LE PARISIEN
3 et 4 octobre 1998


Michel Sardou vient de soutenir son fils Davy qui, à New York, a fait ses premiers pas au théâtre. Un moment d'émotion partagé avec nous. La dynastie Sardou continue.

Dans sa suite de l'hôtel Pierre, l'un des plus jolis établissements de Manhattan, situé le long de Central Park, Michel Sardou est à la fois exténué et totalement surexcité. Nous avions rendez-vous à la réception, mais il a préféré que je le rejoigne au seizième étage et m'explique, en m'ouvrant sa porte, qu'il nous a préparé deux petits remontants : « C'est un cocktail inédit qu'on appelle le Mike Serra et qui donne une pêche terrible. On met un cinquième de vin rouge, des glaçons et quatre cinquièmes de Coca. Avec le décalage horaire, l'activité de ces derniers jours et l'émotion qui m'attend ce soir, j'ai besoin d'un petit coup de fouet. » « Mike Serra »... Une bonne recette et un nom pas trop difficile à retenir, puisque c'est aussi celui de l'avion qu'il vient de s'offrir et qu'il retrouvera dès le lendemain au Maroc pour étrenner son brevet de pilote. L'aîné de ses fils, Romain, entre à son tour dans la pièce. Il vit à Los Angeles et écrit des scénarios de dessins animés pour les studios de Disney France. C'est Davy · qu'on va découvrir tout à l'heure · qui a hérité du feu sacré de la famille pour le théâtre.

Un mini-appareil photo acheté pour l'occasion
Babette sort toute pimpante de la salle de bains. Michel la convainc alors sans mal de ne pas prendre de risques avec le cyclone Georges qui rôde, de rester un ou deux jours de plus à New York et d'en profiter pour revoir Davy le lendemain : « Tu sais comment c'est. Le deuxième soir, c'est le plus difficile ! » Toujours aussi efficace que discrète et jolie, elle nous rappelle alors que le temps passe, téléphone au concierge pour qu'il prépare la voiture et tend à son époux le mini-appareil photo numérique dernier cri qu'il s'est offert pour l'occasion. Une demi-heure plus tard, à l'angle de la 22e Rue et de la 11e Avenue, la famille marque un temps devant la devanture du Sanford Meisner Theater. Le lieu n'est pas flambant neuf ni le quartier du dernier chic, mais là, sur la petite affichette placardée à l'entrée, en dessous du titre, « The Creditors », et du nom de son célèbre auteur, August Strindberg, ce sont bien les dix lettres « DAVY SARDOU » qu'on peut lire. « Ça me rappelle mes débuts chez Patachou et aussi dans ce petit cabaret de Montmartre où je faisais des sketchs tout en coupant les cravates trop voyantes des clients venus de province. Ça me fait vraiment un truc », commente simplement Michel. Dans la salle, nous sommes les premiers arrivés. Deux cents places environ et une scène sans rideau, plutôt étroite. Avant d'aller s'asseoir au dernier rang (« Ce n'est pas la peine de le perturber ! »), Michel s'approche de Babette et lui glisse à l'oreille : « Et voilà, on commence là et on finit à Bercy » ! Une longue attente débute ensuite. A chaque nouveau spectateur installé, le clan paraît paradoxalement à la fois plus rassuré et plus anxieux. Finalement, le théâtre est plein comme un oeuf quand ses lumières s'éteignent. D'entrée de jeu, Davy est seul en scène. Il campe un jeune homme paralysé des jambes, en délicatesse avec une fiancée volage et un meilleur ami manipulateur.

