Quelques
lettres de Régina de Coninck
à l'abbé Lemire La vie à Méteren ( 1914-1917) Texte de Francis Devos, Association Mémoire Abbé
Lemire Régina était la fille du peintre Pierre De Coninck.
Après une vie professionnelle très active à Paris,
elle se retire à Méteren en 1914 dans sa maison
familiale. Elle entretint avec l'abbé Lemire une belle
correspondance qu'avec l'aide de Monsieur Gilbert Louchart
président de l'association «Mémoire de l'abbé Lemire»
nous avons retrouvée. Elle nous donne une
vivante description des premiers combats d'octobre 1914 et de la vie au
village pendant la guerre. Elle comptait parmi
les nombreux supporters de l'abbé. On ressent l'admiration,
l'affection de l'artiste pour le prêtre démocrate si injustement sanctionné
par sa hiérarchie. Elle décédera à Méteren le 30/10/1917
Méteren , l’ entrée du village Le 26 juillet 1914 Monsieur l'abbé et cher député
maire Voilà plus d'un mois que je suis installée à Méteren.
J'ai déjà bien pensé à vous, à Hazebrouck dont on aperçoit d'ici le clocher au pied duquel est votre
gracieux ermitage tout tapissé de verdure, au cloître où il fait si bon de se promener et de
causer, à la bibliothèque où il y a tant de livres, enfin à bien d'autres choses. Ici c 'est aussi la solitude embaumée où on
passe des heures laborieuses et calmes dans
la lumière et le bon air, cela repose du cher Paris qu'on retrouve ensuite
avec un nouveau plaisir. Nous avons un nouveau curé,
Monsieur Parmentier, je le regarde avec plaisir en chaire car il a beaucoup de vos
traits, de votre stature, de vos inflexions de voix, il est d'autre part calme et incolore et tout le
village regrette son cher Monsieur Decambron si
vibrant, si zélé, enfin il a à Hellemmes de quoi
exercer son activité. Je termine en ce moment le portrait de Denis De Swarte,
jeune homme mort il y a quelques années, on le trouve à souhait, je crois que vous en avez vu l'ébauche rue Feron*, j'ai des commandes en vue et j'irai en Picardie vers le 10 septembre dans un
château où je suis attendue pour des travaux, enfin je n 'irai pas dans le Tarn cet été, c'est remis à
l'année prochaine et puis je commence à me lasser de ce long séjour au couvent. J'espère que vous vous reposez ou
reposerez bientôt de vos travaux et des fatigues et émotions de cette année, quel
écrasant labeur ! Surtout ne vous surmenez pas, prenez des aides de bonne volonté, ils ne
doivent pas manquer en ce bon pays d'Hazebrouck. J'ai trouvé dans le « Cri des Flandres » la belle
prière en flamand du « Padre** » regretté, je l'ai prononcée tout haut cela m'a fait
plaisir ? J'ai vu hier qu 'on vous trouvait aussi
méchant que laid, ce n 'est pas mon avis et d'ailleurs vos électeurs ont bien
prouvé qu’on vous aime ainsi; quelle pitié de telles attaques, c 'est puéril
et niais. J'ai reçu cette semaine une lettre
exquise de votre ami le chanoine Looten***, quel esprit fin et distingué, je lui
avais envoyé comme à mon Président du Comité flamand un exemplaire de
« Pierre de Coninck ». Il me dit l'avoir
lu avec le plus vif plaisir et il va consacrer au maître disparu une partie
du prochain volume des Annales. J'ai eu le plaisir de faire dans votre maison
la connaissance de ce fin lettré, je crois que nous sympathisons
complètement, toute satisfaction me vient par vous cher Monsieur l'abbé, cher grand
ami. Je voudrais vous prouver toute ma gratitude, ne pourrais-je faire quelque chose qui
vous soit agréable ? Monsieur de La Plesnoys
vient de m'écrire qu 'il a résilié ses fonctions de conservateur du musée, que
maintenant c 'est Monsieur Lernout qui a repris la
charge, qu 'il l'a averti de la créance qui reste à solder du tableau acquis
l'an dernier par ses soins et qu 'il s'en remet à lui de ce soin, je n 'ai de ce chef
aucune inquiétude et je sais ma créance en bonnes mains, je vous en avais d'ailleurs parlé à
Paris et vous m'aviez rassurée Avez vous vu la combinaison
proposée par la société des chemins de fer du Nord du Brésil, elle demande aux sociétaires d'échanger leurs
obligations de 500 frs contre de nouvelles de 200 afin d'éviter la faillite, qu'en
pensez-vous ? Faut-il accepter faute de mieux ? Quelle perte cela me
fera et cependant je n 'ai rien de trop, enfin on
s'en tirera comme on pourra, je n 'aurai
toujours pas d'impôts sur le revenu puisque je ne dépasse pas 5.000 frs, d'ailleurs
c'est assez pour une personne seule, je ne voudrais pas de la responsabilité d'une grande fortune et je fais
encore une large part aux pauvres dans mes petits revenus. Je leur
suis reconnaissante d'avoir le plaisir de donner, c'est un des plus délicat pour une âme sensible Voilà encore 4 pages, je ne sais
pas être brève et je déteste de laisser des pages blanches à ma lettre, ma plume est
bavarde plus que ma langue, j'aime à écouter, à faire récolte de belles pensées pour les
heures silencieuses, excusez ce trop long grimoire qui vous fera passer des minutes précieuses
et croyez aux sentiments profonds et respectueux de Régina de Coninck * Rue Féron à Paris où Régina avait son atelier ** Padre le terme affectueux qu'elle utilise
pour parler de son père Pierre De Coninck décédé en 1910 à Méteren ***Le chanoine Looten,
l'ami de l'abbé Lemire était président du Comité Flamand de France. Régina fait
allusion au livre du professeur de Rudder qui
retrace la vie et l'œuvre du
peintre Pierre de Coninck. Le ton de cette première lettre est encore celui de l'insouciance de
l'avant guerre. Régina a bien quelques soucis d'argent mais elle est pleine de projets. Elle
fait mention de la belle victoire de l'abbé aux
élections municipales d'avril 1914 à Hazebrouck. Une semaine plus tard le 3 août 1914 la guerre est déclarée.
L'armée allemande commence à envahir la Belgique sans
rencontrer de grande résistance. La lettre de Régina
du 26 août rend compte de la situation à Méteren.
L'église de Méteren par Pierre de Coninck Méteren le 26 août 1914 Monsieur l'abbé et cher député
J'ai l'occasion par mon voisin et ami Monsieur Omer Gillioen de vous faire parvenir un mot, les temps sont
durs, les populations s'affolent, des exodes de fugitifs parcourent les routes, je suis
décidée à rester à Méteren rien que par l'horreur
de ces fuites, d'ailleurs j'ai de bons voisins et ma vaillante amie
mademoiselle Marguerite De Swarte me relève le moral quand il tend à
s'abattre et m'assure de la victoire finale !!! Le vaillant « Cri des Flandres» aussi était
bien réconfortant dimanche et si pondéré, si juste, je vous ai admiré une
fois de plus et toute votre sérénité est entrée dans mon âme comme votre cher
souvenir est dans mon cœur. Quand on comprendra votre grande bonté quelle
honte on aura de vous avoir persécuté ! Puissiez vous rentrer bientôt en toutes les
prérogatives* qui vous sont chères et agréer les vœux que je forme pour cela avec mes
sentiments les plus respectueux pour notre cher Député, Maire et Tribun aimé, Régina De Coninck
• Régina
fait allusion à la suspense « a sacris » sanction prononcée par Monseigneur Charost premier évêque de Lille qui avait
frappé l'abbé en janvier 1914 à la suite de sa volonté de se représenter aux
élections. Cette sévère sanction interdisait à l'abbé toute fonction de prêtre. Après avoir occupé la Belgique le gros des forces allemandes marcha
sur Paris. La capitale fut sauvée in extremis par la
victoire de Joffre sur la Marne en septembre 1914. Les Allemands reportèrent tous leurs efforts sur le secteur Nord du
front et déclenchèrent la « course à la mer » afin de
s'emparer des ports de la mer du Nord et de couper l'Angleterre de ses bases arrières. Les 9 ,
10 et 11 octobre 1914 Méteren sera au centre des violents combats qui opposeront les Allemands aux forces britanniques.
