trouvent personne. Rien de dérangé dans la maison, qui n 'a pas une éraflure. Nous leur offrons à boire et vite les voilà repartis à la recherche des ennemis embusqués. Ils en trouvent ainsi une vingtaine qui n 'avaient pu rejoindre leur corps et qui sont fait prisonniers.

 

Il y a des barricades de sacs dans les rues, plus loin des barricades de tonneaux. Le feu continue d'éclairer le combat. Les Anglais fouillent chaque maison. Les brave soldats, nos libérateurs ! On leur serre les mains, on crie « Vivent les Anglais ! Harrach for England / " Et eux répondent: " Vive la France ".

 

Enfin on regagne son lit, il y a trois jours qu 'on ne s'est pas déshabillé; l'émotion est grande de se retrouver indemne après 12 heures de combat et tous les préliminaires. On est étonné de voir que tant de bruit a fait si peu de ravages. Enfin nous n 'en revenons pas de sortir vivantes de cette cave.

 

Les Anglais ont poursuivi les Allemands jusqu'à Houplines à trois heures d'ici ; ils n 'étaient que quatre régiments, mais le général avait de lourdes pertes. Les tranchées, les mitrailleuses avaient mis beaucoup d'hommes hors de combat, au moins 500 dont près de 120 morts. Les tranchées furent refermées sur les malheureuses victimes.

 

Le 2 novembre suivant la paroisse, clergé en tête, fut visiter les tombes. Monsieur Van de Walle fit un discours très ému. On pleurait. Le champ était encore plein de débris d'équipement : de larges taches brunes étaient encore visibles sur la terre. Nous sommes saisis de la longueur de la tombe. Tant de braves gisent là ! Plus loin une plus grande encore : il y a là 39 soldats, plus loin encore 20. Les tombes sont fleuries. Qu 'elle ne fut pas ma surprise d'entendre qu'une humble ouvrière, voisine, avait recueilli ces fleurs, les avait plantées, les arrosait, les soignait guidée par son cœur uniquement et que sa bonne œuvre était absolument ignorée. J'ai trouvé cela doublement beau, j'en fais part à celui qu'on appela un jour l'aumônier des fleurs.

P.S. - Je termine en ce moment un petit dessin représentant l'entrée de l'armée anglaise dans le village en flammes tel que mes yeux l'ont vue.

R. De Coninck

 

 

Nos lecteurs remercieront avec nous Mademoiselle De Coninck, artiste peintre de Méteren pour cet émouvant récit.

 

 

L'entrée des anglais à Méteren en 1914 par Régina de Coninck

 

Après cet important épisode de la bataille de la Lys, et l'occupation de la ville de Lille, le front va se stabiliser dans notre région pendant quatre ans sur une ligne qui va d'Ypres à La Bassée. Méteren, Hazebrouck et toute la région des Flandres intérieures constitueront la base arrière de l'armée britannique. L'Etat Major s'installe au château de La Motte au Bois. Régina reprend sa correspondance avec l'abbé Lemire.

 

Méteren le 20 janvier 1915

 

 

Monsieur l'abbé et cher député maire

Devant cette tempête de neige j'avais hésité à retenir mon étrange véhicule, aujourd'hui il est réquisitionné, d'autre part il est arrivé un contingent énorme de troupes, Méteren et ses routes sont combles, les laissez-passer sont difficiles à avoir, enfin toutes les entraves possibles se réunissent pour m'empêcher de risquer le moindre voyage. Mais on me dit qu'il commence à circuler un train de Steenwerck à Hazebrouck, cela sera peut être plus pratique, et le lundi je crois, on peut être assuré de vous trouver, mais vous devez être bien encombré !

J'ai toujours la maison pleine de monde avec tous les incidents que cela comporte, enfin je ne me plains pas et je suis heureuse de faire œuvre patriotique en hébergeant des alliés et sans beaucoup frayer car nos hôtes sont froids et gourmés, je tâche de leur donner tout le confortable possible, sans autre politesse que le bonjour et merci. On en voit même loger un mois et partir sans un au revoir, à l'Anglaise. Cela choque dans le pays hospitalier et patriarcal des Flandres, mais après tout c'est plus commode ainsi, pourquoi faire connaissance on ne se reverra plus.

J'ai lu dans le « Cri » votre belle réception de notre sympathique Président, vous avez dû être heureux c 'était une belle journée. Nous ne voyons plus de Français par ici, il y a un peu de Belges et beaucoup, beaucoup d'Anglais. J'ai une occasion de sous louer mon appartement à une famille que je connais, j'hésite un peu mais je vais me décider tout de même car cela fera mes frais de loyer. Les affaires artistiques sont annulées pour longtemps. Quand s'arrêtera donc ce gigantesque massacre ? Guillaume le rouge écrit une sanglante page d'histoire, la guerre aura été si terrible que jamais plus on n 'osera la déchaîner, et cela n 'anéantit pas assez de vies humaines, les éléments se mettent de la partie et la terre tremble et engloutit des milliers d'êtres, des gens se demandent si nous ne sommes pas aux derniers jours du monde. La terre, le ciel, les eaux sont des champs de bataille et les hommes ne songent qu'à s'exterminer ! Toujours le canon tonne dans nos parages, hier les fenêtres tremblaient.

