Contribution 1
POURQUOI LE CNPF A-T-IL CHANGE DE NOM ?
Franck Lecocq Professeur au LP de Lomme

En novembre 1999, le CNPF est devenu le Medef ; Plus qu’un simple changement de nom, plus qu’une métamorphose, il s’agit d’une véritable rupture dans l’histoire des relations sociales en France. Ce constat est au moins valable pour deux raisons :
1. Le Medef n’est plus un simple syndicat de patrons mais un mouvement politique doté d’un projet global de société : « la refondation sociale ».
2. Cette force politique joue un rôle dominant dans les rapports sociaux.
UNE PRÉPONDÉRANCE ACQUISE aux moyens d’ultimatum, de chantage au retrait des organismes paritaires, et autres techniques d’intimidation que les média ont coutume d’appeler « nouveau dialogue social »… ces méthodes s’appuyant autant sur la passivité du gouvernement que sur la participation complice de certaines organisations syndicales.
UNE DOMINATION VISIBLE dans la maîtrise des lieux, des dates, des formes et des contenus des négociations entreprises par le Medef avec le monde du travail.
Les formules à la mode reprises par les politiques et les journalistes sont celles du Medef : « réformes, autonomie et responsabilisation du salarié, société civile, dépolitisation de l’économie, politique contractuelle, compétences plutôt que diplômes, valeur ajoutée… »
Aujourd’hui le Medef étend insidieusement son champ d’action à toute la société, y compris dans le monde de la santé et l’éducation :
Ne demande-t-on pas aux enseignants d’être moins conservateurs et d’accepter les réformes ?
Ne faut-il pas donner plus d’autonomie aux Chefs d’établissements ?
Et pourquoi ne pas opérer une responsabilisation des parents d’élèves indisciplinés en leur retirant les allocations familiales, ou les revenus de transfert ?
Et si on confiait la formation professionnelle à la société civile ? Il faudrait pour cela dépolitiser l’école…
Et pour réduire la violence à l’école, on pourrait faire signer des contrats aux élèves, ou recruter davantage de profs (contractuels, bien sûr…) !
De toutes les façons, il faut développer des compétences professionnelles chez nos élèves avant de penser au contenu des diplômes… cela nous permettrait d’augmenter la valeur ajoutée de l’élève…
Quel est en fait l’objectif du patronat à travers son projet de refondation sociale ?
Dans un contexte libéral, il s’agit dans un premier temps de détourner les règles du travail au profit du capital : ainsi, la loi des 35 heures, présentée par un gouvernement de gauche comme un progrès social comparable aux conquêtes de 1936, devient pour les patrons le moyen idoine pour flexibiliser le temps de travail et réduire les salaires…
Mais le but ultime et en fait de supprimer toute règle (« la déréglementation » autre mot clé de la nouvelle économie libérale) et de remplacer la loi, contrat social donc collectif, donc destiné à protéger le faible contre le fort, par le contrat individuel qui organise le droit du plus fort, et qui met le salarié en demeure d’accepter en l’état les conditions de son employeur : l’autonomie et responsabilisation du salarié ; C’est par exemple, obliger le chômeur à accepter l’emploi qu’on lui propose, sous peine de se voir refuser toute allocation. Or cela se passe déjà actuellement dans l’Education nationale ! C’est aussi l’obliger à prévoir le financement personnalisé de sa retraite ou bien l’amener à travailler plus longtemps...
Cette refondation sociale, on l’aura compris, n’est donc bien qu’un marché de dupes puisqu’elle prétend réformer le comportement des salariés mais surtout pas celui des employeurs, tant au moment de l’embauche (discriminations raciales et syndicales, sur-sélection des candidats qui finit par dévaloriser les diplômes) qu’au moment des licenciements (disparition de l’allocation de reconversion dans le cadre du PARE, délocalisations abusives, recherche du profit à tout prix, harcèlement...) Demande-t-on à nos exploiteurs de gisements de main d’œuvre le respect d’un code d’éthique ? Au sommet de DAVOS, Georges SOROS, le célèbre spéculateur, répond sans complexe « « Je ne crois pas trop à l’éthique. On ne peut pas demander aux entreprises de se dénaturer » (sic) Cynique, mais sincère, lui…
Dans ce cadre, l’entreprise est perçue de plus en plus comme une machine à multiplier les profits des actionnaires : même si les suppressions d’emplois ont régressé en France, les groupes internationaux sont de plus en plus nombreux à licencier, à l’instar de Danone (2 640 emplois supprimés dans toute l’Europe), Marks & Spencer va faire disparaître 4390 postes, Nortel 6000, la palme revenant à Daimlerchrysler avec 19 000 suppressions en 2001, auxquelles vont s’ajouter 35000 autres d’ici trois ans – encore une fusion « juteuse » en perspective….
Ainsi, dans un contexte ultra libéral quasi-hégémonique la nouvelle économie, à travers le Medef, tente de prendre en main l’éducation pour lui imposer sa marque, persuadée que toute société humaine doit reposer sur la convoitise et l’avidité, l’esprit de compétition et la rentabilité immédiate…
Elle a simplement oublié que c’est AUSSI sur le terrain des valeurs morales que se livrent les batailles politiques ! Plus que jamais, il nous faut être lucides, déterminés et unis pour réinscrire l’économie dans la société démocratique, dans laquelle chacun doit pouvoir décider de son destin.