LA NOTION DE PROJET, Pascal Blindal

La logique privée du service public d'éducation

Projet académique, projet d'établissement, projet personnel de l'élève : tout est projet comme si rien n'avait jamais été, ne sera jamais, ne devait jamais être réalisé. On n'en finit pas de penser à l'avenir et, dans cette logique de projet, c'est à l'avenir de l'avenir qu'on finit par penser. Avec, au cœur d'une incroyable logomachie, cette question lancinante, étouffante, angoissante : le futur a t-il encore un avenir ?

Humour présentement mis à part, la notion de projet n'est apparue ni spontanément, ni par hasard, ni n'importe où. Elle se décline aujourd'hui à tous les niveaux, du collectif à l'individuel, se propageant à tous les étages de la société (projet d'entreprise, projet politique, projet de vie…) comme une onde malicieuse, une prégnance générale et terrible. Mais, paradoxalement, c'est bien d'un immense projet qu'elle procède : le projet libéral. Car il faut bien parler de projet quand on ne peut parler d'idéal.

Partie visible et trompeuse d'un énorme et impitoyable iceberg, outil acéré d'un projet global visant la réorganisation complète du mode de production au bénéfice exclusif du marché, dans nos écoles, dans notre système d'éducation -qui pour être national n'en est pas moins performant- cette logique, cette dynamique de frein au véritable développement humain recèle, dans sa confortable hypocrisie, de terribles implications sur le contenu et l'organisation du travail des enseignants, sur le contenu et la construction du savoir des élèves. Importée, via le secteur formation du MEDEF (1), du "monde de l'entreprise", la logique de projet a envahi le service public d'éducation à tel point que, pour bon nombre d'enseignants, ce concept est devenu aussi familier que celui de transmission des savoirs. Aussi familier mais pourtant si mal cerné.

Un outil de gestion des "ressources humaines"

Le travail par projet vise d'abord, dans les entreprises à "produire plus vite mieux et moins cher". (2) Dans le service public il se décline en d'autres termes : optimiser les moyens. Cela signifie qu'il faut faire plus, mieux et sans création de postes. Comment ? La solution est simple : confondre les missions et définir, chez les enseignants, de nouvelles compétences psychosociales. Un enseignant, dont la mission essentielle ne sera plus la transmission des savoirs, pourra ainsi se transformer tour à tour en conseiller principal d'éducation, en assistant social, en infirmier… La pédagogie de projet transforme l'enseignant en polyvalent social. Et c'est là un objectif clairement affiché par F. Dubet et M Duru-Bellat : "Le plus gros changement surviendra quand les enseignants resteront au collège quelques heures en dehors de leurs cours. Ce sera le signe que l'on est sorti de la fausse querelle entre instruction et éducation."(3) En deux petites phrases au vocabulaire anodin, avec cette fausse bonhomie qu'affectionnent tant les dames patronnesses et les chefs d'établissement, ces deux auteurs redéfinissent tranquillement, mais entièrement, les missions et le contenu du travail des enseignants. On peut aisément deviner à quoi pourraient être consacrées ces "quelques heures en plus" (d'ailleurs combien ? Deux, trois, quatre ou douze ?). La concertation des équipes impliquées dans un projet ou l'entretien avec un élève au sujet de son "projet personnel", de son "projet professionnel" ou de son "projet de vie". Ou les trois à la fois. Intensification de la charge de travail, allongement du temps de présence dans l'établissement (M. Duru -Bellat (4) parle d'un "temps de présence accru" qui lui "semble capital"), renforcement à moindre frais de l'encadrement éducatif : le travail par projet permet de tirer le maximum des personnels au moindre coût et, par la définition de nouvelles compétences psychosociales (dépasser "la fausse querelle entre éducation et instruction"), sans création de postes.

La dictature de l'individu

La logique de projet est une tentative d'individualisation totale de l'école et de la société. C'est une mise en concurrence sans limite des individus entre eux. Mise en concurrence des enseignants par "une gestion individualisée des carrières "(5) ce que l'on appelle plus communément "l'avancement au mérite", mise en concurrence des élèves par l'intermédiaire de leur "projet personnel" et la "valorisation des actions exemplaires" (6) mise en concurrence des établissements. M. Duru -Bellat (7) attend "des mesures donnant davantage de libertés aux établissements, assorties d'évaluations précises de leurs résultats." La boucle est ainsi bouclée. Chaque élève a son projet, chaque équipe a le sien à l'intérieur d'un établissement qui a lui aussi le sien. Chaque projet devant être en adéquation, il ne reste plus qu'à évaluer non pas le travail mais les résultats. Ainsi les enseignants pourront évaluer les bons et les mauvais élèves, les chefs d'établissements, les bons et les mauvais professeurs, les parents, les bons et les mauvais établissements. Seule note amusante dans cette vision de cauchemar, les recteurs pourront évaluer les bons et les mauvais chefs d'établissements. Logique totalitaire, la dynamique de projet promeut la dictature de l'individu et cherche à détruire le collectif : individualisation du rapport au savoir, à la culture, du rapport au travail, du rapport de l'élève au maître, des maîtres entre eux, individualisation de la souffrance et enfermement des élèves et des personnels dans un "problème qui serait personnel" (8). L'individualisation des rapports sociaux est un puissant obstacle à la construction d'un rapport de forces propice à faire aboutir des revendications collectives. C'est aussi un puissant vecteur de désagrégation de la société et, ainsi, d'exploitation sans limite de la force de travail des salariés.