Au revoir cher Monsieur l'abbé et ami, tout cela vous le savez, mais j'aime à vous écrire puisque je ne puis vous voir, vous savez aussi les sentiments respectueux de

Régina De Coninck

 

·          Régina fait ici allusion à la visite à Hazebrouck du président de la République.

 

 

 

Méteren le 4 mai 1915

 

 Monsieur l'abbé et cher grand ami

Quelle semaine de transes nous venons de passer, la canonnade fait rage de tous côtés, les nouvelles les plus effarantes se propagent et nous redoutons une nouvelle invasion, cette fois je crois qu'il faudra fuir, Mon Dieu ! Quand cet effroyable massacre prendra-t-il fin ? L'hydre allemande n 'est pas encore vaincue, Dunkerque est bombardé par des obus venant de 35 kilomètres et anéantissant des maisons entières. Nous sommes encombrés de réfugiés de Poperinge où les obus sont tombés pour la première fois. Le sang innocent coule à flots comme celui de toute cette belle jeunesse qui tombe, fauchée par milliers d'individus.

Je viens de recevoir une lettre de l'abbé Van de Walle, l'abbé qui l'a remplacé part au front sous peu, nous restons avec le vieux monsieur Gryson, vieillard de 80 ans, si peu endurant et si autoritaire, nous aurions été si heureux de conserver pour de bon notre estimable Monsieur Van de Walle. Une grande paroisse toujours envahie comme Méteren et en pleine ligne de feu ne peut rester sans prêtre et lui nous a rendu à tous tant de services, s'entremettant pour chacun, tant paroissiens que réfugiés, malades, exhortant à la patience avec les soldats, à la résignation ceux qui perdent leurs proches, enfin tout à tous.

Pourquoi tant de prêtres comme infirmiers ou brancardiers ? Ne pourrait-on pas utiliser le bon vouloir des femmes et surtout des religieuses. Jadis les sœurs de la charité relevaient les blessés sur les champs de bataille, peut être les Allemands ne tireraient pas sur elles, elles seraient bien à leur place, enfin ce sont paroles dans le vent ! Ce que je veux vous dire est ceci, j'ai été bien heureuse de vous voir, ne fût-ce que quelques instants. Merci aussi pour l'argent remis par un beau Monsieur qui ne s'est pas fait connaître mais qui est assez connaisseur pour avoir remarqué mes émaux. J'ai toujours mes superbes officiers anglais, l'un d'eux est rédacteur d'un journal d'art et artiste lui-même, il apprécie la maison De Coninck et ce qu 'elle renferme. Et voilà que j'ai encore rempli quatre pages et pris votre temps précieux mais c 'est le printemps, l'âme s'ouvre avec les fleurs, on a besoin de causer, veuillez agréer cette prose avec indulgence et me croire toujours votre attachée et bien respectueuse

Régina

 

 

 

 

 

 

Méteren le 14 novembre1915

 

Monsieur l'abbé et cher grand Ami

 

J'allais vous écrire au reçu de votre chère lettre. Je suis heureuse et naïvement fière de ma prose je me suis relue avec plaisir, vous y avez mis un peu plus de sérénité, c'est beaucoup mieux, j'ai collectionné ces éphémérides avec grand soin, c 'est une sérieuse page d'histoire locale pour notre pays, que diriez-vous d'une petite plaquette qui serait éditée par le « Cri des Flandres » avec le dessin de Régina en illustration, ce serait peut être intéressant, quant à moi cela me plairait infiniment, est-ce votre avis, je ferais un cliché grandeur carte postale et on le ferait reproduire à Paris cela n 'est pas bien coûteux.

 

Oui je serais très amateur d'avoir aussi le premier récit, il y aurait encore bien à dire mais ceux qui ont vu ont déjà bien oublié, mon récit est vivant parce que je l'ai vécu. Ici aussi j'ai eu des compliments, les gens intelligents, d'ailleurs vos partisans sont très fiers d'avoir le plus beau récit du plus beau combat, comme le dit le vieux Boileau, « ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément », de plus, parler d'un pays aimé à quelqu’un que l'on aime est encore chose plus facile.

 

 Ce qui me plait le plus sont les dernières paroles si bien amenées, j'en fais part à celui qu’on appela un jour « l'aumônier des fleurs », c 'est gentil et poétique, mais je m'aperçois que je parle de mon travail avec complaisance, je suis un peu ridicule. C 'est parce que je vois dans votre lettre que vous êtes content et je le suis plus que de raison, excusez-moi ! Je vois d'ici votre sourire indulgent, merci d'avoir mis un peu de votre sérénité dans ce récit et arrondi les angles, c 'est beaucoup mieux ainsi, je suis très heureuse d'être appréciée des lecteurs du « Cri » et très fière d'y voir ma pensée imprimée, cela fait un curieux effet on ne se reconnaît plus.

