Parodie du premier roman.
Merci à Karl Zero et à l'équipe du vrai journal.

MARGARINE PEUGEOT

DERNIER ROMAN
OU QU'IL EST DUR DE SE FAIRE UN PRENOM

CONDENSE ROMANESQUE

Margarine Peugeot est la fille cadette de Dieu

Après des études brillantes elle ne s'est orientée vers rien. Elle y a parfaitement réussi.

Souhaitons qu'il n'y en ait pas d'autres.


-1-
Je dévore la vie à pleines dents.

Celles de mon père évidemment.

Le soleil brille la haut dans le ciel. La nuit, c'est la lune que je vois.


Je parcours dans tous les sens le quartier Latin. Mes cheveux ondulent sous les caresses du vent. Je hâte le pas. J'ai remarqué que plus je marche vite et plus j'arrive tôt.

Je lève ma plume. Comme j'aime me regarder écrire. Même quand je n'écris plus, c'est encore beau.


-2-
Il paraît que les hommes me trouvent belle.

V et Alexandre sont amoureux de moi. Ils m'ont avoué leur amour à quelques jours d'intervalle. Cela m'a beaucoup émue.

Ils portent chacun une chemise dont le col est ouvert, un pantalon de toile, des chaussettes. V préfère les chaussures de sport et Alexandre les mocassins. Lorsque j'ai compris cette différence profonde de leur personnalité j'ai été enchantée de mon sens de l'observation…

Je suis si heureuse lorsque je réalise à quel point je suis intelligente.

-3-
Je suis allée au vernissage de l'exposition de la galerie de mon ami galeriste. La galerie de mon ami galeriste est composée d'une pièce carrée qui a quatre côtés et d'une pièce pentagonale qui en a cinq.

Je croise mon ami Michaël Pield qui travaille pour la grande chaîne de télévision d'un maçon. C'est un ancien gauchiste. Sommé de choisir entre l'argent, la gloire et ses idées, il a choisi les deux premières et renoncé à ses idées. Ca tombait bien. Justement il n'en avait plus.

Il y a beaucoup de jeunes gens. Certains sont même hétérosexuels, d'autres mourront du sida. Heureusement, tous sont venus par la rue de Seine. Elle croise la rue de Buci.

-4-
Mon père est un homme exceptionnel. Il m'a emprunté ma lime à ongle. Il aime beaucoup les femmes, l'argent, le pouvoir et les ortolans. Certains médisants, et j'en ai connu parfois qui se prétendaient ses intimes, ont même soutenu qu'il était socialiste.

Il a été très impressionné par les prédictions de sa voyante, Lisbeth Fessier, qui lui a assuré qu'il mourrait après avoir mangé des ortolans. Depuis, il les dissimule sous une serviette blanche avant de les avaler. Comme si cela changeait le cours des choses. Les grands hommes ont parfois de ces naïvetés.

Je suis heureuse d'être une femme. Si j'étais un homme, je ne serais pas pareille.

-5-
Une foule bigarrée et insolite descend la rue Danton. Des jeunes femmes gracieuses avoisinent des hommes beaux.

Je m'accroche au bras de V . Il a une chemise rouge avec un col largement ouvert sur son torse brun. Ses chaussettes sont vert clair, ses yeux noirs et le ciel est bleu. Dans un coin du paysage un disque jaune. C'est le soleil qui brille aussi dans mon cœur.

Nous sommes arrivés chez lui. Il me serre dans ses grands bras malgré son insistance je me refuse à lui. Mon éditeur m'a ordonné de rester vierge jusqu'au chapitre 8 . Ma première nuit d'amour sera sponsorisée par Durex et l'Oncle Vania. Le lendemain je poserai pour Paris Match et j'accorderai une interview de sept minutes trente à une grande chaîne de télévision privée.

V a compris mes motivations. Ses caresses se font moins pressantes.


-6-
Ce midi je déjeune avec mon père. Nous nous retrouvons parfois dans l'arrière salle d'un petit café et refaisons le monde. Nous sommes isolés du reste des vivants. Il y a quatorze gardes du corps devant la porte et deux cars de CRS à chaque extrémités de la rue.

Il me parle de sa bergerie, de ses arbres, de son âne, de ses voyages, de ses écoutes téléphoniques.

Je lui demande des nouvelles de ma lime à ongle. Il me la rapportera dans une semaine : il n'a pas tout à fait fini de se limer les canines.

En clignant les yeux, il me dévoile ses nouvelles dents. Elles sont plus courtes et cela lui confère un charme supplémentaire.


-7-
Quand j'étais jeune j'étais moins âgée qu'aujourd'hui et mon petit frère est mort ? Cela m'a fait beaucoup de peine. Pendant un an j'ai été triste. Puis j'ai décidé que mon chagrin était terminé.

Pour me récompenser maman m'a offert un poisson rouge. Il cligne des yeux. Je l'ai appelé Tonton.

J'ai mis mon nouveau chemisier émeraude pour la première fois. Je me sens bien dedans, je me sens légère. Je marche dans la rue de Rennes puis tourne dans la rue du Four. Je m'attable à la rhumerie et je regarde passer les gens. Ils ont l'air triste et le regard vide. Quel dommage qu'ils n'aient pas d'amis galerites, artistes ou homosexuels.

Leur vie serait transformée.

-8-
C'est le chapitre huit. Depuis cette nuit je ne suis plus une jeune fille. J'ai apporté mon manuscrit à mon éditeur.

-Pour un premier jet, a-t-il dit, ce n'est pas mal.

Il trouve tous mes personnages épatants, criants de vérité, mon style percutant et mes réflexions toujours justes.

