Vers une généralisation des TPE

Benoit Klimpt

Les T.P.E., travaux personnels encadrés, nouveau sigle pour initiés, ont été installés en classe de première et doivent conduire les élèves à choisir, plus ou moins librement, un sujet qui s'inscrit dans un thème proposé (exemples de thèmes : la ville, la frontière, " mémoires, mémoire ", l'eau...). Le sujet du TPE doit, plus ou moins, correspondre aux pratiques et contenus disciplinaires de l'un ou des deux enseignants associés pour les encadrer (Anglais et Histoire, géographie, S.V.T.Lettres, Philo, Allemand...). Enfin, les élèves sont invités à travailler en petits groupes (deux ou trois). lis doivent produire un " carnet " indiquant leur démarche de recherche, un support cc original " présentant le travail terminé et une synthèse individuelle d'une page dans laquelle il leur est vivement recommandé d'évoquer leur rôle dans le travail en groupe.

L'année 2001?2002 a vu les TPE s'ouvrir en classes terminales sur la base du volontariat avec une évaluation également optionnelle au baccalauréat coefficientée "1". Cette évaluation du TPE en classes terminales avait lieu en février afin de ne pas interférer avec les révisions du baccalauréat. Elle comportait une proposition d'évaluation effectuée par les professeurs ayant encadré les élève et, ensuite, la notation effective était décidée par un jury composé de deux enseignants (l'un de l'établissement mais n'ayant pas suivi les élèves, l'autre venu de l'extérieur) dans les disciplines concernées par le T.P.E. L'évaluation comportait une lecture du carnet puis de la synthèse et une présentation orale du résultat du travail parfois suivie d'un entretien individuel.

Il est temps de tirer un premier bilan contrasté des TPE, puisque le ministère annonce dans le BO n°19 de mai dernier, leur généralisation à tous les élèves des classes terminales avec une présentation optionnelle au baccalauréat, cette fois coefficientée "2". Les expérimentations en cycle technologique sont maintenues et devraient aboutir également à une généralisation. Dans ce bilan, il faudra séparer les TPE qui sont diversement perçus et leur évaluation au baccalauréat qui laisse perplexe.

Bilan contrasté, car les impressions des protagonistes sont très diverses. Des élèves ont adoré, des enseignants également. Pour certains groupes d'élèves, maîtrisant bien leur sujet et s'entendant bien, les TPE ont été " épanouissants " et notre opposition syndicale au processus doit intégrer cette dimension .

D'autres élèves se sont sentis déstabilisés, jugés et ce type de travail ou la forme prise par l'évaluation les ont profondément angoissés. D'autres, élèves et enseignants de façon non concertée, ont perçu les TPE comme autant de gadgets et de " pertes de temps " au détriment des heures d'enseignement mais à mesure que les TPE monteront en coefficient, gageons que cette perception se sera effacée du côté des élèves. N'oublions pas, non plus, les rancunes qui se sont nouées au sein des groupes d'élèves n'ayant pas bien fonctionné, ni les séances de " dénonciation spontanée " auxquelles des élèves se sont livrés sans état d'âme au moment de l'évaluation ou dans la synthèse individuelle.

Des collègues y ont vu un moment de discrimination sociale accrue entre les élèves, le T.P.E. devenant une " entreprise familiale ", un lieu de surinvestissement de moyens (photographies, reliures, accès à l'informatique familiale, à des personnes ressources...) ou, encore, un moment au cours duquel les " beaux parleurs " pouvaient charmer un jury. Des partisans des TPE y voient, par contre, un moyen de réinscrire des élèves en rupture scolaire (ce qui ne veut pas dire socialement " dominés ") dans une dynamique d'études.

