Intervention pour le sden 59
William Roger PLP Lettres-Histoire
LES IUFM ET LA FORMATION INITIALE DES ENSEIGNANTS

Mon intervention concerne la question des Iufm. Derrière cette simple formule " question des Iufm " qui renvoie à l'existence au niveau de l'Union d'un collectif de travail Iufm, il y a bien entendu la question du développement de la CGT auprès des jeunes enseignants, développement qui passe notamment par notre visibilité sur les centres de formation et notre capacité à démontrer qu'effectivement la CGT existe chez les enseignants, ce qui est loin d'être du temps perdu quand on songe qu'énormément de collègues rencontreront de fait peu de syndiqués CGT dans leurs écoles, mais aussi collèges ou lycées.

Mais la question des lufm, c'est, au-delà de cela, la question de la formation initiale des enseignants et, plus précisément, la question du contenu de cette formation.

Or, il y a là un enjeu décisif qui touche à notre compréhension de cc que doit être notre mission de service public, qui touche à notre vision d'un service public de qualité, réellement formateur pour les jeunes. Ce sont des questions qui, pourtant, sont trop souvent laissées de côté par notre syndicat. On oublie souvent un peu vite qu'en tant que personnel de l'Education Nationale nous avons des missions à accomplir vis-à-vis des jeunes que l'institution nous confie. En tant que syndicat, il est donc de notre responsabilité de nous prononcer entre autres sur les contenus et les méthodes de travail qui sont les plus favorables à l'épanouissement des jeunes et à leurs capacités à s'insérer en position de force sur le marché du travail.

Cependant si la CGT est souvent hésitante sur ces questions, comme on le voit par exemple dans la critique des PPCP en lycée professionnel qui ne va pas jusqu'à proposer l'abandon du PPCP, nos adversaires, eux, ne restent pas l'arme au pied et interviennent sur ces questions. Ils ont un projet bien défini pour l'Education Nationale. Le patronat depuis 40 ans a souhaité la massification de l'Education Nationale parce qu'elle était une réponse à leurs besoins d'élévation générale des connaissances des futurs salariés. Mais cette élévation a une limite : la majorité des emplois proposés étant des emplois d'exécution, ils ne veulent pas trop augmenter le niveau de connaissances (savoirs et savoirs faire) pour des raisons bassement économiques (ne pas payer à la hauteur des qualifications) mais aussi pour des raisons politiques (le savoir est toujours un instrument de libération sociale). Il leur suffit que l'essentiel des élèves, leurs futurs ouvriers, employéssortent de l'école avec un bagage minimum, un " SMIC culturel ". D'ailleurs, ajoute le patronat, " la qualification se construit plus à l'intérieur de l'entreprise que par la formation iitiale " ; " on a trop investi dans la formation initiale " ; " il faut aujourd'hui mettre l'accent sur la formation continue ". Trois formules que j'ai elevées dans un récent discours d'un dirigeant du Medef lors d'un forum sur la formation professionnelle et les jeunes auquel j'assistais mandaté par le Sden nord.

Si l'on écarte le fait qu'un savoir de qualité sera maintenu dans quelques écoles, pour les enfants de la bourgeoisie ou de tous ceux qui possèdent un capital culturel, la fonction principale du " prof " aujourd'hui, dans cette école de masse adaptée aux besoins du patronat, doit être adaptée essentiellement non plus la transmission des savoirs constitués et l'apprentissage de savoirs faire, mais l'apprentissage de ce smic-culturel.

Et bien sûr, il va falloir des " profs " adaptés à cette vision de l'enseignement. Allègre avait, comme souvent, dit clairement les choses. Il s'était demandé s'il était vraiment utile que les profs en sachent beaucoup plus que leurs élèves. Allègre a présenté son idée en pointant le fait que les profs ne sont pas assez formés à réagir face aux nouveaux publics qu'ils ont en face d'eux, que dans leur vie d'enseignant, il ne leur sert à rien d'avoir fait des études universitaires pointues et que c'est donc cela qu'il faut changer.