Briser le collectif pour contrôler la société

Qu'il s'appelle projet pédagogique à caractère professionnel, travaux personnels encadrés, travaux croisés ou bien encore projet d'établissement, le projet a pour vocation la responsabilisation de l'individu. L'individu, élève comme enseignant, est promu responsable de sa réussite mais surtout de ses échecs. Comme si le contexte, la situation sociale et culturelle, par ailleurs si démagogiquement "prise en compte" dans le "principe d'individualisation de la sanction" du nouveau règlement intérieur, n'existait pas. La notion de responsabilisation est une notion -clé dans la pédagogie de projet. Et c'est cette notion que les enseignants sont chargés de transmettre bien plus que les savoirs. L'acquisition des savoirs est montrée du doigt, qualifiée d'ennuyeuse par de prétentieux sociologues qui en possèdent peu (9). Car les savoirs sont dangereux. La connaissance est mère de la contestation, de la revendication. Il faut tuer la mère. Aux savoirs il est préférable de substituer des compétences sociales qui feront de l'élève un bon citoyen, respectueux de l'ordre établi et de son patron. Orphelin de la connaissance, comment pourrait-il imaginer qu'un autre monde est possible. Un monde où le travail, par exemple, ne serait pas une marchandise mais un moyen d'épanouissement. J'exagère? "L'éducation nationale doit se contenter de donner une base généraliste, c'est aux entreprises de prendre en main le développement des compétences de ses salariés", déclarait Alain Dumont, responsable du secteur formation du MEDEF, le 25 mai 2000. Les choses sont ici clairement et cruellement dites. Quelle est cette base généraliste ? Sont-ce des connaissances ? Sont-ce des savoirs, des savoir-faire ? Non ce sont les compétences transversales qui permettent de passer d'un poste de travail à l'autre. Ce que réclame Monsieur Dumont c'est que la formation initiale réponde au critère d'employabilité, terrible néologisme inventé pour nier les qualifications, diminuer la masse salariale et augmenter la productivité.

Exagération insensée ? Délire ? "Une employabilité est progressive quand l'éducation aux choix professionnels met les élèves en relation avec les contraintes et les structures socio-économiques (…) Une employabilité est établie sinon consolidée quand l'organisation pédagogique fait pratiquer une coopération sociale (…) La formation et la protection de l'employabilité à l'école s'appuiera sur des pratiques de gestion de ressources humaines et sur l'invention de dispositifs qualifiants internes à l'établissement scolaire ainsi que sur des types de contrats pédagogiques et éducatifs permettant de parer à diverses situations de rupture ou de conflit ou à des dysfonctionnements (…) Le projet (personnel et professionnel de l'élève) est essentiellement un travail d'anticipation où l'élève mesure les coûts, les risques et les bénéfices d'une décision d'utilité désirable." (10)

Tout ou presque est dit. Que reste-t-il aux élèves ? Quel enthousiasme peut procurer une telle vision de la vie où tout est calcul ? Où rien ne saurait jamais, au grand jamais, être gratuit. Sinon peut-être la main d'œuvre.La notion de projet, que l'on retrouve partout, tapie derrière la moindre action pour contrôler son itinéraire, laisse peu de place à l'improvisation, comme si la vie était linéaire, sans changement de cap, sans rebondissement aucun, déterminée dès la prime enfance par un référentiel de compétences. Dans une société vouée au marché, c'est la tentation du vieux rêve libéral de contrôle des individus réduits à l'état de simples consommateurs, de citoyens passifs scotchés dans leur "projet professionnel", leur "projet de vie" comme des mouches sur une bande de glu.

C'est le principe de la refondation sociale, prôné par le MEDEF, par l'intermédiaire du PARE (11) dans lequel on peut lire : "Dans ce dispositif, le demandeur d'emploi s'engage, dans le cadre d'un projet d'action personnalisé signé avec l'ANPE, en fonction de son degré d'autonomie en matière de recherche d'emploi, (…) aux actions définies en commun dans un projet d'action personnalisé (PAP), et notamment formation -adaptation, qualifiante ou réorientation".

La refondation sociale passe par le formatage des esprits. La pédagogie de projet, qui se décline, dès l'école maternelle, tout au long de la vie en est l'instrument. Elle est le cadre dans lequel on cherche à enfermer les élèves, futurs travailleurs précaires, sous-payés et surexploités, décérébrés, entièrement conditionnés aux lois du marché.

Alors, le futur a t-il encore un avenir ? Cela dépendra des pièges que nous saurons déjouer, du rapport de forces que nous serons capables de construire, de notre capacité de résistance et de notre force de propositions alternatives.

 

Notes

(1)Mouvement Des Entreprises de France
(2)Travailler par projet : l'organisation anti-inertie, l'Entreprise n° 180 Octobre 2000 F. Dubet et M Duru-Bellat, propos recueillis par A. Fohr, Le Nouvel Observateur, 31 août 6 septembre 2000.
(3)Ibidem…
(4)La gestion des ressources humaines dans l'éducation nationale, rapport IGAEN janvier 2000.
(5)Enjeux du nouveau règlement intérieur, document du groupe académique Vie de l'élève, académie de Lille.
(6)Le Nouvel Observateur…
(7)SDEN NORD, CE du 7 décembre 2000
(8)Dubet, Mérieux et les autres…
(9)L. Pierre Jouvenet (MAFPEN de Lyon), Ville Ecole Intégration n°113 juin 1998
(10)Plan d'Aide au Retour à l'Emploi