Régina dans « Ephémérides de la guerre » publiés
dans le « Cri des Flandres » du 31 octobre 1915 rend compte de l'arrivée à Méteren de l'armée
allemande. A MéterenRécit de Mademoiselle De Coninck On avait répandu les bruits les plus
terribles. Jugez de l'effroi de la population quand le vendredi 9 octobre l'armée du général Von Reiter descendit de Bailleul à Méteren
; tous les
hommes de Bailleul fuyaient par centaines avec un maigre baluchon, les nôtres
suivirent. Les femmes restèrent pour préserver les demeures de la dévastation
et du pillage. D'ailleurs,
on n 'avait pas le temps de délibérer pour prendre
une décision, et où aller ? Quelle misère
attendait les errants ? On resterait coûte que coûte. Bientôt ils étaient là
: une interminable file de
cavaliers, de canons passaient avec un bruit infernal de ferraille, des camions automobiles de dimension géante, des
cuisines roulantes, des bateaux en fer galvanisé, enfin de
l'infanterie ; son pas lourd et pesant nous martelait le cœur. Nous regardions, découragés passer cette formidable
ruée des Germains, songeant à la prise de Dunkerque possible. Que de sang des nôtres il faudrait répandre pour
chasser ces barbares ? quelles
mines arrogantes, quel aspect repoussant, avec leurs haillons déguenillés sur
leurs casques ! Toute l'après-midi, toute la nuit
ils passèrent, innombrables. Ils étaient trente mille disaient-ils dans la
région. Nous les regardions ahuries, lorsque vers cinq heures, un violent coup de sonnette : Ciel !
va-t-il falloir les loger ? Nous n'osions ouvrir. La sonnette retentit plus
violemment et un coup de pied ébranla la porte. Je me décide à l'ouvrir toute
grande en prenant un air digne. Un gigantesque officier allemand un peu surpris
ébauche un salut militaire et demande poliment du logement. J'accorde deux chambres qu 'il demande à voir ; il part satisfait et marque les portes à la craie. Une
heure après mes deux logeurs arrivent, l'un d'eux
les bras chargés de bouteilles de vin et de liqueurs, l'autre un géant badois,
avait un air bienveillant. Ils dînèrent dehors cependant et revinrent vers
les dix heures et s'enfermèrent dans leurs chambres respectives. Tout l'état-major était dans le village. Il y avait
une foule d'autos de maîtres. Le général était chez l'abbé Van de Walle qui était otage avec le maire et l'adjoint. La
cavalerie en rangs serrés était massée le long des maisons et dans les
prairies. Un mât de télégraphie sans fils bruissait au bout de mon jardin. Nous
décidons de ne pas nous coucher et nous nous enfermons dans le salon. Les allées et venues sont
continuelles ; on monte des dépêches toutes les demi-heures. Enfin vers minuit, les deux officiers
se lèvent et s'en vont en disant "Adieu !".. » Le lendemain
samedi Méteren était vide. Plus rien. A Méteren
Suite du récit de Régina publié dans le journal le Cri des Flandres du 14/11/1915Le dimanche 11 une patrouille
française traverse le village. Cependant à l'autre bout du village se dessine une silhouette
d'Allemand dans le ciel clair. Le tournant de la route le cachait aux dragons qui défilaient
insouciants. On les avertit « Garde à vous, les Allemands sont là ! » Ils avancent et tout à coup les apercevant mettent sabre au clair. Ils foncent sur l'ennemi. Les
uhlans font volte-face mais une patrouille de cyclistes embusqués dans un verger fusille les dragons dans le dos, quatre
tombent, deux s'enfuient, deux autres encore se dégagent de dessous leurs
chevaux et gagnent une ruelle. Les boches se ruent sur ceux qui gisent, ils les palpent, nous pensons peut être qu 'ils les achèvent, ils leur enlèvent leurs bottes et les laissent morts sur la route. Monsieur Van
de Walle notre curé met un brassard de la croix rouge et s'élance, Mademoiselle Marguerite
de Swarte qui est infirmière diplômée met aussi un brassard et avec sa jeune servante se
lance à son tour au secours des blessés, sans se soucier ni du danger ni des avertissements de sa
mère. Hélas ils sont morts, l'abbé leur donne l'ultime absolution, puis aidé des voisins qui apportent du linge nous
transportons les victimes à
l'Hospice. Les quatre chevaux gisent dans une mare de sang. Le
sous-lieutenant mort héroïquement
est Monsieur Griffaton fils d'un avocat d'Angers,
le maréchal des logis son compagnon est le fils d'un cultivateur de l'Est. Oh
! les avoir vu passer plein de force et de jeunesse et un quart d'heure à
peine après inanimés ! Mademoiselle de Swarte et
ses dévouées aides firent leur
toilette mortuaire et semèrent autour de leurs précieux restes des fleurs rouges comme leur sang vermeil répandu le
premier sur notre sol. Pieusement les habitants du village
vinrent les voir. Pieusement je baisais leurs mains glacées et pour leurs mères nous avons pris leur
photographie. Le soir les Allemands étant
revenus les officiers se découvrirent et restèrent un moment respectueusement
silencieux puis les firent mettre en terre, ayant besoin du local pour loger leurs soldats. Ils
revenaient, c 'étaient les mêmes ! Que signifiait ce retour ?
Etait-ce une retraite ? Ils repassaient innombrables et plus vivement. De nouveau il faut en
loger et cette fois c'est trois qu'ils seront. Ils ont été bien odieux avant hier dans certaines
maisons du village. Ils ont pillé les magasins de vivres et de boissons. Les femmes se plaignent
de violences. On a plus d'appréhension que la première fois. Il faut leur préparer leurs repas,
leur donner du linge ; ils sont convenables, ils parlent bien le Français, ce sont des
officiers de circonstance, l'un est chimiste, l'autre juriste le troisième est professeur. Ils
accusent les journaux français de nous leurrer, ils plaisantent et se vantent de leurs conquêtes.
