"Ouf ", mais rien n'est joué!

Benoit Klimpt

C'est un "ouf " de soulagement qui a accompagné l'efficace score de barrage du second tour des élections présidentielles. Nous avons gagné une bataille. Mais, face au vote fasciste, nous n'avons qu'un court répit (variable en fonction des législatives) de cinq ans et face à Chirac, nous n'aurons aucun répit. Tous les ingrédients de la crise politique, sociale et culturelle sont encore là, renforcés même par le seul " remède " qui nous était imposé.

Le seul acquis, mais il est de taille, réside dans la capacité d'une large partie de la jeunesse et de centaines de milliers de salariés à se mobiliser publiquement contre le danger et pour le progrès social.

En France, ces manifestations ont eu un immense effet thérapeutique sur une société malade, pour les personnes sous le choc, les immigrés, leurs enfants insultés par le duel électoral et, enfin, pour tous ces jeunes pas encore électeurs. Au niveau international, la mobilisation a montré, comme précédemment en Autriche ou en Italie, que ces mouvements d'extrême droite n'étaient pas banalisables.

Chirac noyé

Le score électoral de barrage a bien atteint le double objectif de noyer le candidat Chirac sous ses propres bulletins (de toute façon l'élection était jouée) et de réduire au maximum l'impact de l'autre, le fasciste.

II reste cependant environ cinq millions de personnes qui se sont, cette fois en étant mieux informées et en assumant le risque du pouvoir présidentiel, prononcées pour un candidat fasciste et xénophobe. Voilà aussi pourquoi nous avons de gros soucis car rien n'est joué.

En effet, ce n'est pas avec la politique de la droite, même affadie avant les législatives, que la nécessaire redistribution sociale des richesses et la création d'emplois s'effectueront. Bien au contraire, sont annoncées de scandaleuses baisses de l'impôt sur le revenu, l'ouverture des fonds de pension, des cadeaux aux entreprises par des baisses de charges et une flexibilité accentuée autour des 35 heures.

La fonction présidentielle, véritable clef de voûte de la Ve république, sort finalement complètement affaiblie avec une contradiction terrible entre un discours extrême sur la " tolérance zéro " et les soupçons de corruption qui entourent le passé présidentiel. Ce constat ne permet tou

tefois pas d'envisager un changement constitutionnel, puisqu'il serait compris comme un artifce des " politiques ". Or il y a nécessité à répondre au climat qui a pu placer au plus bas la politique.

Donc, face à ces craquements divers, notre responsabilité de syndicalistes va être double : d'une part, lutter pour des mesures de progrès social et contre les prochaines attaques de la droite et, d'autre part, accroître notre travail d'information, de dénonciation et d'explication sur ce que sont les partis fascistes.

Les trois votes FN

L'analyse rapide du vote FN, région par région et par arrondissement montre que ce parti peut se décomposer en trois blocs.

Un socle constitué d'une extrême droite consciente, une sorte " d'aristocratie " interne, riche, composée de grands et petits bourgeois, du milliardaire au patron de bistrot en passant par l'universitaire élitiste. Dans ce socle, s'ajoutent de très nombreux rapatriés vivant dans le sud?est de la France et une partie (en stagnation toutefois) de l'appareil d'Etat chargé de la surveillance intérieure ou extérieure. Sur cet ensemble, nous ne pouvons rien espérer modifier mais il faut en éclairer la composition, le niveau de richesse, les accointances avec une partie du capitalisme, son fricotage avec les autres fascismes dans le monde, son sexisme, son racisme, sa passion de la violence, de la guerre et du militarisme...

Un deuxième bloc, plus culturel, se dégage dans les régions traditionnellement conservatrices et influencées par le modèle germanique ou la contre?réforme. II s'agit de l'Alsace et des Alpes, régions assez prospères où le FN a engrangé de gros scores. Difficile, pour les syndicats, d'agir sur ce terrain sans de fortes implantations. Dans ces régions frontalières, l'influence de la campagne télévisée sur l'insécurité et l'Europe semblent aussi expliquer ce vote.

Où nous pouvons agir...

Le dernier bloc, le plus massif, est formé de personnes qui sont depuis plusieurs années coupées du mouvement social, alimentées principalement par la télévision et, surtout, désemparées socialement. Une partie de cet électorat s'est auto?reléguée dans des périphéries urbaines d'habitats pavillonnaires. En effet, le vote semble nettement stagner et même régresser dans les grands ensembles d'habitats collectifs. Notons également sont inquiétant rajeunissement.

Ces personnes, nous diton, sont sur?endettées et victimes de !a précarisation sociale, !e chômage, la flexibilité, l'absence de perspectives pour leurs enfants et l'isolement.

Heureusement, des millions d'autres électeurs qui connaissent les mêmes maux, n'ont pas pour autant basculé dans le vote fasciste.

Ce vote exprime donc aussi une impression, construite parle FN et les télévisions, de vivre une concurrence avec les populations immigrées ou issues de l'immigration vivant dans les ZUP qu'entourent ces zones pavillonnaires. S'ajoutent les 20% de votes de jeunes, surtout masculins, qui traduisent la capacité qu'a le FN à désigner une concurrence imaginaire dans ces catégories d'âges ayant pour enjeu l'accès au travail (même uitraimaginaire lorsque l'on connaît bien les niveaux des discriminations à l'embauche). L'intérêt du FN est ici évident : détourner une part importante de la contestation sociale de ces objectifs logiques...

Bref, il s'agit d'une orchestration d'un repli raciste à l'encontre de personnes que l'on ne connaît pas ou mal. Ce repli est provoqué par l'ignorance, la peur ou, même, par l'envie. Cette attitude s'est radicalisée lorsque la télévision est devenue une référence plus importante que la parole des élus, des partis de gauche ou des " autorités morales " (enseignement notamment mais aussi religieuses), lorsque les militants fascistes ont occupé un terrain que nous avons abandonné, faute de projets et de forces.

Sur ce bloc, parce que nous avons leurs enfants en classe, parce que nous les côtoyons, parce que l'objectif même de notre engagement syndical est de lutter contre la majeure partie des maux dont ils souffrent, nous pouvons agir.

Pour cela nous avons un besoin urgent de perspectives sociales et politiques progressistes. L'absence de remèdes tangibles à la déstabilisation sociale vécue ces dernières années dans de larges zones géographiques (superposables à ce vote FN !) a oblitéré nombre de ces perspectives et condamné les partis qui devaient les porter.

Une société de plus en plus inégalitaire

Cette configuration sociale du FN indique bien sa nature authentiquement fasciste et la fonction qu'il occupe au service d'une partie des classes possédantes dans une société de plus en plus inégalitaire. Sur ce point, le nouvel indice est le "BIP 40", mis au point par un réseau d'associations, de chercheurs, de syndicats (dont la CGT) et dont se fait l'écho le numéros d'avril du journal Alternative économique, montre combien la précarité, l'extension de la pauvreté et la dégradation des conditions de travail se sont accentuées entre 1983 et 1998. Le SDEN-CGT, en plaçant la précarité au centre de son prochain congrès, bien avant les élections doit consolider et proposer des contre-feux, nous sommes au pied du mur.

Enfin, l'actuelle tension internationale renforce le danger que représente ce véritable revolver intérieur braqué sur la tempe de notre société. Pour s'en persuader, il n'y a qu'à s'imaginer un attentat du genre "11 septembre" précédant de quelques jours des élections, notre avertissement aurait-il été alors entendu ?