Contribution

Pascal Blindal, CPE, Collège d'Hazebrouck

Les itinéraires de découverte ; le principe du maillon faible

En avril 2001, Jack Lang avait présenté les " orientations sur l'avenir du collège " qui s'étaient concrétisées par la circulaire n°2001105, parue au BO n°24 DU 14 JUIN 2001, intitulée " Préparation de la rentrée 2001 dans les collèges ". Ce texte présente un dispositif conforme aux dogmes libéraux et aux attentes du patronat et dont le cœur est aujourd'hui constitué par les " Itinéraires de Découverte " (ID).
L'analyse du document d'accompagnement de la " journée de réflexion ", que les collèges avaient l'obligation d'organiser entre le 12 et le 20 décembre, fait apparaître de facto trois axes forts de la politique d'éducation du gouvernement annualisation et intensification de la charge de travail des enseignants ; contractualisation des objectifs, des moyens et de la formation continue ; formatage idéologique, sur le modèle de l'entreprise, des élèves et des personnels.

Annualisation et intensification de la charge de travail

Les ID sont " un temps d'enseignement ". Ils ne sont " ni une option ni une discipline nouvelle ". Ils sont obligatoires. " Les itinéraires de découverte sont organisés sur la durée de l'année scolaire selon deux périodes de 10 à 12 semaines " D'emblée tout est dit. Pas de référence hebdomadaire. Il s'agit bien de l'annualisation d'une partie du temps de travail des professeurs de collège sur le modèle des Projets Personnalisés à Caractère Pluridisciplinaire (PPCP) contre lesquels nos collègues des lycées professionnels s'étaient mobilisés en février et mars 2000. Les ID procèdent d'une logique à la fois simple et perverse. L'annualisation des programmes (il s'agit bien de programme puisque les ID sont obligatoires et pris en compte dans le futur brevet d'études fondamentales) conduira à l'annualisation du temps de travail des enseignants et l'invocation de l'alibi pédagogique, " une démarche originale d'enseignement ", permettra de faire avaler la pilule ou tout au moins de masquer l'essentiel.
Car à y regarder de plus près, au delà du voile pédagogique, tissé par quelques " sociologues " adeptes de l'intégrisme libéral, les ID recèlent un alourdissement et une intensifcation de la charge de travail des professeurs qui s'acheminent doucement vers les 35 heures ...de présence obligatoire dans les établissements. Car comme le disent si bien F. Dubet et M. Duru?Bellat : " Le plus gros changement interviendra quand les enseignants resteront au collège quelques heures de plus en dehors de leurs cours... Un temps de présence accru semble capital "
Elaboration des sujets d'études, organisation des ID, information aux parents, régulation et évaluation du dispositif, concertation. Sur quel temps ? Sur temps de travail ou hors temps de travail ? Puisque "la place des itinéraires de découverte dans l'emploi du temps se définit en fonction des priorités pédagogiques et des contraintes de l'établissement " gageons que les emplois du temps des enseignants recèleront de nombreux " trous " propices à une "présence accrue " au sein des établissements.

Contractualisation des objectifs, des moyens et de la formation continue.

Objectifs et moyens relèveront dorénavant d'une contractualisation, dans le cadre d'une démarche de projet issue du " monde de l'entreprise ". " Sur proposition des équipes, le dispositif d'ensemble est présenté au conseil d'administration par le principal et intégré au projet d'établissement ". Dans la circulaire 2001?105 on peut lire : " Les objectifs (que les établissements) se seront fixés dans le cadre de leur projet ainsi que les actions qui en découlent seront pris en compte pour l'attribution des moyens ". En synthétisant ces deux documents, le document d'accompagnement pour la préparation des itinéraires de découverte d'une part et la circulaire " Préparation de la rentrée 2001 dans les collèges " d'autre part, on se rend aisément compte de l'énormité du dispositif qui met en relation les moyens d'enseignement, dont peut avoir besoin un établissement, avec son projet. Le projet d'établissement et les ID seront les critères qui prévaudront à la DHG (Dotation Horaire Globale). Ce système n'est pas autre chose qu'une politique des moyens à flux tendu.
Il en va de même pour la formation continue des personnels puisque le Plan de Formation Académique (PAF) doit être soumis aux nouvelles orientations. La circulaire de Préparation de la rentrée 2001 est très claire sur ce point : " L'accompagnement et la mise en œuvre des orientation définies pour le collège doivent (...) également constituer un axe fort des plans académiques déformation ". Et le document d'accompagnement pour la préparation des ID le rappelle : " les fruits de la réflexion (...) constitueront un matériau précieux (qui sera) utile aux autorités académiques pour prendre en compte les besoins de formation... ". La formation des personnels est donc bien soumise aux ID mais en plus elle revêt un caractère utilitariste et relègue au second plan la formation disciplinaire que chaque enseignant est en droit de recevoir.

Formatage idéologique des élèves et des personnels

L'Ecole est le reflet de la société dans laquelle elle évolue. Mais plus que son reflet c'est aussi sa base. L'histoire de l'Ecole est avant tout une histoire de classe. Dans un monde libéral elle est le vecteur de l'idéologie libérale. Cela signifie le formatage des esprits, contraints à ne se positionner que dans le cadre de ce qu'on a coutume d'appeler la " pensée unique ". L'Ecole, et notamment le collège, doit favoriser l'intégration des futurs salariés dans le monde merveilleux de la mondialisation capitaliste. Et comment le faire mieux que sous le couvert de la pédagogie ? Les ID se définissent comme une activité " pour contribuer à la réussite ". Mais de quelle réussite s'agit?il ? Reposant sur le consumérisme et l'illusion démocratique (les ID reposent sur des choix) les ID contribuent à enfermer les esprits dans une vision individualiste de la réussite. A l'inverse cette "démarche originale d'enseignement " culpabilise l'échec. "Cette possibilité de choix a plusieurs vertus. Elle engage les élèves à une prise de responsabilité dans leur formation : si l'expérience concrète du choix permet bien l'expression d'une préférence, elle oblige aussi à en assumer les conséquences." L'élève est ici promu responsable de sa formation et dans le même temps responsable de sa réussite ou de son échec. Le plan d'aide au retour à l'emploi (PARE) concocté par le MEDEF ne semble pas dire autre chose.
Il en va de même pour les personnels, déjà très culpabilisés et fragilisés par une campagne inique déclenchée contre eux dès 1997, qui devront intérioriser le travail en équipe comme base d'une " nouvelle " pédagogie. Si les objectifs ne sont pas atteints ce sera parce que l'équipe n'a pas bien fonctionné. Si l'équipe n'a pas bien fonctionné c'est parce que l'une ou l'autre de ses composantes (ou plusieurs) n'a pas " assuré ". Gageons que celui ou celle qui refusera le travail bénévole ou simplement émettra des critiques sera disqualifié par les autres. Beaucoup d'inspecteurs, de chefs d'établissements et d'adorateurs de TF1 auront reconnu là le principe du " maillon faible ", fondement de la société d'exclusion dans laquelle nous vivons et expression favorite d'un ministre disqualifié pour qualifier le collège.

*Le nouvel Observateur semaine du 31 août au 6 septembre 2000