Ils prendront Paris, ils iront en Angleterre quand leur flotte sera prête, ils seront vainqueurs
partout, ils ne veulent pas de territoires mais la France paiera tout ! Ils discutent sur la destruction de
la cathédrale de Reims et ils en rendent responsables les Français, ils expliquent leur passage
en Belgique, ils ont raison même dans leurs plus grands torts. Enfin la nuit vient et se
passe calme. Le matin après le déjeuner ils s'en vont, vers 9 heures cinq autres officiers
arrivent pour faire une perquisition. On cache un téléphone dans le village il faut
le trouver. Ils mettent des sentinelles aux issues de la maison, fusil chargé, il faut les conduire
de pièce en pièce, ils furètent partout derrière les tableaux, dans les armoires... Habilement ils s'informent du
maître de la maison : est-il à la guerre ? Non il est mort. Alors la perquisition cesse,
ils demandent qu'on leur prépare le repas. Ils sont interrompus, partent puis
reviennent. On se bat du côté du Mont des Cats et
de Flêtre. Les Anglais
arrivent de tous côtés « Nous aurons un combat ici même je crois »
disent-ils. Ils sont inquiets, ils ont
froid. Le plus jeune a 17 ans ? Arrivé depuis 8 jours il n'a jamais vu le feu. Il frisonne autant que nous. Nous en étions encore dans la phase de la guerre de mouvement qui va
précéder celle des tranchées. A la suite de la
bataille de Meteren la ligne de front s'établira
pour quatre années à la hauteur d'Armentières et de La
Bassée. Régina
a rendu compte de ces combats dans le « Cri
des Flandres » du 12 décembre 1915. Les Allemands en Flandre : Le combat de Meteren
entendu du fonds d'une cave ( Suite du récit de Mademoiselle De Coninck) Le lundi 12 octobre le canon
allemand lance un coup de temps en temps; on s'attend à des événements graves; les
heures paraissent interminables, les camions passent avec des blessés, on
parle du prince de Hesse tué au Mont des Cats où le
combat a duré très peu. La côte est occupée par l'armée anglaise dont le front s'étend jusqu’à Strazeele. Une batterie est installée près de la ferme Deman et ses feux convergent avec ceux de la batterie du
Mont des Cats sur Meteren. Néanmoins ces canons sont
encore muets ; toute la nuit, les cinq allemands, des prussiens de Berlin, reposent lourdement
; je ne puis dormir une minute, je suis très inquiète, des centaines de personnes sont
venues se réfugier dans la cave de la brasserie De Swarte. Mardi 13, je décide de rester dans
la mienne, nous y transportons de la lumière, des provisions des sièges. Les
Allemands aident à l'installation : « N'ayez pas peur, disent-ils, il n'y aura de danger pour vous que si
l'ennemi nous bombarde ; notre canon seul se fait entendre, il est au-delà du village
nous tirons sur un observatoire. » Ils sortent et reviennent avec des
pigeons voyageurs saisis chez notre voisin d'en face qui en avait une centaine.
Depuis trois jours on le dévalisait de tous ses vélos, 50 au moins, tout neufs qu 'il doit remonter lui-même, forcé de travailler de nuit
et de jour. Cependant nos Prussiens égorgent les oiseaux, il faut les leur
apprêter, ils demandent aussi de s pomme s de terre. Le village est plein de soldats, de
chevaux, il y a 24 heures qu 'ils sont là sans bouger. Plus de 15 chevaux devant mes
fenêtres avec une litière comme un fumier de ferme, les hommes pressés les uns contre
les autres. A 11 heures arrive le premier obus
anglais, quel fracas. J'abandonne le dîner qui devient ce qu
'il peut, et cours me terrer à la cave, emmenant le chien et une
petite fille ; Lucie ma bonne m'y rejoint, nous retirons la clé de la porte et bouchons la
fenêtre. Les obus arrivent plus pressés et
plus lourds ; on distingue le double bruit du choc et de l'éclatement ; on
dirait que les murailles s'écroulent ; et cela dure des heures ! On entend des bruits de pas ; ils montent
nombreux dans la maison, ils amoncèlent des matériaux devant la porte de la cave ; vont-ils
nous incendier? Nous allons périr asphyxiés. On entend des craquements serait-ce déjà le feu ?
Oh ! cette cave sera notre tombe ; que Dieu nous fasse miséricorde ! Un autre bruit
sinistre : ce doit être les bombes à main des incendiaires sans doute. Oh ! C'est horrible, nous
haletons d'épouvante. Puis nous prions, nous nous disons adieu, au revoir pour l'éternité,
nous acceptons la mort avec courage, pourvu qu’elle ne soit pas trop lente. Enfin après
trois heures de ce supplice une espèce de prostration nous engourdit. On succombe à une sorte de sommeil
conscient, courbant le dos à chaque nouvelle détonation. Le silence est effrayant, pas le
moindre bruit de voix, on dirait que tout le monde est mort. Les obus continuent de tomber ; on
dirait des coups plus effroyables ; sans doute le clocher est atteint, peut être est-il écroulé. Le canon
allemand ne répond plus. Un autre bruit :
ce doit être les bombes à main, voilà sans doute les incendiaires, en voilà
contre nos murs ! Clac ! ... Clac
! Mon Dieu, quelle agonie ! Nous n 'avons pas l'heure, la lumière éclaire seule notre cave, combien de temps y a-t-il que
nous sommes là ? On n 'entend plus les Allemands
dans la maison ; c'est fini, nous allons brûler, on dirait que l'on sent la
fumée, sûrement le feu est au
village. Un nouveau bruit, tac tac tac, les mitrailleuses ! Peut-être les Anglais vont-ils arriver à temps ! ... On frappe à la porte de la cave :
pas de réponse. « Madame ? » Que veut celui-là ? "Madame, vous n'êtes pas
morte ? » « Non » « Nous partons vous pouvez sortir, il n'y a plus de danger, voulez-vous me donner quelques bouteilles de
vin pour nos blessés ? » « Certainement »
Nous montons quatre bouteilles dans un panier. « Merci dit-il, le feu est au village,
des maisons brûlent près d'ici mais ce sont les Anglais qui l'ont mis, ce
n'est pas nous, je ne crois pas qu'il y
ait danger pour vous, car il y a une rue de traverse entre le feu et vous, néanmoins si vous voulez-vous en aller, je
vous conduirai. » « Non-merci ! » « Alors adieu ! » Il était 6 heures. J'étais venue
voir dans la rue, il faisait noir. Il y avait une colonne d'infanterie
allemande massée devant l'estaminet de l'Ange. L'homme la rejoint avec ses bouteilles et nous fermons la
porte, la maison était vide. Tout à coup un bruit plus fort
encore : nous nous précipitons à nouveau à la cave. Ce sont des salves de coups de fusils,
au loin, cela dure jusqu'à minuit. A cette heure la sonnette retentit ; et du dehors des voix
joyeuses criaient « English ! English / » J'ouvre prestement : 10 à 15
petits hommes à la figure rose aux yeux brillants : « Germans in house ? - Come
and look » Ils montent et grimpent en courant
partout avec leurs baïonnettes luisantes qu 'ils allongent dans
les coins sombres ; ils ne trouvent personne. Rien de dérangé dans la maison, qui n 'a pas une éraflure. Nous leur offrons à boire et vite
les voilà
repartis à la recherche des ennemis embusqués. Ils en trouvent ainsi une
vingtaine qui n 'avaient pu rejoindre leur corps et qui sont fait prisonniers. Il y a des barricades de sacs dans
les rues, plus loin des barricades de tonneaux. Le feu continue d'éclairer le
combat. Les Anglais fouillent chaque maison. Les brave
soldats, nos libérateurs ! On leur serre les mains, on crie « Vivent les Anglais !
Harrach for England / " Et eux répondent: " Vive la
France ". Enfin on regagne son lit, il y a
trois jours qu 'on ne s'est pas déshabillé;
l'émotion est grande de se retrouver indemne après 12 heures de combat et
tous les préliminaires. On est étonné de voir que tant de bruit a fait si peu de ravages. Enfin
nous n 'en revenons pas de sortir vivantes de cette cave. Les Anglais ont poursuivi les
Allemands jusqu'à Houplines à trois heures d'ici ; ils n
'étaient que quatre régiments, mais le général avait de lourdes
pertes. Les tranchées, les mitrailleuses avaient mis beaucoup d'hommes hors de combat, au moins
500 dont près de 120 morts. Les tranchées furent refermées sur les
malheureuses victimes. Le 2 novembre suivant la paroisse,
clergé en tête, fut visiter les tombes. Monsieur Van de Walle
fit un discours très ému. On pleurait. Le champ était encore plein de débris d'équipement : de larges taches
brunes étaient encore visibles sur la terre. Nous sommes saisis de la longueur de la tombe.
