André MALRAUX

NON


Charles de Gaulle, Colombey, 1954 "SAUF au premier rang, l'ombre des cent drapeaux ensevelit ceux qui les portent. Tous ces vieux étendards mouillés, verticaux dans la nuit, dans le silence où cliquettent les décorations lentement secouées par la lenteur des pas, avancent comme les arbres des forêts de Shakespeare. L'Arc de Triomphe seul est éclairé ; le fleuve coule dans les ténèbres encore étoilées de quelques boutiques. La nuit est trois fois présente : par l'heure, par l'éclairage de l'Arc, et par les nuages pressés dont la pluie surplombe le courant des hommes, qu'enserrent les haies massives de spectateurs sur les trottoirs. Ce n'est pas une manifestation : d'un bout à l'autre de l'avenue, on ne parle qu'à mi-voix. Ce ne sont pas tout à fait des funérailles : il n'y a pas d'inhumation. C'est une marche funèbre vers l'Arc devenu tombeau, vers la vaste oriflamme qui palpite devant le triangle rigide des phares de D.C.A. dont le bleu, le blanc et le rouge plombés par la nuit, font apparaître jusqu'aux nuages les gouttes de pluie, comme les rayons du soleil de la Libération faisaient apparaître avec indifférence leurs atomes éternels.

Un reporter de Radio-Luxembourg, petit micro en main, rejoint un collègue, qui chuchote :
- Qu'est-ce qu'ils te racontent, les gars ?
- C'est plutôt les bonnes femmes qui parlent. Les gars, quand je dis : Avez-vous voté oui ? ; beaucoup m'envoient paître. Ceux-là ont dû voter non. Les bonnes femmes, elles, disent toutes un peu la même chose : "On lui doit bien ça !" ou "Pluie ou pas, on ira jusqu'au bout ! " Une, m'a dit : "Faire jeter des fleurs, pour moi, c'est madame de Gaulle : vous pensez bien que c'est une idée de femme ! .." Une autre, l'Huma sous le, bras : "Je suis venue pour lui dire adieu". Aussi une vieille, à qui j'ai dit, la pauvre ! " Donnez-moi votre fleur, je la mettrai en même temps que la mienne. - Pas la peine: trois ans de Ravensbrück, trois heures de pluie, ça va. " Et toi ?
- J'ai enregistré dans les queues, aux marchandes de violettes du Châtelet, aux fleuristes des avenues : tout est pareil. Il y a des gosses. Elles disent qu'ils se souviendront. J'en ai piqué une, qui m'a dit : "quel dommage qu'il ne nous voie pas !"
Elle se trompait : le général mort écoute ce silence que foulent confusément des centaines de milliers de pas.
Plus présent qu'à Colombey, sauf lorsque, devant le char qui débouchait de la Boisserie, des femmes ont tendu des enfants. La pluie redouble. Beaucoup de gens portent des parapluies roulés (pour les ouvrir lorsque la cérémonie sera terminée ?) Des remous de foule tournoient lentement, surgis des rues, des maisons, du métro. Le cours nocturne s'arrête. Une Marseillaise erre dans la pluie. Alors, chrysanthèmes, oeillets, anémones, bouquets de violettes, passent de main en main vers l'Arc de Triomphe. Ces fleurs n'appartiennent plus à personne : la terre salue la mort.

Le cortège reprend sa marche pas à pas à travers la nuit funèbre. Les mortes des camps, qui n'ont connu d'autres fleurs que celles qu'elles cultivaient pour leurs tortionnaires, accompagnent ce cortège de silence.

Certaines n'étaient pas gaullistes ? C'est à tous, que le cortège va jeter ses fleurs mouillées.

Charles de Gaulle, Président de la République

Beaucoup de ceux qui avancent lentement étaient ici pour la manifestation de Mai 68 ; beaucoup, à la Bastille pour la manifestation ennemie ; beaucoup, lorsque le général de Gaulle descendit les Champs-Elysées devant nos soldats couverts de rouge à lèvres. Ce cortège s'enfonce beaucoup plus profondément dans 1e passé, y rejoint celui qui vint saluer le cercueil de Victor Hugo. Le poète avait dit non vingt ans à l'Empire, à la défaite, à la répression. Bien plus loin dans la nuit, Il y a évidemment le non de Jeanne d'Arc, d'Antigone et d Prométhée. Le cortège monte à travers les âges comme un cortège thébain vers le tombeau d'Antigone. Le soldat inconnu sur lequel se relève rageusement la Flamme est aussi l'un de ces crieurs de non qui se relaient 1e long des siècles, au-dessus du fleuve souterrain de nos morts qui porte la flotte nocturne des vivants. Avec les femmes noires de Corrèze debout sur la tombe de leur famille, en l'honneur des maquisards ensevelis par les occupants qui venaient de les tuer. Avec les paysans qui venaient poser un kilo de sucre introuvable, sous la croix de bois de nos compagnons fusillés. Que de femmes ! Les hommes ne sont pas toujours à l'aise quand on doit porter des fleurs : si loin que remonte notre mémoire, il y a plus de femmes que d'hommes pour les offrandes, fût-ce au péril de leur vie. Buchenwald et Dachau montent vers l'arche funéraire, avec toutes les ombres qui choisirent d'accepter la mort - et plus que la mort; avec les soldats de nos chars, les dactylos qui cachaient nos postes émetteurs, la multitude suppliciée des camps d'extermination. La politique a enfin perdu son sens les conseillers municipaux communistes sont là. Des femmes qui porte le petit drapeau à croix de Lorraine partagent leur bouquet avec des voisines qui portent l'Huma et n'ont pas trouvé de fleurs. Il ne s'agit ni gaullisme, ni même de la France mais d'une cérémonie obscurément semblable aux nuits millénaires où les êtres se délivraient de leurs dieux inutiles ; ceux qui piétinent dans les ténèbres pluvieuses appartiennent seulement à la communion que leur révèle ce mort sans cercueil. Comme les nôtres collés au poteau d'exécution. Un haut-parleur dit : "Le gouvernement du Gabon a décidé une minute de silence". De silence, de l'autre côté de l'Afrique. A Pékin, les drapeaux sont en berne sur la Cité Interdite.

Un service d'ordre à brassards, sans uniforme, canalise le fleuve vers l'arche, beaucoup plus étroite que l'avenue. La place que fait briller la pluie, reflète l'Arc de Triomphe. Ceux qui n'ont pas pu aller plus loin ont accumulé leurs fleurs sous la Marseillaise de Rude. Le cortège avance. Des hippies ouvrent leur poncho pour en tirer de petits chrysanthèmes. Le grand drapeau, où tentent de se réfugier les pigeons, emplit l'arche sonore, de son claquement mouillé. Au-dessus des hippies, les listes des combats napoléoniens perdent dans l'ombre leur veillée de Victoires. Les vivants jettent leurs fleurs et la Flamme tour à tour rabattue et verticale, éteint et illumine leurs faces ruisselantes."

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