Certains pensent que les TPE préparent aux études universitaires alors que d'autres ont perçu " le nouvel esprit du capitalisme ", c'est à dire une initiation au toyotisme avec un apprentissage à une certaine autonomie productive et une récupération des élèves créatifs. Comme dans le toyotisme, la pression du groupe élève impose à chaque membre de se dépenser au maximum, parce que, sinon, ce sont les autres membres qui sont pénalisés. Enfin, en accord avec la démonstration des sociologues Eve Chiapello et Luc Boltanski auteurs du " Nouvel esprit du capitalisme " , on constate que les nouvelles méthodes de travail introduites dans les entreprises et qui reposent sur l'autonomie, l'individualisation des parcours professionnels, l'équipe de taille réduite mais performante, les projets, l'appel à la créativité mise au service de l'entreprise, font totalement écho aux qualités requises par les TPE.

Beaucoup d'enseignants, surtout nos collègues documentalistes, ont posé la question des moyens, façon de prolonger une contestation des réformes, d'autres, se sont sentis en surtravail avec énormément de concertations imprévues. II nous faudra du temps pour identifier ce qui est réellement surdéterminant dans les TPE et vérifier si les théories qui les ont fait naître :promotion de l'autonomie, interdisciplinarité, préparation à l'université ou au travail en équipe, se retrouvent aussi clairement dans la pratique.

Ajoutons que l'évaluation au bac a posé encore plus de questions immédiates et présente d'énormes risques d'affrontements au sein des " salles de profs " , sans compter que l'adhésion au TPE a parfois été utilisée, par certains chefs d'établissements, comme un critère dans la notation des enseignants... Bref, les TPE pourraient très bien déboucher sur un clivage accru dans les lycées d'enseignement général où la solidarité entre enseignants était déjà en recul.

Enfin, ils introduisent une sorte de grain de sable inquiétant dans le système d'évaluation national qu'est le baccalauréat.

II est clair que la réforme n'ayant pas été bloquée, notre rôle est de cerner, dans la pratique des TPE, ce qui posera le plus de problèmes pour les enseignants et pour les élèves. Cela devrait permettre de stopper certaines dérives.

En plus, nombre d'opposants aux TPE s'en sont vus imposés la conduite dans leur emplois du temps. II sera de plus en plus difficile, à mesure de leur généralisation en classes terminales, d'éviter les TPE dans un emplois du temps surtout dans des disciplines mal dotées en heures. Nous sommes donc face à plusieurs contradictions.

Première contradiction, on constate que les TPE séduisent les élèves les < moins conformistes " ou apparemment les " moins conformistes " , comment interpréter cela ?

Jusqu'où refuser individuellement les TPE ?

Comment ne pas s'isoler au sein des salles de professeurs alors que les heures TPE, dont il faut refuser leur transformation en heures supplémentaires, vont finir par servir à consolider des emplois du temps ?

Comment critiquer de façon efficace un modèle " libérallibertaire " dont la séduction est non négligeable puisqu'il intègre une partie de la critique c antiautoritaire " ?

Comment diffuser et intégrer utilement la critique de ce modèle au sein des équipes enseignantes puis lycéennes ?

Pourquoi, lorsqu'il y a refus des TPE, vient de suite l'idée que nous serions nostalgiques du modèle "autoritaire" ?

II est toutefois possible de marquer des points, cette fois grâce aux TPE, dans la compréhension collective que nous pouvons avoir des mutations en cours dans les systèmes scolaires au sein de l'OCDE et, plus globalement, dans le monde capitaliste. Les TPE illustrent finalement cette question. Si nous réussissons à résister, à l'intérieur de ce système, à la séduction qu'il exerce, aux leurres et aux risques de rivalités qu'il comporte, nous serions alors en capacité de comprendre comment déjouer l'une des plus efficaces supercheries en activité dans la société : " la réconciliation entre le capital et le travail ". Une supercherie sur laquelle nous serions au moins collectivement obligés de réfléchir.

Pour l'instant, l'étape est plus au déminage des TPE qu'à leur élimination. II s'agit de les rendre inoffensifs pour les collègues et les élèves ou, mieux encore, offensifs contre les projets pédagogiques et économiques globaux qui les sous-tendent.

Pour cela nous pouvons miser sur les troubles qu'occasionneront les méthodes d'évaluation au prochain bac mais aussi les dépasser pour dévoiler les nouvelles exigences pédagogiques de la machine capitaliste.