Tant de braves gisent là ! Plus loin une plus grande encore : il y a là 39 soldats,
plus loin encore 20. Les tombes sont fleuries. Qu 'elle ne fut pas ma surprise d'entendre qu'une
humble ouvrière, voisine, avait recueilli ces fleurs, les avait plantées, les
arrosait, les soignait guidée par son cœur uniquement et que sa bonne œuvre était absolument ignorée. J'ai trouvé cela
doublement beau, j'en fais part à celui qu'on appela un jour l'aumônier
des fleurs. P.S. - Je termine en ce moment un petit dessin représentant l'entrée de l'armée anglaise dans le village en flammes tel que mes yeux l'ont vue. R. De Coninck Nos lecteurs remercieront avec nous Mademoiselle De Coninck, artiste peintre de Méteren
pour
cet émouvant récit.
L'entrée des anglais à Méteren en 1914 par Régina de Coninck Après cet important épisode de la bataille de la Lys, et l'occupation
de la ville de Lille, le front va se stabiliser dans
notre région pendant quatre ans sur une ligne qui va d'Ypres à La Bassée. Méteren,
Hazebrouck et toute la région des Flandres intérieures constitueront la base arrière de l'armée britannique. L'Etat Major
s'installe au château de La Motte au Bois. Régina
reprend sa correspondance avec l'abbé Lemire. Méteren le 20 janvier 1915 Monsieur l'abbé et cher député maireDevant cette tempête de neige
j'avais hésité à retenir mon étrange véhicule, aujourd'hui il est réquisitionné,
d'autre part il est arrivé un contingent énorme de troupes, Méteren et ses routes sont combles, les
laissez-passer sont difficiles à avoir, enfin toutes les entraves possibles se réunissent
pour m'empêcher de risquer le moindre voyage. Mais on me dit qu'il commence à
circuler un train de Steenwerck à Hazebrouck, cela
sera peut être plus pratique, et le lundi je crois, on peut être assuré de vous
trouver, mais vous devez être bien encombré ! J'ai toujours la maison pleine de monde avec tous les
incidents que cela comporte, enfin je ne me plains pas et je suis heureuse de faire œuvre
patriotique en hébergeant des alliés et sans beaucoup frayer car nos hôtes
sont froids et gourmés, je tâche de leur donner tout le confortable possible, sans
autre politesse que le bonjour et merci. On en voit même loger un mois et partir sans un au
revoir, à l'Anglaise. Cela choque dans le pays hospitalier et patriarcal des
Flandres, mais après tout c'est plus commode ainsi, pourquoi faire connaissance on ne se reverra
plus. J'ai lu dans le « Cri » votre belle
réception de notre sympathique Président, vous avez dû être heureux c 'était une belle journée. Nous ne voyons plus de
Français par ici, il y a un peu de Belges et beaucoup, beaucoup d'Anglais. J'ai une occasion
de sous louer mon appartement à une famille que je connais, j'hésite un peu mais je
vais me décider tout de même car cela fera mes frais de loyer. Les affaires artistiques sont
annulées pour longtemps. Quand s'arrêtera donc ce gigantesque massacre ? Guillaume le rouge
écrit une sanglante page d'histoire, la guerre aura été si terrible que jamais plus on n
'osera la déchaîner, et cela n 'anéantit pas assez de vies humaines, les
éléments se mettent de la partie et la terre tremble et engloutit des milliers d'êtres,
des gens se demandent si nous ne sommes pas aux derniers jours du monde. La terre, le ciel, les eaux sont des
champs de bataille et les hommes ne songent
qu'à s'exterminer ! Toujours le canon tonne dans nos parages, hier les
fenêtres tremblaient. Au revoir cher Monsieur l'abbé et
ami, tout cela vous le savez, mais j'aime à vous écrire puisque je ne puis vous
voir, vous savez aussi les sentiments respectueux de Régina De Coninck
·
Régina fait ici allusion à la visite à Hazebrouck du président de la
République. Méteren
le 4 mai 1915 Monsieur l'abbé et cher grand ami Quelle semaine de transes nous
venons de passer, la canonnade fait rage de tous côtés,
les nouvelles les plus effarantes se propagent et nous redoutons une nouvelle
invasion, cette fois je crois qu'il faudra fuir, Mon Dieu ! Quand cet
effroyable massacre prendra-t-il fin ? L'hydre allemande n 'est
pas encore vaincue, Dunkerque est bombardé par des obus venant de 35 kilomètres et
anéantissant des maisons entières. Nous sommes encombrés de réfugiés de Poperinge où les obus
sont tombés pour la première fois. Le sang innocent coule à flots comme celui de toute cette
belle jeunesse qui tombe, fauchée par milliers d'individus. Je viens de recevoir une lettre de l'abbé Van de Walle, l'abbé qui l'a remplacé part au front sous peu, nous restons avec le vieux monsieur Gryson, vieillard de 80 ans, si peu endurant et si
autoritaire, nous aurions été si heureux de conserver pour de bon notre estimable Monsieur Van de Walle.
Une grande paroisse toujours envahie comme Méteren
et en pleine ligne de feu ne peut rester sans prêtre et lui nous a rendu à
tous tant de services, s'entremettant pour chacun, tant paroissiens que
réfugiés, malades, exhortant à la patience avec les soldats, à la résignation ceux qui perdent leurs proches,
enfin tout à tous. Pourquoi
tant de prêtres comme infirmiers ou brancardiers ? Ne pourrait-on pas utiliser le bon vouloir des femmes et surtout
des religieuses. Jadis les sœurs de la charité relevaient les blessés sur les champs de bataille, peut être les
Allemands ne tireraient pas sur elles, elles seraient bien à leur place,
enfin ce sont paroles dans le vent ! Ce que je veux vous dire est ceci, j'ai été bien heureuse de vous
voir, ne fût-ce que quelques instants. Merci aussi pour l'argent remis par un
beau Monsieur qui ne s'est pas fait connaître mais qui est assez connaisseur pour avoir remarqué mes émaux. J'ai
toujours mes superbes officiers anglais, l'un d'eux est rédacteur d'un journal d'art et artiste lui-même, il
apprécie la maison De Coninck et ce qu 'elle renferme. Et voilà que j'ai encore rempli quatre
pages et pris votre temps précieux
mais c 'est le printemps, l'âme s'ouvre avec les
fleurs, on a besoin de causer, veuillez agréer cette prose avec indulgence et
me croire toujours votre attachée et bien respectueuse Régina Méteren le 14 novembre1915
Monsieur
l'abbé et cher grand Ami
J'allais vous écrire au reçu de votre chère lettre. Je suis heureuse
et naïvement fière de ma prose je me suis relue avec plaisir, vous y avez
mis un peu plus de sérénité, c'est beaucoup mieux, j'ai collectionné ces éphémérides
avec grand soin, c 'est une sérieuse page d'histoire locale
pour notre pays, que diriez-vous d'une petite plaquette qui serait éditée par
le « Cri des Flandres » avec le dessin de Régina en illustration, ce serait peut être intéressant, quant à moi cela
me plairait infiniment, est-ce votre avis, je ferais un cliché grandeur carte
postale et on le ferait reproduire à Paris cela n 'est pas bien coûteux. Oui je serais très amateur d'avoir aussi le premier récit, il y
aurait encore bien à dire mais ceux qui ont vu ont déjà bien oublié, mon
récit est vivant parce que je l'ai vécu. Ici aussi j'ai eu
des compliments, les gens intelligents, d'ailleurs vos partisans