-Un mélange de Geneviève Dormal et de Guy des Bus, m'a-t-il assuré. J'ai rosi de plaisir sous le compliment.


-9-
V me regarde. Comme il est beau. J'ai couché avec lui et aussi avec A. Leurs grands corps sécurisants me plaisent tous les deux.

V. a un ami homosexuel qui lui frôle parfois l'épaule d'un air complice. Il se laisse faire. Comme il est gentil.

L'ami de V vivait avec un garçon qui est mort du sida. C'est le sort des artistes. Que c'est triste.

Le monde qui m'entoure est hostile. Les gentils homosexuels meurent du sida, les présidents de la république ont des enfants adultérins. Mais, heureusement, la rue Saint Jacques coupe toujours la rue des écoles avant de se diriger vers la Seine.


-10-
Nous déjeunons tous les quatre, V, moi, Prune et Stéphane. Prune est la compagne de Stéphane. Elle est jalouse de moi parce que j'ai couché avec V et Stéphane.

Les femmes sont toutes jalouses de moi. Je suis si belle et j'écris si bien.

V parle de lui, Prune d'elle, Stéphane de moi et moi de moi. Chacun est content. Nous passons un moment d'une intensité extraordinaire.

Je réalise combien la vie est merveilleuse.

-11-
Hugo est parti hier à Londres. Que va-t-il faire en Angleterre alors que je suis à Paris. Ne veut-il plus déambuler avec moi dans la rue Monsieur Le Prince, obliquer rue Bonaparte avant de tomber en extase devant Saint Sulpice ?

Son comportement m'échappe.

Il loge chez Anne, une de mes amies qui a quitté l'école Normale pour ouvrir une galerie d'art près de la city.

Hugo a essayé de me joindre plusieurs fois. Je fais répondre par ma mère que je ne suis pas là. Anne m'a appris qu'il a une aventure avec une femme mariée. C'est ignoble, je ne le supporte pas. Bouh, que je suis triste.

-12-
Le matin au petit déjeuner, Alexandre met du nutella sur ses tartines. Il a une manière délicieuse, bien à lui, d'accomplir ce geste. Il affirme que mettre du nutella est une opération délicate car, si la couche est trop fine, on n'en sent pas le goût et, si elle est trop épaisse, c'est écœurant.

Alexandre affirme que l'étalage du nutella est un acte aussi important que la lecture de Diderot ou la visite d'une exposition.

Il a une force de persuasion extraordinaire, j'en suis toute retournée. Alexandre s'est disputé avec Laurianne, mon amie dépressive dont le grand-père était plénipotentiaire, qui soutient que rien ne vaut la gelée royale. Ils ont failli en venir aux mains. C'est vraiment beau de tenir autant à ses idées.


-13-
Nicolas est mort hier d'une overdose de drogue. Je lui avais pourtant dit d'arrêter de se piquer, qu'il finirait par casser sa seringue.

A la crémation j'ai retrouvé Vincent que je n'avais pas vu depuis quelque temps. Nous avons des amis communs, des idées communes, nous sommes d'accords sur tout. Mais, curieusement, nous ne sommes jamais devenus des amis intimes.

Hugo en a profité pour me sauter dessus. Je n'ai pas pu me dérober mais je l'ai traité de tous les noms. Ses yeux bleus, sa voix mâle, ses grandes mains et sa moto noire m'envoûtent.

Nous nous sommes aimés comme des enfants dans la pénombre d'une chambre close, avec du papier au mur et de la peinture au plafond.

Nous sommes sortis par la rue Saint André des Arts, nous avons tourné à droite puis à gauche dans le boulevard Saint Germain avant de remonter le Boulevard Saint Michel et d'obliquer dans la rue Racine. Nous avons descendu la rue Condé et je me suis aperçu que j'avais rejoint mon point de départ.


-14-
Je pars en week-end avec mon père. Je vais emporter les vingt volumes des Rougon -Macquart et les mémoires de Saint Simon.

Mon père va relire l'histoire de France de Jules Michelet et la comédie humaine de Balzac. Il emporte aussi le dernier tome du journal de Pascal Sevran et quatre boites pour Athalie, sa chienne labrador. D'elle il dit ; avec toi c'est le seul être humain qui n'a jamais essayé de me trahir.

Nous nous lisons des passages à haute voix. C'est à celui qui trouvera le plus beau. Mon père gagne toujours. Un jour, au milieu d'un extrait de Zarathoustra de Nietzsche il m'a lu une recette de tante Marie. Je ne m'en suis pas aperçue tout de suite. Quel farceur.

-15-
Le ciel est bleu. Les nuages sont blancs et deviennent noirs quand il y a de l'orage. Pour voir le soleil il faut que je lève la tête mais je n'aperçois plus mes chaussures.

J'ai les joues fraîches et les mains brûlantes. Mon cœur est tiède comme une pomme de terre chaude.

Je sens que, peu à peu, je donne un sens à ma vie sans que personne ne m'ait jamais aidée. Quand j'ai soif, je bois, quand j'ai faim, je mange, quand j'ai sommeil je dors. La nuit vient après le jour, le soleil après la pluie. Mardi suit lundi mais précède mercredi. Tout cela est fascinant. Je suis fascinée. Je me fascine.

Et, et en plus, la rue Monsieur le Prince traverse toujours la rue Racine.


-16-
Je voudrais continuer à écrire mais j'ai l'horrible sensation de n'avoir plus d'idées.

Je suis pourtant toujours aussi brillante et intelligente et je crois que je n'ai jamais autant plu aux hommes que maintenant.

J'ai des amis galeristes, anglophones ou homosexuels et mes entrées à la télévision.

Hélas, de Paris j'ai perdu le plan.

Je devrais peut-être me limer les dents.

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