 

Je ne fais pas grand chose en fait de peinture, je n’y ai pas de goût et ici on n 'est pas dans l'ambiance, on est envahi par la boue. Devant mes fenêtres j'ai deux gigantesques camions qui m'oblitèrent tout le jour, les autos font tout trembler, mon trottoir est défoncé, enfin je loge six hommes tant officiers que soldats dans ma maison qui fût une bonbonnière, enfin tout cela est peu de choses, vienne la Victoire quand même et tout sera oublié et on sera fier d'avoir vécu la grande guerre et souffert pour la Patrie.

 

Au revoir Monsieur l'abbé et cher grand ami veuillez me permettre de vous offrir mes félicitations pour votre nomination ou plutôt votre citation civile.

 Comme c 'est bien mérité ! Vous êtes à la hauteur de tous les événements, recevez les sentiments de respect et d'affection de

Régina De Coninck

Régina fait mention de son travail de mémoire sur les combats de Meteren publié dans le Cri des Flandres du 12/12 1915 que nous avons reproduit et de la citation à titre civil obtenue par l'abbé Lemire

Le Journal officiel du 28/11/1915 avait publié :

« L'abbé Lemire député maire d'Hazebrouck: nommé maire d'Hazebrouck à la veille des hostilités, avec un Conseil municipal tout nouvellement élu, a assuré d'une façon remarquable et avec un dévouement de tous les instants, le fonctionnement des services municipaux et particulièrement ceux inhérents à l'état de guerre. ( Comité central d'assistance, Vestiaire de guerre, Caisse de chômage, Dispensaire pour malades et blessés ) Toujours à son poste, par ses actes, ses appels à la population, a maintenu la confiance et le sang froid autour de lui aux moments les plus critiques de l'invasion et empêché l'exode des habitants. A pris toutes les mesures utiles à l'égard des milliers de réfugiés venant des régions envahies du nord et de la Belgique, dont il a assuré les besoins matériels immédiats. »

L'année 1915 s'achève. Régina, adresse chaleureusement, affectueusement ses vœux à l'abbé Lemire. Elle nous donne par la même occasion une description haute en couleur de la vie au village.

Méteren le 4/1/1916

Monsieur l'abbé et cher grand ami

C 'est encore Régina qui vient vous importuner, mais c 'est le moment consacré par l'usage où il est permis de venir dire : je désire pour vous de la joie, du bonheur, que cette année nouvelle qui se présente si énigmatique vous soit favorable, je viens tardivement direz-vous, j'ai laissé passer les obligés, les pressés, les indifférents, j'aime à être la dernière, l'évangile ne dit pas que les derniers seront les premiers, mais vous savez que mes vœux sont parmi les plus affectueusement sincères.

 

Je reçois à l'instant une lettre d'Alfred Thooris* qui me dit vous avoir vu et vous avez causé d’une personne sympathique à tous deux qui s'ennuie bien fort loin de son Paris, mais je suis nécessaire ici, du moins je le crois, d'ailleurs cela a son intérêt et on peut même dire son devoir quand ce ne serait que par l'exemple et pour faire aimer et estimer la France et la petite Patrie de Flandre en donnant aux alliés ce qu’ils apprécient beaucoup, un home.

 

En ce moment nous avons des Canadiens, ils ont fêté leur cher Christmas et m'ont fait de petit présents, des bonbons, une petite poupée mascotte habillée en indienne peau rouge qui est très curieuse, enfin je suis gâtée ! Tous sont fort convenables et très distingués et la vie commune passe sans heurt et sans familiarité.

 

Méteren est envahi par la boue, les ornières sont des fossés, il m'est impossible de sortir, je ne vais qu 'à la messe du dimanche, mais je prends l'air au jardin et je ne me suis jamais mieux portée. Le pays fait des affaires d’or les brasseries, les cabarets font fortune. Toutes les petites gens vendent des friandises et des colifichets. Les fillettes se parent de soie et de velours. A l'horizon le canon gronde, le ciel est éclairé des lueurs des réflecteurs qui font de grands éclairs dans la nuit étoilée; au loin, dans les fermes, les Ecossais chantent leurs très poétiques et mélancoliques lieds. Voilà le tableau de notre vie en cette période de la guerre et nous rendons grâces au ciel de ne pas être sous la botte germanique dont l'armée anglaise nous a si promptement délivrée. Saviez-vous que les opérations militaires de ce côté étaient dirigées par le présent généralissime Sir Douglas Haigh qui a remplacé le général French ?

 

Voilà je suis honteuse d'avoir si longuement bavardé moi qui ne sais que vous écouter quand je vous vois cher grand ami. Mais vous savez que silencieuse ou bavarde, Régina est toujours bien respectueusement votre bien sincère amie.