sont très fiers d'avoir le plus beau récit du plus beau combat, comme
le dit le vieux Boileau, « ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement et les
mots pour le dire arrivent aisément », de plus, parler d'un pays aimé à
quelqu’un que l'on aime est encore chose plus facile. Ce qui me plait le plus sont les
dernières paroles si bien amenées, j'en fais part à celui qu’on appela un
jour « l'aumônier des fleurs », c 'est
gentil et poétique, mais je m'aperçois que je parle de mon travail avec
complaisance, je suis un peu ridicule. C 'est parce
que je vois dans votre lettre que vous êtes content et je le suis plus que
de raison, excusez-moi ! Je vois d'ici votre sourire indulgent, merci
d'avoir mis un peu de votre sérénité dans ce récit et arrondi les angles, c 'est beaucoup mieux ainsi, je suis très
heureuse d'être appréciée des lecteurs du « Cri » et très fière d'y voir
ma pensée imprimée, cela fait un curieux effet on ne se reconnaît plus. Je ne fais pas grand chose en fait de peinture, je n’y ai pas de goût
et ici on n 'est pas dans l'ambiance, on est envahi
par la boue. Devant mes fenêtres j'ai deux gigantesques camions qui
m'oblitèrent tout le jour, les autos font tout trembler, mon trottoir est
défoncé, enfin je loge six hommes tant officiers que soldats
dans ma maison qui fût une bonbonnière, enfin tout cela est peu de choses,
vienne la Victoire quand même et tout sera oublié et on sera fier d'avoir
vécu la grande guerre et souffert pour la Patrie. Au revoir Monsieur l'abbé et cher grand
ami veuillez me permettre de vous offrir mes félicitations
pour votre nomination ou plutôt votre citation civile. Comme c 'est bien
mérité ! Vous êtes à la hauteur de tous les événements, recevez
les sentiments de respect et d'affection de Régina De Coninck Régina fait mention de
son travail de mémoire sur les combats de Meteren
publié dans le Cri des Flandres du 12/12 1915 que nous avons reproduit et de
la citation à titre civil obtenue par l'abbé Lemire Le Journal officiel du 28/11/1915 avait
publié : « L'abbé Lemire député maire d'Hazebrouck: nommé maire d'Hazebrouck à la veille des hostilités, avec un Conseil municipal tout nouvellement élu, a assuré d'une façon remarquable et avec un dévouement de tous les instants, le fonctionnement des services municipaux et particulièrement ceux inhérents à l'état de guerre. ( Comité central d'assistance, Vestiaire de guerre, Caisse de chômage, Dispensaire pour malades et blessés ) Toujours à son poste, par ses actes, ses appels à la population, a maintenu la confiance et le sang froid autour de lui aux moments les plus critiques de l'invasion et empêché l'exode des habitants. A pris toutes les mesures utiles à l'égard des milliers de réfugiés venant des régions envahies du nord et de la Belgique, dont il a assuré les besoins matériels immédiats. » L'année 1915 s'achève.
Régina, adresse chaleureusement, affectueusement
ses vœux à l'abbé Lemire. Elle nous donne par la même occasion une description
haute en couleur de la vie au village. Méteren le 4/1/1916 Monsieur l'abbé et cher grand ami
C 'est encore Régina qui vient vous importuner, mais c 'est le moment
consacré par l'usage où il est permis de venir dire : je désire pour
vous de la joie, du bonheur, que cette année nouvelle qui se présente si
énigmatique vous soit favorable, je viens tardivement direz-vous, j'ai laissé
passer les obligés, les pressés, les indifférents, j'aime à être la dernière,
l'évangile ne dit pas que les derniers seront les premiers, mais vous
savez que mes vœux sont parmi les plus affectueusement sincères. Je reçois à
l'instant une lettre d'Alfred Thooris* qui me dit
vous avoir vu et vous avez causé d’une personne sympathique à tous deux qui
s'ennuie bien fort loin de son Paris, mais je suis
nécessaire ici, du moins je le crois, d'ailleurs cela a son intérêt et on
peut même dire son devoir quand ce ne serait que par l'exemple et pour
faire aimer et estimer la France et la petite Patrie de Flandre en donnant
aux alliés ce qu’ils apprécient beaucoup, un home. En ce moment
nous avons des Canadiens, ils ont fêté leur cher Christmas et m'ont fait de
petit présents, des bonbons, une petite poupée mascotte habillée en indienne
peau rouge qui est très curieuse, enfin je suis gâtée ! Tous sont fort
convenables et très distingués et la vie commune passe sans heurt et
sans familiarité. Méteren est envahi par la boue, les ornières sont des fossés,
il m'est impossible de sortir, je ne vais qu 'à la messe du
dimanche, mais je prends l'air au jardin et je ne me suis jamais mieux
portée. Le pays fait des affaires d’or les brasseries, les cabarets font
fortune. Toutes les petites gens vendent des friandises et des colifichets.
Les fillettes se parent de soie et de velours. A l'horizon le canon
gronde, le ciel est éclairé des lueurs des réflecteurs qui font de grands
éclairs dans la nuit étoilée; au loin, dans les fermes, les Ecossais chantent
leurs très poétiques et mélancoliques lieds. Voilà le tableau de
notre vie en cette période de la guerre et nous rendons grâces au ciel de
ne pas être sous la botte germanique dont l'armée anglaise nous a
si promptement délivrée. Saviez-vous que les opérations militaires de ce côté
étaient dirigées par le présent généralissime Sir Douglas Haigh qui a remplacé le général French ? Voilà je suis honteuse d'avoir si
longuement bavardé moi qui ne sais que vous écouter
quand je vous vois cher grand ami. Mais vous savez que silencieuse ou
bavarde, Régina est toujours bien respectueusement votre bien
sincère amie. Régina De Coninck • Le docteur Alfred Thooris médecin major à Paris avait prononcé un discours
au cimetière
de Méteren le jour de l'enterrement de Pierre De Coninck le père de Régina. La commune avait
voulu consacrer et perpétuer par une superbe effigie de bronze le souvenir de
l'artiste « Je suis heureux d'être le modeste interprète de la famille pour exprimer notre
reconnaissance et notre admiration. Et aussi notre sentiment de fierté en constatant que
le souvenir du grand artiste sera conservé par les méterennois
et par les
travaux qu 'accomplira encore sa fille Régina,
cette artiste exquise, digne élève d'un père bien aimé » Régina sollicite à
plusieurs reprises l'abbé pour des blessés ou des familles en grandes
difficultés. La guerre avec la bataille de Verdun fait durement sentir ses
effets. Méteren le 2 mai 1916 Monsieur l'abbé
et cher ami Voilà longtemps
que je ne vous ai donné de mes nouvelles et demandé des vôtres. J'espère que vous
êtes toujours en bonne santé et pas trop accablé d'ennuis et de besogne. Ici la vie est
toujours la même, non monotone. La guerre nous donne des distractions peu banales, ainsi cette semaine on a
vu une tombée d'aéroplane boche par un aviateur anglais. Les deux officiers allemands étaient décorés de la croix de
fer. L'un d'eux s'appelait Von Putman, mais ceci ne peut être dit dans le journal à
cause des représailles. J'ai toujours des officiers à loger.