La réforme des concours externes et de la formation en lufm, mise en oeuvre par Lang se situe dans cet objectif. Et c'est un enjeu considérable pour le gouvernement quand on sait qu'avec les départs à la retraite de la génération du baby-boom, près de la moitié du corps. enseignant va être renouvelé dans les 10 ans. Il s'agit donc de mettre le paquet aujourd'hui pour recruter d'autres types d'enseignants, recrutés en fonction d'un nouvel profil. Soyons clair : il faut les recruter beaucoup moins sur leurs savoirs disciplinaires.

Disons quand même qu'il y avait déjà depuis longtemps des évolutions dans ce sens. Tout n'est pas nouveau. Quand par exemple, ont été inventés les profs bivalents. Ainsi, par exemple, alors que partout au collège, au lycée général et technologique, les élèves ont en face d'eux un prof de français et un prof d'histoire-géo, les élèves de lycée professionnel ont devant eux un seul prof de lettres histoire : doivent-ils donc être considérés comme des sous élèves ? Il ne faut pas se raconter d'histoires : il est difficile d'être aussi compétent pour enseigner le français et pour enseigner l'histoire-géographie. Je sais par exemple, moi qui ai fait des études universitaires d'histoire géographie essentiellement que mes élèves à qui j'enseigne le français en LP ont en face d'eux en réalité un sous-prof. de français.

Quand est-il donc aujourd'hui de la réforme des concours, notamment les concours externes ? La tactique consiste à diminuer la part des épreuves proprement disciplinaires au profit des épreuves dites " pré-professionnelles ". Ces épreuves, inventées en 1992 par Jospin quand il était au Ministère de l'Education nationale, rebaptisée aujourd'hui " entretien avec le jury " vise entre autres à apprécier la motivation du candidat; elle porte sur un " entretien libre sur son expérience de stage " qui, soit dit en passant deviendra obligatoire pour tout candidat ; elle porte sur sa " connaissance du système éducatif " et sur l'étude d'une question de pédagogie, souvent à partir de manuels.

La réforme du Capes d'anglais, qui date de 2000, a été un banc d'essai. Aujourd'hui, un Haut Comité de Suivi des Concours, mis en place par Lang, planche sur la question. Au Capes d'anglais, avant 2000, l'épreuve pré-professionnelle (épreuve orale donc) comptait pour 1/5 de la note globale, aujourd'hui elle compte pour 1/3 de la note: autant que toutes les épreuves d'écrit !

Ainsi donc, alors qu'il s'agit d'un concours externe, les candidats sont de plus en plus déjà sélectionnés sur autre chose que les savoirs disciplinaires. Or, il faut garder absolument cette distinction : le concours doit être centré uniquement sur les savoirs et savoirs faire disciplinaires ; c'est après le concours, quand on est stagiaire en 2ème année d'Iufm qu'on doit apprendre l'art d'enseigner la pédagogie et tout ce qui a trait au nouveau métier que l'on va exercer.

C'est pourquoi d'ailleurs, le Sden nord a proposé la suppression de certains points du document d'orientation, dans la partie sur les Iufm surtout, points qui allaient tout à fait dans le sens de la philosophie des réformes gouvernementales: il s'agit notamment de la proposition qu'il y ait au concours une épreuve sur la connaissance des enjeux du système éducatif et de la réflexion semblant vouloir inscrire la reconnaissance des " pratiques pédagogiques " au concours de l'agrégation.

Je ferai observer que ces modifications du concours externe tendent à le rapprocher du concours interne : un concours où les candidats ont déjà une expérience professionnelle. En fait, c'est une attaque contre le concours externe, avec implicitement cette idée : il vaut mieux embaucher des précaires qui vont faire leurs preuves sur le terrain et qu'on embauchera après par concours interne ou avec un énième protocole de " résorption de la précarité ". C'est un moyen de contrôle de la main d'oeuvre enseignante, moyen qui s'appuie aussi sur l'idée répandue que le défaut d'un concours externe n'aide pas à dépister ceux qui n'arriveront pas à se faire au métier d'enseignant, concours reposant sur les savoirs disciplinaires.