Régina De Coninck

 

• Le docteur Alfred Thooris médecin major à Paris avait prononcé un discours au cimetière de Méteren le jour de l'enterrement de Pierre De Coninck le père de Régina. La commune avait voulu consacrer et perpétuer par une superbe effigie de bronze le souvenir de l'artiste « Je suis heureux d'être le modeste interprète de la famille pour exprimer notre reconnaissance et notre admiration. Et aussi notre sentiment de fierté en constatant que le souvenir du grand artiste sera conservé par les méterennois et par les travaux qu 'accomplira encore sa fille Régina, cette artiste exquise, digne élève d'un père bien aimé »

 

Régina sollicite à plusieurs reprises l'abbé pour des blessés ou des familles en grandes difficultés. La guerre avec la bataille de Verdun fait durement sentir ses effets.

 

Méteren le 2 mai 1916

Monsieur l'abbé et cher ami

Voilà longtemps que je ne vous ai donné de mes nouvelles et demandé des vôtres. J'espère que vous êtes toujours en bonne santé et pas trop accablé d'ennuis et de besogne.

 

Ici la vie est toujours la même, non monotone. La guerre nous donne des distractions peu banales, ainsi cette semaine on a vu une tombée d'aéroplane boche par un aviateur anglais. Les deux officiers allemands étaient décorés de la croix de fer. L'un d'eux s'appelait Von Putman, mais ceci ne peut être dit dans le journal à cause des représailles.

 

J'ai toujours des officiers à loger. Dernièrement j'ai eu le plaisir de recevoir un interprète belge qui est artiste peintre et qui m'a dit vous connaître et vous estimer beaucoup, cela suffirait pour que je lui fasse bon accueil. Il eut donc accès dans toute la maison et visita le studio comme disent les Anglais pour l'atelier, il a paru goûter fort le talent de mon regretté « Padre », je l'appelais souvent ainsi, alors j'ai passé une heure ou deux à causer de tout cela, c 'était une diversion à ce cauchemar de guerre. Ici, il n 'est pas de jour ou le canon ne tonne. En ce moment ce sont des visites continuelles de boches en aéro, on crible le ciel de shrapnells et cela me fait penser à cette boutade d'un humoriste : « c'est dégoûtant, ils ont même saboté le ciel ! » et n 'est-ce pas navrant par ce printemps radieux, au milieu des blanches floraisons alors que tout renaît que les arbres arborent la couleur de l'Espérance qu’il est des endroits où l'on ne pense qu 'a se détruire de la façon la plus horrible. Ici les mutilés commencent à affluer. On vient à l'instant de me prier de vouloir bien intercéder près de votre cœur généreux que je connais si bien pour un malheureux, un rescapé de Verdun* qui sort de l'ambulance blessé en trois endroits : un oeil arraché et deux balles dans le bras, il est réformé avec pension mais ne pourra plus travailler à la terre, son bras où sont restées encastrées les deux balles est ankylosé, il est père de famille avec deux enfants, il voudrait être facteur, il voudrait vous voir pour avoir un avis, un conseil. Il voudrait être facteur mais peut-on cumuler la pension militaire et un emploi d'Etat ? Bref il viendra vous voir de ma part sans doute lundi, s'il en a la force, voulez-vous lui faire accueil, oui, j'en suis sure, et veuillez agréer avec ses meilleurs sentiments un sourire reconnaissant de

 

Régina De Coninck

 

    Le nom du soldat est Decoster Théodule

 

 

Un nouveau pape Benoît XV a succédé à Léon XIII. La cause de l'abbé Lemire est défendue à Rome par Monseigneur Leroy supérieur des Spiritains et Monseigneur Mignot évêque d'Albi, mais aussi par les prêtres démocrates dénommés « les trois italiens de Tourcoing» les abbés Louis Glorieux, Pierre Tiberghien et surtout un Bailleulois Gaston Vanneufville* le fils d'Henri le fondateur du journal « La Bailleuloise ». Le Pape demande en mars 1916 à l'évêque de Lille Monseigneur Charost la levée de la suspense « a sacris » qui frappait si injustement l'abbé Lemire. La nouvelle de la levée de la sanction épiscopale arrive à Méteren par le journal « L'Echo de Paris », Régina laisse éclater sa joie

·        l'abbé Gaston Vanneufville jeune professeur au collège du Sacré cœur de Tourcoing tint une place considérable dans « La démocratie Chrétienne » périodique fondé à Lille en mai 1894 dont il était le fondateur et le propriétaire. Il avait invité l'abbé Lemire à rencontrer chez lui Léon Harmel et à prendre la direction de sa revue. Nommé dès 1900 à Rome Gaston Vanneufville devint rapidement l'ami du futur Pape Benoît XV. Il ne sera pas étranger au choix de l'Abbé Liénard pour le siège de Lille en 1928. ( p 464 du dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine Lille Flandres par A. Caudron )