Dernièrement j'ai eu le plaisir de recevoir un interprète belge qui est artiste peintre et qui m'a dit vous
connaître et vous estimer beaucoup, cela
suffirait pour que je lui fasse bon accueil. Il eut donc accès dans toute la
maison et visita le studio comme
disent les Anglais pour l'atelier, il a paru goûter fort le talent de mon regretté « Padre », je
l'appelais souvent ainsi, alors j'ai passé une heure ou deux à causer de tout
cela, c 'était une diversion à ce cauchemar de
guerre. Ici, il n 'est pas de jour ou le canon ne
tonne. En ce moment ce sont des visites continuelles de boches en aéro, on crible le ciel de shrapnells et cela me fait penser à cette boutade d'un humoriste : «
c'est dégoûtant, ils ont même saboté le
ciel ! » et n 'est-ce pas navrant par ce printemps radieux, au milieu des blanches
floraisons alors que tout renaît que les arbres arborent la couleur de
l'Espérance qu’il est des endroits où l'on ne pense qu 'a se détruire de la
façon la plus horrible. Ici les mutilés commencent à affluer. On vient à
l'instant de me prier de vouloir bien intercéder près de votre cœur
généreux que je connais si bien pour un malheureux, un rescapé de Verdun* qui sort de
l'ambulance blessé en trois endroits : un oeil arraché et deux balles dans le
bras, il est réformé avec pension mais ne pourra plus travailler à la terre,
son bras où sont restées encastrées les deux balles est ankylosé,
il est père de famille avec deux enfants, il voudrait être facteur, il
voudrait vous voir pour avoir un avis, un conseil. Il voudrait être facteur
mais peut-on cumuler la pension militaire et un emploi d'Etat ? Bref il
viendra vous voir de ma part sans doute lundi, s'il en a la
force, voulez-vous lui faire accueil, oui, j'en suis sure, et veuillez agréer
avec ses meilleurs sentiments un sourire reconnaissant de Régina De Coninck • Le nom du soldat est Decoster
Théodule Un nouveau pape
Benoît XV a succédé à Léon XIII. La cause de l'abbé Lemire est défendue à Rome par Monseigneur Leroy
supérieur des Spiritains et Monseigneur Mignot évêque d'Albi,
mais aussi par les prêtres démocrates dénommés « les trois italiens de Tourcoing» les
abbés Louis Glorieux, Pierre Tiberghien et surtout
un Bailleulois Gaston Vanneufville* le fils
d'Henri le fondateur du journal « La Bailleuloise
». Le Pape demande en mars 1916 à l'évêque de Lille Monseigneur Charost la levée de la suspense « a sacris » qui frappait
si injustement l'abbé Lemire. La nouvelle de la levée de la sanction
épiscopale arrive à Méteren par le journal «
L'Echo de Paris », Régina laisse éclater sa joie ·
l'abbé
Gaston Vanneufville jeune professeur au collège du
Sacré cœur de Tourcoing tint une place considérable dans « La démocratie Chrétienne »
périodique fondé à Lille en mai 1894 dont il était le fondateur et le propriétaire. Il avait invité
l'abbé Lemire à rencontrer chez lui Léon Harmel et à prendre la direction de
sa revue. Nommé dès
1900 à Rome Gaston Vanneufville devint rapidement l'ami
du futur Pape Benoît XV. Il ne sera pas étranger au choix de l'Abbé Liénard
pour le siège de Lille en 1928. ( p 464 du
dictionnaire du monde religieux dans la
France contemporaine Lille Flandres par A. Caudron ) Méteren le 5
juillet 1916
Monsieur l'abbé et cher grand ami Quelle joie j'ai
eu ce matin en parcourant l'Echo de Paris, vive Benoît XV ! enfin votre long martyr est fini, vous avez
triomphé de tous les obstacles, vous permettrez à votre amie fidèle de vous féliciter de tout
son cœur, vous savez maintenant ceux qui vous ont toujours suivi, sans peur et selon la justice, car cette peine
terrible pour un homme de votre mérite était injustifiée, quel triomphe !
cher, cher ami et combien vous devez être heureux de vivre cette heure, le Pape implorant pour vous
l'évêque de Lille !! C'est inimaginable ! jamais je n
'avais songé à une pareille victoire ! Comme vous êtes
heureux ! comme vos revers mêmes tournent à votre avantage ! J'admire l'éclat
de votre étoile et j'en jouis ; quelle joie pour tous ceux qui vous aiment
qui n 'ont pas failli devant les
exhortations, les menaces, qui n 'ont pas eu peur, mais que d'heures
d'angoisse sont effacées par cette heure, tant il est vrai que le beau et le
bien trouvent en cette vie leur récompense. Toute votre vie ne
fût qu 'un long dévouement à tout ce qui souffre ou languit en nos
belles Flandres, on a voulu lier vos mains bienfaisantes et voilà que les chaînes comme
celles de Saint Pierre tombent d'elles-mêmes de ces chères mains. J'élève un autel
en mon cœur ardent au magnifique Benoît XV, j'avais dès le
début eu espoir en cet esprit puissant et généreux pour délier
le nœud gordien qui enchaînait vos mains de prêtre, je trouvais le temps long,
l'église vous est réouverte par la Patrie en deuil
qui réunit tous ses enfants dans une
union à jamais sacrée. Oui mon ami, la
vie a quelquefois de bons moments et vous en vivez un qui vous fait honneur,
on a rendu là un hommage sans pareil à votre mérite vous unissez à vos
qualités de tribun, à votre verbe charmeur, celles d'un
organisateur de premier ordre toujours tout à tous, d'une
sérénité remarquable et triomphant de toutes les difficultés. Vos pires
ennemis ont été désarmés, Laudate Dominum ! Au revoir mon
cher et puissant ami je n 'ai pas à vous renouveler
mes sentiments ils sont immuables, à bientôt ! votre toute dévouée et aimante Régina De Coninck Un mois plus tard,
encore sous le coup de l'émotion, Régina renouvelle
ses félicitations à l'abbé
Lemire. Elle voit dans le retour en grâce de l'abbé un signe de la Providence qui dès ici bas récompense le Juste.
Extrait d'une lettre de Régina à l'abbé
Lemire Méteren le 7 août 1916 Monsieur l'abbé et cher député maire Merci de votre bonne
lettre et de vos offres obligeantes, mon agent de change m'écrit enfin
aujourd'hui que les titres ne sont pas encore rentrés, (depuis trois mois l ) que le Crédit lyonnais est chargé des
affaires Suisses et qu 'il m'avisera aussitôt que ce sera prêt alors peut être
qu 'il faudra attendre votre prochain voyage, enfin je vous rends grâce quand
même d'avoir consenti à faire pour moi cette ennuyeuse démarche. J'ai reçu une
bonne lettre de Monseigneur d'Albi, Monseigneur Mignot,
comme il reste jeune en ses lettres comme écriture et pensée,
il y avait longtemps qu 'il ne m'avait écrit, vous saviez qu
'il était bien malade, je lui ai écrit plusieurs fois sans avoir eu de
réponse mais il m'avait fait parvenir de ses lettres pastorales, si
intéressantes et si particulières, si élevées comme pensée,
heureusement qu 'il y a des membres du clergé comme lui et vous pour l'édification de ceux qui ont besoin
de liberté d'esprit. Il me dit qu'il est heureux d'avoir réussi avec le concours de Monseigneur Leroy à
vous rendre à votre messe mais que l'évêque de Lille ne paraît pas avoir désarmé, et qu 'avait-on
besoin de cet évëché de Lille celui de Cambrai illustré par Fénelon suffisait
amplement et on n 'aime pas les nouveautés en Flandre et voyez comme ceux qui
vous empêchent sont empêchés eux-mêmes. Un esprit tout simple me disait dernièrement : tout de même, voyez un
peu, Dieu protège l'abbé Lemire, les Allemands
arrivent à 99 cent mètres d'Hazebrouck et s'en retirent on ne sait pourquoi
il reste maître de la région et Monseigneur Charost
est à Lille et malgré ses vœux et ses prières il ne sauve pas sa bonne ville de toutes les
tyrannies, son œuvre n 'est pas bénie car il a agi avec injustice !