Michel serre la main de Babette
Dès ses premières répliques prononcées sans une once d'accent, dès ses premières mimiques d'effarement, de souffrance ou de colère, le dernier des Sardou manifeste une maîtrise hallucinante. Les coudes sur les genoux, les poings sous le menton, Michel se transforme en radar. Il fusille du regard un voisin qui froisse trop bruyamment son papier de bonbon. Il étreint la main de Babette à la sortie d'un monologue difficile. Il profite même d'une sortie de scène pour lui susurrer une question qui fait figure de réponse : « Tu es fière, mon bébé ? » Après l'ovation ponctuant le salut final et la longue effusion silencieuse dans la loge entre père et fils, un premier vrai dialogue s'installe : « Pour une première fois, tu m'as vraiment sidéré. Bien sûr, tu devrais tenir un peu plus tes regards, comme le faisait Lino, mais je suis fier de toi. Tu m'as fait peur quand ce connard dans la salle n'arrivait pas à éteindre son téléphone portable. Tu t'es un peu décontenancé. Mais, bon, ce sont des premiers pas et tu nous as sacrément secoués. Y compris ceux qui ne sont plus là. » Davy, angélique sous son bonnet rasta et les traits juvéniles de ses 20 ans qui rappellent un peu ceux du parrain de son frère, Alain Delon, boit du petit lait ! Vers minuit, au Safia, petit restaurant italien, devant quelques ballons de vin blanc frais, des beignets de calamar, une plâtrée de pâtes au caviar et un serveur féru de culture française, interloqué de reconnaître le chanteur du « France » et des « Ricains », Michel libère enfin son enthousiasme : « C'est formidable de voir ses enfants sortir du nid et se jeter aussi franchement dans la vie. Et puis, quel bol de débuter à 20 ans en Amérique ! Mon père aussi a commencé là. Il était batteur de jazz à l'Apollo, derrière Sydney Bechet. Ce soir, je pense à lui, à maman, à leurs regards si pesants quand ils s'étaient assis au premier rang de mon premier Bobino. Je pense à mes arrière-grands-pères devenus mimes après avoir été charpentiers puis décorateurs de théâtre. A mon grand-père Valentin, cousin de Mayol, et qui se produisait en duo avec mon célébrissime parrain Raimu. Je pense aussi à ma petite-fille Loïs, née il y a deux mois. Je pense à tout ça et j'oublie cette cheville que j'ai pétée en juin en faisant du bricolage chez moi et qui me fait encore souffrir. Cette cheville qui vient pourtant d'enfler un peu plus grâce à mon fils. Dès que je l'ai vu sur scène, j'ai cessé d'avoir peur pour lui. Il m'a... bluffé ! »

Alain MOREL
Davy : « Devant mon père c'était très impressionnant ! »
· Débuter devant ses parents, était-ce sécurisant ou angoissant ? Davy Sardou. · C'était très impressionnant. Surtout devant mon père. Je ne m'attendais pas à être autant... saisi ! · Devant votre mère seule, vous auriez eu moins peur ? · Sûrement. Le fait de savoir que papa est passé par là aussi, qu'il connaît si bien le métier, fait que son regard devient une réponse à la terrible question : « Ai-je les épaules ou pas ? » · Et alors ? · Il m'a dit des trucs vraiment encourageants, c'était essentiel de mériter sa confiance, de lui prouver que je n'étais pas dans ce pays depuis quatre ans et que je n'avais pas suivi des cours de théâtre pour rien. · Vous avez d'autres projets ? · J'ai un petit rôle aux côtés de Brooke Shields dans un film de James Toback qui débute lundi. · On vous verra un jour en France ? · J'espère. Mais s'appeler Sardou, c'est autant un souci qu'une fierté. Cela attire à la fois plus de sévérité et d'hypocrisie. En Amérique, je suis tout seul mais tout neuf. Les gens, en général, ne connaissent pas mon père.

Babette : « Je sais que Michel était fier ! » · Voir son mari ou son fils sur scène, est-ce très différent ? Babette Sardou. · Ce qui est surtout différent, c'est qu'avec Davy, c'était la première fois ! · Il vous a plu ? · Il m'a vraiment émue et je sais que Michel était fier. · Ils sont proches l'un de l'autre ? · Il y a une filiation plus que certaine (rire)! Davy, comme son père, peut être adorable pendant une heure puis faire la tête sans qu'on sache trop pourquoi. A la différence de son frère, c'est un garçon plutôt introverti, mais qui a besoin d'être occupé, voire entouré.

LE FUTUR PROCHE DE MICHEL SARDOU
Le retour de Michel à la comédie

Michel Sardou va signer un contrat avec le Théâtre Antoine, où il entamera en septembre 1999 la seconde expérience théâtrale de sa carrière. Partenaire presque certaine : Marie-Anne Chazel. Titre de la pièce, déjà célèbre aux Etats-Unis : « le Prisonnier de la 2e Avenue ». Adaptateur : Jean-Loup Dabadie. « Le théâtre, c'est vraiment la base de tout », répète volontiers Sardou. Il vient, d'autre part, d'accepter d'être le héros d'une grande série internationale produite par la Warner où il campera une ex-star des Renseignements généraux, grand spécialiste de la plongée sous-marine, qui se remet régulièrement au turbin dans tous les coins du monde. « On va tourner un peu partout, s'enflamme-t-il, et notamment à Miami. Du coup, j'y ai gardé ma maison et on vient de tout faire refaire. »

Merci à Sébastien Bruzzone et à Jean-Luc Doumont (qui m'a envoyé les photos liées à cet article)


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