 

Méteren le 5 juillet 1916

 

Monsieur l'abbé et cher grand ami

Quelle joie j'ai eu ce matin en parcourant l'Echo de Paris, vive Benoît XV ! enfin votre long martyr est fini, vous avez triomphé de tous les obstacles, vous permettrez à votre amie fidèle de vous féliciter de tout son cœur, vous savez maintenant ceux qui vous ont toujours suivi, sans peur et selon la justice, car cette peine terrible pour un homme de votre mérite était injustifiée, quel triomphe ! cher, cher ami et combien vous devez être heureux de vivre cette heure, le Pape implorant pour vous l'évêque de Lille !! C'est inimaginable ! jamais je  n 'avais songé à une pareille victoire !

 

Comme vous êtes heureux ! comme vos revers mêmes tournent à votre avantage ! J'admire l'éclat de votre étoile et j'en jouis ; quelle joie pour tous ceux qui vous aiment qui n 'ont pas failli devant les exhortations, les menaces, qui n 'ont pas eu peur, mais que d'heures d'angoisse sont effacées par cette heure, tant il est vrai que le beau et le bien trouvent en cette vie leur récompense. Toute votre vie ne fût qu 'un long dévouement à tout ce qui souffre ou languit en nos belles Flandres, on a voulu lier vos mains bienfaisantes et voilà que les chaînes comme celles de Saint Pierre tombent d'elles-mêmes de ces chères mains.

 

J'élève un autel en mon cœur ardent au magnifique Benoît XV, j'avais dès le début eu espoir en cet esprit puissant et généreux pour délier le nœud gordien qui enchaînait vos mains de prêtre, je trouvais le temps long, l'église vous est réouverte par la Patrie en deuil qui réunit tous ses enfants dans une union à jamais sacrée.

 

Oui mon ami, la vie a quelquefois de bons moments et vous en vivez un qui vous fait honneur, on a rendu là un hommage sans pareil à votre mérite vous unissez à vos qualités de tribun, à votre verbe charmeur, celles d'un organisateur de premier ordre toujours tout à tous, d'une sérénité remarquable et triomphant de toutes les difficultés. Vos pires ennemis ont été désarmés, Laudate Dominum !

 

Au revoir mon cher et puissant ami je n 'ai pas à vous renouveler mes sentiments ils sont immuables, à bientôt ! votre toute dévouée et aimante

Régina De Coninck

 

 

Un mois plus tard, encore sous le coup de l'émotion, Régina renouvelle ses félicitations à l'abbé Lemire. Elle voit dans le retour en grâce de l'abbé un signe de la Providence qui dès ici bas récompense le Juste.

 

 

Extrait d'une lettre de Régina à l'abbé Lemire

Méteren le 7 août 1916

Monsieur l'abbé et cher député maire

Merci de votre bonne lettre et de vos offres obligeantes, mon agent de change m'écrit enfin aujourd'hui que les titres ne sont pas encore rentrés, (depuis trois mois l ) que le Crédit lyonnais est chargé des affaires Suisses et qu 'il m'avisera aussitôt que ce sera prêt alors peut être qu 'il faudra attendre votre prochain voyage, enfin je vous rends grâce quand même d'avoir consenti à faire pour moi cette ennuyeuse démarche.

 

J'ai reçu une bonne lettre de Monseigneur d'Albi, Monseigneur Mignot, comme il reste jeune en ses lettres comme écriture et pensée, il y avait longtemps qu 'il ne m'avait écrit, vous saviez qu 'il était bien malade, je lui ai écrit plusieurs fois sans avoir eu de réponse mais il m'avait fait parvenir de ses lettres pastorales, si intéressantes et si particulières, si élevées comme pensée, heureusement qu 'il y a des membres du clergé comme lui et vous pour l'édification de ceux qui ont besoin de liberté d'esprit. Il me dit qu'il est heureux d'avoir réussi avec le concours de Monseigneur Leroy à vous rendre à votre messe mais que l'évêque de Lille ne paraît pas avoir désarmé, et qu 'avait-on besoin de cet évëché de Lille celui de Cambrai illustré par Fénelon suffisait amplement et on n 'aime pas les nouveautés en Flandre et voyez comme ceux qui vous empêchent sont empêchés eux-mêmes. Un esprit tout simple me disait dernièrement : tout de même, voyez un peu, Dieu protège l'abbé Lemire, les Allemands arrivent à 99 cent mètres d'Hazebrouck et s'en retirent on ne sait pourquoi il reste maître de la région et Monseigneur Charost est à Lille et malgré ses vœux et ses prières il ne sauve pas sa bonne ville de toutes les tyrannies, son œuvre n 'est pas bénie car il a agi avec injustice ! Ah, on ne fera pas prendre au bon sens flamand du blanc pour du noir, il se refuse à être jobard, ce n 'est pas un peuple imbécile, il sait reconnaître son homme.