Ah, on ne fera pas prendre au bon sens flamand du blanc pour du noir, il se
refuse à être jobard, ce n 'est pas un peuple
imbécile, il sait reconnaître son homme. Vous voyez
cher Monsieur l'abbé comme ma plume est bavarde, je n'ai pas le talent d'être
bref disait mon regretté et cher Père, il en est de même pour moi, vous savez
en un mot ( inoubliable ! ) dire toute chose, il le
faut car il faut que vous soyez à tous et pour tous le charmeur qu 'on n
'oublie pas. Veuillez agréer cher Monsieur l'Abbé et Ami,
l'expression des meilleurs sentiments de Régina De Coninck
Régina sollicite l'abbé
pour l'aider à marier Lucie sa nièce à un soldat de l'armée britannique fils
d'un riche industriel de Blackburn. Avant de se
mettre au travail Régina cherche aussi à
savoir si son client est solvable. Méteren le 20/1/1917 Monsieur l'Abbé et cher grand ami
J'espère que
vous êtes rentré dans votre bonne ville. Vous avez dû avoir bien froid dans le
voyage car nous traversons un bon bout d'hiver. Puissiez-vous ne pas vous
être enrhumé, en tous cas soignez-vous bien maintenant. Je vous écris aujourd'hui pour vous annoncer une nouvelle qui ne vous étonnera pas puisque vous en aviez fait la prophétie, ma jolie Lucie fait la conquête d'un gentil soldat anglais qui se dit fort riche et fils d'un grand manufacturier de Blackburn en Lancashire, Nord de l'Angleterre, c 'est le pays des usines et des affaires, tout à côté de Manchester, il a je crois 4 à 5 mille ouvriers, il parle de plusieurs millions, c 'est presque trop beau pour y croire, enfin quoiqu 'il en soit ce n 'est pas à négliger. Ces deux enfants sont engagés comme ils disent, à s'épouser et le jeune homme voudrait le plus tôt possible. Voilà trois mois qu 'il est chez moi, cela devient long, il est très rangé, pas coureur, très intelligent, il sert d'ordonnance à un officier et rien dans ses affaires n 'indique qu 'il est fortuné, il parait à son aise mais rien de plus, il fait de gentils présents à Lucie, mais très raisonnables, que penser de cela ? Or il y a un mois
je vous avais demandé si vous ne pourriez pas avoir de renseignements
sur la famille Eddleston. Avez-vous pu vous en
occuper ou avez-vous oublié cette affaire que je n
'avais pas complétée n 'étant sûre de rien. Depuis les choses sont
plus avancées, or voilà ce que je vous propose : pouvez-vous par un
ministre en séjour à Hazebrouck demander au Révérend J. Wallcock
275 Preson New road Blackburn
Lancashire s'il connaît la famille Eddleston
et si Monsieur Jack ou John Eddleston est bien le
fils du manufacturier habitant Thomassina Place à Blackburn car je voudrais un renseignement avant de
commencer une commande de peinture importante que ce Monsieur vient de me faire. Maintenant autre
chose, il est très difficile de lui faire accepter le mariage catholique, il propose
d'envoyer Lucie à sa mère et de venir l'épouser à sa première permission, cela
paraît étrange à première vue, mais c'est assez fréquent dans ce pays. Une méterennoise a déjà agi de même avec succès, Lucie ne
veut pas se passer de la bénédiction catholique et aimerait bien que tout se
passât à Hazebrouck pour éviter les potins d'ici, on pourrait
envisager Paris mais c 'est impossible au jeune
soldat. Enfin je compte sur vous pour tirer tout cela au clair et agir au mieux des intérêts
de ces enfants, maintenant il convient d'être
très prudent car le sire est fort ombrageux et difficile à manier très
prévenu contre le clergé catholique,
ayant horreur de la confession enfin leurs idées habituelles, mais dans l'ordinaire de la vie c 'est un charmant garçon
et un parti inespéré, je serais heureuse de voir Lucie mariée et heureuse, je ne suis pas
égoïste et ne tiens pas à voir une fleur se dessécher près de moi. Arrangez tout cela au mieux cher
Ami en philosophe et en sage en passant pardessus les conventions humaines avec votre clairvoyance limpide.
Votre bien affectueusement et respectueusement attachée Régina Méteren le 14 juin 1917 Monsieur l'Abbé et cher grand Ami J'ai dû renoncer
encore pour cette fois à mon voyage à Paris, les bruits de combats sont proches de notre région et m 'ont inquiétée, j'ai préféré rester pour parer à toute éventualité ! Cependant l'idylle de ma Lucie et
du cher Jack continue et ils espèrent se marier dans les premiers jours de juillet, mariage de
guerre sous les obus ! C'est
impressionnant or comme je le prévoyais on fait ici des difficultés sans
nombre, quelle
administration que la nôtre, quand les Anglais ont seulement quelques minutes
à passer près d'un pasteur et du jour au
lendemain sont mariés, on devrait vraiment mettre un peu plus de facilités. Est-ce facile par ces
temps troublés de faire venir des papiers d'Angleterre, pourquoi les livrets militaires et les témoignages
d'officiers ne sont-ils pas suffisants
? Enfin bref voici l'objet de ma lettre cher grand Ami vous connaissez le
procureur, eh bien c 'est lui qui a affaire en la matière, vous avez procuré
les renseignements de source sûre,
veuillez donc lui dire de faciliter cette union qui est de tout repos par une
grande liberté si les papiers
demandés n 'arrivent pas à temps pour la permission. J'espère que votre voyage de Paris ne vous a pas trop fatigué par ces chaleurs, j'ai vu la croix de guerre adressée à Madame Liouville j 'en ai été fort heureuse, croyez-vous qu 'elle se souvienne assez de moi pour lui envoyer des félicitations ? Veuillez agréer
pour vous cher Député Maire les sentiments bien connus de votre attachée R. De Coninck Régina se plaint des
lenteurs de l'Administration. Elle ressent les premières douleurs d'un mal
qui l'emportera bientôt Méteren le 4 juillet 1917 Monsieur l'Abbé
et cher grand Ami. Merci de votre
bonne lettre, je m'étais bien aperçue d'un changement dans les dispositions de
l'administration mais permettez-moi de vous dire que la sollicitude de la
dite administration dépasse l'imagination. Cette pauvre Lucie va de Caïphe à
Pilate, voilà déjà deux présidents de tribunal à qui elle envoie sa prose
naïve, puis au consul de France à Dunkerque, enfin le malheureux fiancé mandé par le général Plummer à Cassel a dû faire serment sur la Bible qu 'il n 'est pas marié
en Angleterre décidément c 'est à regretter Perrin Dandin : « Mariez au plutôt Aujourd'hui s'il se peut Ou demain s'il le faut » Voilà deux mois
que les patients s'impatientent et certains papiers n'arriveront pas avant 4 ou 5
semaines. Enfin, enfin ! Monsieur John Eddleston et
Mademoiselle Lucie Copin ne seront pas époux de si tôt, et cependant le canon tonne.