 

Vous voyez cher Monsieur l'abbé comme ma plume est bavarde, je n'ai pas le talent d'être bref disait mon regretté et cher Père, il en est de même pour moi, vous savez en un mot ( inoubliable ! ) dire toute chose, il le faut car il faut que vous soyez à tous et pour tous le charmeur qu 'on n 'oublie pas.

 

Veuillez agréer cher Monsieur l'Abbé et Ami, l'expression des meilleurs sentiments de

 

Régina De Coninck

 

 

 

Régina sollicite l'abbé pour l'aider à marier Lucie sa nièce à un soldat de l'armée britannique fils d'un riche industriel de Blackburn. Avant de se mettre au travail Régina cherche aussi à savoir si son client est solvable.

 

Méteren le 20/1/1917

 

Monsieur l'Abbé et cher grand ami

J'espère que vous êtes rentré dans votre bonne ville. Vous avez dû avoir bien froid dans le voyage car nous traversons un bon bout d'hiver. Puissiez-vous ne pas vous être enrhumé, en tous cas soignez-vous bien maintenant.

Je vous écris aujourd'hui pour vous annoncer une nouvelle qui ne vous étonnera pas puisque vous en aviez fait la prophétie, ma jolie Lucie fait la conquête d'un gentil soldat anglais qui se dit fort riche et fils d'un grand manufacturier de Blackburn en Lancashire, Nord de l'Angleterre, c 'est le pays des usines et des affaires, tout à côté de Manchester, il a je crois 4 à 5 mille ouvriers, il parle de plusieurs millions, c 'est presque trop beau pour y croire, enfin quoiqu 'il en soit ce n 'est pas à négliger. Ces deux enfants sont engagés comme ils disent, à s'épouser et le jeune homme voudrait le plus tôt possible. Voilà trois mois qu 'il est chez moi, cela devient long, il est très rangé, pas coureur, très intelligent, il sert d'ordonnance à un officier et rien dans ses affaires n 'indique qu 'il est fortuné, il parait à son aise mais rien de plus, il fait de gentils présents à Lucie, mais très raisonnables, que penser de cela ?

 

Or il y a un mois je vous avais demandé si vous ne pourriez pas avoir de renseignements sur la famille Eddleston. Avez-vous pu vous en occuper ou avez-vous oublié cette affaire que je n 'avais pas complétée n 'étant sûre de rien. Depuis les choses sont plus avancées, or voilà ce que je vous propose : pouvez-vous par un ministre en séjour à Hazebrouck demander au Révérend J. Wallcock 275 Preson New road Blackburn Lancashire s'il connaît la famille Eddleston et si Monsieur Jack ou John Eddleston est bien le fils du manufacturier habitant Thomassina Place à Blackburn car je voudrais un renseignement avant de commencer une commande de peinture importante que ce Monsieur vient de me faire.

 

Maintenant autre chose, il est très difficile de lui faire accepter le mariage catholique, il propose d'envoyer Lucie à sa mère et de venir l'épouser à sa première permission, cela paraît étrange à première vue, mais c'est assez fréquent dans ce pays. Une méterennoise a déjà agi de même avec succès, Lucie ne veut pas se passer de la bénédiction catholique et aimerait bien que tout se passât à Hazebrouck pour éviter les potins d'ici, on pourrait envisager Paris mais c 'est impossible au jeune soldat. Enfin je compte sur vous pour tirer tout cela au clair et agir au mieux des intérêts de ces enfants, maintenant il convient d'être très prudent car le sire est fort ombrageux et difficile à manier très prévenu contre le clergé catholique, ayant horreur de la confession enfin leurs idées habituelles, mais dans l'ordinaire de la vie c 'est un charmant garçon et un parti inespéré, je serais heureuse de voir Lucie mariée et heureuse, je ne suis pas égoïste et ne tiens pas à voir une fleur se dessécher près de moi. Arrangez tout cela au mieux cher Ami en philosophe et en sage en passant par­dessus les conventions humaines avec votre clairvoyance limpide. Votre bien affectueusement et respectueusement attachée

Régina

 

 

Méteren le 14 juin 1917

 

Monsieur l'Abbé et cher grand Ami

J'ai dû renoncer encore pour cette fois à mon voyage à Paris, les bruits de combats sont proches de notre région et m 'ont inquiétée, j'ai préféré rester pour parer à toute éventualité ! Cependant l'idylle de ma Lucie et du cher Jack continue et ils espèrent se marier dans les premiers jours de juillet, mariage de guerre sous les obus !

 

C'est impressionnant or comme je le prévoyais on fait ici des difficultés sans nombre, quelle administration que la nôtre, quand les Anglais ont seulement quelques minutes à passer près d'un pasteur et du jour au lendemain sont mariés, on devrait vraiment mettre un peu plus de facilités. Est-ce facile par ces temps troublés de faire venir des papiers d'Angleterre, pourquoi les livrets militaires et les témoignages d'officiers ne sont-ils pas suffisants ? Enfin bref voici l'objet de ma lettre cher grand Ami vous connaissez le procureur, eh bien c 'est lui qui a affaire en la matière, vous avez procuré les renseignements de source sûre, veuillez donc lui dire de faciliter cette union qui est de tout repos par une grande liberté si les papiers demandés n 'arrivent pas à temps pour la permission.

 

J'espère que votre voyage de Paris ne vous a pas trop fatigué par ces chaleurs, j'ai vu la croix de guerre adressée à Madame Liouville j 'en ai été fort heureuse, croyez-vous qu 'elle se souvienne assez de moi pour lui envoyer des félicitations ?

Veuillez agréer pour vous cher Député Maire les sentiments bien connus de votre attachée

R. De Coninck

 

Régina se plaint des lenteurs de l'Administration. Elle ressent les premières douleurs d'un mal qui l'emportera bientôt

Méteren le 4 juillet 1917

Monsieur l'Abbé et cher grand Ami.

Merci de votre bonne lettre, je m'étais bien aperçue d'un changement dans les dispositions de l'administration mais permettez-moi de vous dire que la sollicitude de la dite administration dépasse l'imagination. Cette pauvre Lucie va de Caïphe à Pilate, voilà déjà deux présidents de tribunal à qui elle envoie sa prose naïve, puis au consul de France à Dunkerque, enfin le malheureux fiancé mandé par le général Plummer à Cassel a dû faire serment sur la Bible qu 'il n 'est pas marié en Angleterre décidément c 'est à regretter Perrin Dandin :

 

« Mariez au plutôt

 Aujourd'hui s'il se peut

Ou demain s'il le faut »

 

Voilà deux mois que les patients s'impatientent et certains papiers n'arriveront pas avant 4 ou 5 semaines. Enfin, enfin ! Monsieur John Eddleston et Mademoiselle Lucie Copin ne seront pas époux de si tôt, et cependant le canon tonne. Bailleul fut bombardée cette nuit par des torpilles aériennes, façades détruites, carreaux brisés, blessés civils et un soldat mort, voilà le bilan d'une heure d'épouvanté. Le fiancé est au front sur une route d'Ypres, bombardée chaque jour. Toutes les nuits il transporte des obus, l'amour le soutient et domine toutes les misères, n 'est-ce pas que c 'est beau ! Cette ténacité de la nature à se survivre malgré la mort qui gronde et on chicane à ces pauvres jeunes gens quelques heures de bonheur.

 

Quant à moi, cher Monsieur l'Abbé je traîne une lamentable existence de souffrances continuelles, les entrailles labourées par cette inflammation qui ne veut céder à aucun remède. J'ai passé 8 jours terribles et cela ne va pas encore beaucoup mieux, peut être la crise passée aurai-je un peu de répit. Je fais encore un peu de peinture, de petits portraits fort avantageux, cela me fatigue sans me distraire de mon mal, mais il faut bien faire quelque chose.

 

Au revoir cher excellent Ami j'ai eu des nouvelles de Monseigneur Mignot il est en bonne santé et pense souvent à moi dit-il, et moi je pense à vous avec plaisir toujours.

Votre attachée Amie

 R. De Coninck

Le mariage de Mademoiselle Lucie Copin  petite cousine* de Régina De Coninck, eut lieu au début du mois d'août 1917. Nous avons retrouvé la lettre de remerciements envoyée par la jeune épouse à l'abbé Lemire.

 

*Lucie Copin, née le 28 novembre 1891 à Gouy-en-Artois (62), était la petite fille d’Emile De Coninck, frère cadet du peintre Pierre de Coninck. Lucie était aussi le prénom de la mère du peintre, Lucie Thooris

 

Méteren le 5 septembre 1917

 

A Monsieur l'Abbé Lemire

Député du Nord, Maire d'Hazebrouck

Monsieur l'Abbé,

C'est Lucie heureuse et mariée qui vient vous remercier aujourd'hui bien tardivement mais bien sincèrement tout de même

 

Tout a parfaitement réussi, le temps fut très beau, la lune de miel exquise. Mais hélas le cher ami est retourné au front faire son devoir. La fiancée tout en blanc a été assistée par un officier et le Major prit part au repas de noces. Ce qui prouve l'estime des chefs pour ce jeune soldat.

 

Nous serions venus vous rendre visite, les voitures étaient commandées, mais c 'est le jour du sinistre bombardement et les voituriers eux-mêmes n 'ont pas voulu se rendre à Hazebrouck.

 

Cousine espère que votre santé ne s'est pas ressentie de ces émotions terribles. Elle est elle-même en assez mauvais état en ce moment, alitée depuis cinq jours d'une crise de foie.

 

Veuillez agréer Monsieur l'Abbé les sentiments de profonde reconnaissance de Jack et Lucie Eddleston née Lucie Copin-De Coninck.