Bailleul fut bombardée cette nuit par des torpilles aériennes, façades
détruites, carreaux brisés, blessés civils et un soldat mort, voilà le bilan
d'une heure d'épouvanté. Le fiancé est au front sur
une route d'Ypres, bombardée chaque jour. Toutes les nuits il transporte
des obus, l'amour le soutient et domine toutes les misères, n 'est-ce pas que c 'est beau ! Cette ténacité de la
nature à se survivre malgré
la mort qui gronde et on chicane à ces pauvres jeunes gens quelques heures de
bonheur. Quant à moi, cher
Monsieur l'Abbé je traîne une lamentable existence de souffrances continuelles, les
entrailles labourées par cette inflammation qui ne veut céder à aucun remède. J'ai
passé 8 jours terribles et cela ne va pas encore beaucoup mieux, peut être la
crise passée aurai-je un peu de répit. Je fais encore un peu de
peinture, de petits portraits fort avantageux, cela me fatigue sans me
distraire de mon mal, mais il faut bien faire quelque chose. Au revoir cher
excellent Ami j'ai eu des nouvelles de Monseigneur Mignot
il est en bonne santé et pense souvent à moi dit-il, et moi je
pense à vous avec plaisir toujours. Votre attachée Amie R. De Coninck Le mariage de
Mademoiselle Lucie Copin petite cousine* de Régina De Coninck, eut lieu au début du mois
d'août 1917. Nous avons retrouvé la lettre de remerciements envoyée par la jeune épouse à
l'abbé Lemire. *Lucie Copin, née le 28
novembre 1891 à Gouy-en-Artois (62), était la
petite fille d’Emile De Coninck, frère cadet du
peintre Pierre de Coninck. Lucie était aussi le prénom de la mère du peintre, Lucie
Thooris Méteren le 5 septembre 1917 A Monsieur
l'Abbé Lemire Député du Nord,
Maire d'Hazebrouck Monsieur l'Abbé, C'est Lucie
heureuse et mariée qui vient vous remercier aujourd'hui bien tardivement mais
bien sincèrement tout de même Tout a
parfaitement réussi, le temps fut très beau, la lune de miel exquise. Mais hélas le cher
ami est retourné au front faire son devoir. La fiancée tout en blanc a été
assistée par un officier et le Major prit part au repas de
noces. Ce qui prouve l'estime des chefs pour ce jeune soldat. Nous serions
venus vous rendre visite, les voitures étaient commandées, mais c 'est le jour du sinistre bombardement et les
voituriers eux-mêmes n 'ont pas voulu se rendre à Hazebrouck. Cousine espère
que votre santé ne s'est pas ressentie de ces émotions terribles. Elle est elle-même en
assez mauvais état en ce moment, alitée depuis cinq jours d'une crise de foie. Veuillez agréer
Monsieur l'Abbé les sentiments de profonde reconnaissance de Jack et Lucie Eddleston née Lucie Copin-De Coninck. Mistress J Eddleston Chez
Mademoiselle R. De Coninck Méteren Nord P. S. Cousine
vous prie de vouloir bien insérer dans un Cri des Flandres devant être jeté
sur Lille-
Hellemmes par aéroplanes ce libellé de mon mariage
afin de tenter de prévenir mes parents : « Nous apprenons le mariage de
Mademoiselle Lucie Copin De Coninck
petite-nièce de notre regretté peintre Pierre De Coninck
avec John Eddleston militaire de l'armée britannique,
fils de Monsieur John Eddleston négociant à Blackburn Comté de Lancashire Angleterre. Félicitations etc.... » Deux mois plus tard
Régina décédait à Méteren.
Le jour de son décès elle avait reçu la visite de l'abbé Lemire. Voici
extraites des carnets de l'abbé les notes prises à cette occasion. Mardi 30 octobre 1917 Je vais à Méteren. Elle m'attendait pour mourir. Ma pauvre chère Régina a le prêtre et le curé à côté d'elle. Elle vit
encore, mais elle est inerte. Je lui parle : Régina
ouvrez les yeux, elle les ouvre, elle me reconnaît. Elle soulève sa main, son
bras, sa main droite avec l'anneau d'argent qu'elle avait demandé. Je dis Notre
Père d'un bout à l'autre. Elle suit. Je lui parle de l'archevêque d'Albi qui
lui donne sa bénédiction. Cela la remue moins. Elle retombe les yeux
clos. Monsieur le curé descend, je l'accompagne puis je remonte. Elle reste affaissée. Au
revoir lui dis-je encore. Elle a fait son adieu dans un suprême effort. Elle
ne peut
recommencer. Je lui trace une croix sur le front, je la regarde et je m'en
vais. Elle ne vivra plus demain. En bas on me dit
quelle a mis en ordre ses affaires qu 'un notaire
est venu. Lucie et sa famille sont rassurés. Mercredi un
soldat anglais vient me dire qu 'elle était morte.
Il a une lettre de Lucie. Les
funérailles auront lieu samedi. Elle n 'a survécu
que deux heures à ma visite. Oui, elle m'attendait.
Qu 'elle repose en paix, la douce et chère artiste.
Il ne reste rien que des tableaux de
cette famille De Coninck. Un soldat canadien qui
l'aimait, qu'elle aimait, lui faisait visite tous les jours. C 'est
lui qui est le plus triste ! Lettre de Lucie du 31/10/1917
annonçant le décès de Régina Cher Monsieur
l'Abbé Tout est fini. Ma
chère Cousine s'est éteinte doucement hier soir à 6 heures et demi après de bien
grandes souffrances et maintenant me voilà toute seule. Je ne puis m'y
faire à l'idée car je l'aimais beaucoup, elle était si bonne pour moi. Le s
funérailles auront lieu samedi à 10 heures trente à
l'église de Méteren. Daignez
agréer Monsieur le Député, mes respectueuses salutations. Mrs Lucie Eddleston Extrait du carnet de l'Abbé, les
funérailles de Régina
3 novembre 1917.
Samedi 10 heures trente, ses funérailles ont eu lieu. Le médecin le docteur Bels, les
voisines et les amis, le maire, deux vieux cousins, deux autres plus jeunes
et le mari de Lucie, c 'est toute la famille.
L'office est chanté lentement, trop solennellement pour le monde qu 'il y a à l'église. Les filles en blanc qui la portent
ont du mal, le cercueil est lourd. Elles doivent poser en route. On la glisse
dans la chapelle funéraire de ses parents. Je m'éloigne. C 'est fini. Il n 'y a pas de dîner de famille.. Elle n 'en a pas voulu. Cela
lui semblait profane et inconvenant. Je rentre à Hazebrouck. Elle
vivra dans notre musée, en famille avec son père et sa mère et mon portrait. Le notaire m'a dit
qu 'il m'apportera copie de son testament. Je conduirai les élèves de nos
écoles, garçons et filles dans la salle De Coninck. Dans son testament Régina avait laissé sa demeure à Lucie Eddleston-Copin qui y avait conservé un grand
nombre de tableaux. D'après les archives communales, avant l'évacuation et la
destruction du
village en avril 1918, elle avait fait emmurer à la cave une grande partie
des tableaux. Lors du déblaiement en 1919-1920 on n'aurait rien retrouvé.
Cette maison sur la place de Méteren reconstruite
en 1924 est aujourd'hui occupée par Mademoiselle ThérèseVan
Egroo.
Le village de Méteren en 1918 S'il est bien souvent fait mention des
opposants à l'abbé Lemire et à sa politique de ralliement à la République et d'action sociale, par sa correspondance
si chaleureuse Régina De Coninck prouve
qu'il pouvait compter dans sa circonscription sur une majorité d'inconditionnels
partisans. Pour
l'Association « Mémoire de l'Abbé Lemire » Le 30/1/2004 F. DeVos |