 

Mistress J Eddleston

Chez Mademoiselle R. De Coninck

Méteren Nord

P. S. Cousine vous prie de vouloir bien insérer dans un Cri des Flandres devant être jeté sur Lille- Hellemmes par aéroplanes ce libellé de mon mariage afin de tenter de prévenir mes parents :

« Nous apprenons le mariage de Mademoiselle Lucie Copin De Coninck petite-nièce de notre regretté peintre Pierre De Coninck avec John Eddleston militaire de l'armée britannique, fils de Monsieur John Eddleston négociant à Blackburn Comté de Lancashire Angleterre. Félicitations etc.... »

 

Deux mois plus tard Régina décédait à Méteren. Le jour de son décès elle avait reçu la visite de l'abbé Lemire. Voici extraites des carnets de l'abbé les notes prises à cette occasion.

Mardi 30 octobre 1917

Je vais à Méteren. Elle m'attendait pour mourir. Ma pauvre chère Régina a le prêtre et le curé à côté d'elle. Elle vit encore, mais elle est inerte. Je lui parle : Régina ouvrez les yeux, elle les ouvre, elle me reconnaît. Elle soulève sa main, son bras, sa main droite avec l'anneau d'argent qu'elle avait demandé. Je dis Notre Père d'un bout à l'autre. Elle suit. Je lui parle de l'archevêque d'Albi qui lui donne sa bénédiction. Cela la remue moins. Elle retombe les yeux clos. Monsieur le curé descend, je l'accompagne puis je remonte. Elle reste affaissée. Au revoir lui dis-je encore. Elle a fait son adieu dans un suprême effort. Elle ne peut recommencer. Je lui trace une croix sur le front, je la regarde et je m'en vais. Elle ne vivra plus demain.

En bas on me dit quelle a mis en ordre ses affaires qu 'un notaire est venu. Lucie et sa famille sont rassurés.

Mercredi un soldat anglais vient me dire qu 'elle était morte. Il a une lettre de Lucie. Les funérailles auront lieu samedi. Elle n 'a survécu que deux heures à ma visite. Oui, elle m'attendait. Qu 'elle repose en paix, la douce et chère artiste. Il ne reste rien que des tableaux de cette famille De Coninck. Un soldat canadien qui l'aimait, qu'elle aimait, lui faisait visite tous les jours. C 'est lui qui est le plus triste !

 

 

Lettre de Lucie du 31/10/1917 annonçant le décès de Régina

 

 Cher Monsieur l'Abbé

Tout est fini. Ma chère Cousine s'est éteinte doucement hier soir à 6 heures et demi après de bien grandes souffrances et maintenant me voilà toute seule.

Je ne puis m'y faire à l'idée car je l'aimais beaucoup, elle était si bonne pour moi. Le s funérailles auront lieu samedi à 10 heures trente à l'église de Méteren.

Daignez agréer Monsieur le Député, mes respectueuses salutations.

 

Mrs Lucie Eddleston

 

 

Extrait du carnet de l'Abbé, les funérailles de Régina

3 novembre 1917. Samedi 10 heures trente, ses funérailles ont eu lieu. Le médecin le docteur Bels, les voisines et les amis, le maire, deux vieux cousins, deux autres plus jeunes et le mari de Lucie, c 'est toute la famille. L'office est chanté lentement, trop solennellement pour le monde qu 'il y a à l'église. Les filles en blanc qui la portent ont du mal, le cercueil est lourd. Elles doivent poser en route. On la glisse dans la chapelle funéraire de ses parents. Je m'éloigne. C 'est fini. Il n 'y a pas de dîner de famille.. Elle n 'en a pas voulu. Cela lui semblait profane et inconvenant. Je rentre à Hazebrouck. Elle vivra dans notre musée, en famille avec son père et sa mère et mon portrait. Le notaire m'a dit qu 'il m'apportera copie de son testament. Je conduirai les élèves de nos écoles, garçons et filles dans la salle De Coninck.

 

Dans son testament Régina avait laissé sa demeure à Lucie Eddleston-Copin qui y avait conservé un grand nombre de tableaux. D'après les archives communales, avant l'évacuation et la destruction du village en avril 1918, elle avait fait emmurer à la cave une grande partie des tableaux. Lors du déblaiement en 1919-1920 on n'aurait rien retrouvé. Cette maison sur la place de Méteren reconstruite en 1924 est aujourd'hui occupée par Mademoiselle ThérèseVan Egroo.

Le village de Méteren en 1918

S'il est bien souvent fait mention des opposants à l'abbé Lemire et à sa politique de ralliement à la République et d'action sociale, par sa correspondance si chaleureuse Régina De Coninck prouve qu'il pouvait compter dans sa circonscription sur une majorité d'inconditionnels partisans.

Pour l'Association «  Mémoire de l'Abbé Lemire »

Le 30/1/2004

 F. DeVos