PARIS-MATCH DU 23 septembre 1999

SARDOU EN ROUTE POUR LE MARIAGE

IL Y A VINGT ANS, ELLE LUI AVAIT DIT NON. AUJOURD'HUI, ELLE A DIT OUI. A L'HEURE DE LA CINQUANTAINE, IL A TROUVÉ LA FEMME DE SA VIE EN ANNE-MARIE PÉRIER, LA FILLE DU COMÉDIEN, LA DIRECTRICE DE "ELLE"

C'est une histoire d'amour comme on les aime aujourd'hui. Deux vies qui recommencent, après la tempête. Michel Sardou se marie. Ce n'est pas avec une inconnue, une débutante. C'est avec une héroïne de sa trempe. Dès le 11 octobre prochain, Anne-Marie Périer, directrice de "Elle", portera le nom de l'un des chanteurs français les plus populaires. Comme ces "femmes des années 80 " qu'il a chantées, Anne-Marie a toujours inventé son propre chemin et, c'est une évidence, elle saura préserver sa liberté. Ils sont à égalité. Age, divorces, enfants. Et, après une tentative infructueuse, ils reprennent tout depuis le début. Michel joue au théâtre. Anne-Marie retrouve ses émotions de petite fille, quand elle venait écouter, son père, François Périer. "On n'est pas sérieux quand on a 50 ans ", pourraient-ils dire. 50 ans... c'est, désormais, le bel âge pour s'aimer.



Ils ne s'étaient pas rencontrés depuis deux ans quand, soudain, il a compris qu'avec elle il verrait le bonheur en face

Ils ont déjà fêté leurs 20 ans... de fiançailles. Michel et Anne-Marie se sont rencontrés une première fois à 30 ans. Depuis, ils s'étaient croisés, quittés, retrouvés. Jamais oubliés. Et, il y a trois mois, Michel appelait Anne-Marie à New York. Un coup de fil, en pleine nuit, pour lui demander sa main. Aujourd'hui, ils vivent ensemble dans l'hôtel particulier de Neuilly où le chanteur s'est installé à son retour de Miami. A quelques pas de la rue où est née Anne-Marie, qui s'étonne des surprises du destin. Michel se sent un homme neuf. Une nouvelle femme, une nouvelle pièce à l'affiche. Avec Marie-Anne Chazel, au théâtre du Gymnase, il joue "Comédie privée" de Neil Simon, adapté par Jean-Loup Dabadie. Chaque soir, il y vit l'enfer de la vie à deux. Et découvre le paradoxe du comédien jeune marié.



Qui se ressemble s'assemble : ils appartiennent tous deux à une tribu d'artistes et chacun a un sacré caractère

Les Ricains l'avaient séduit. Mais Anne-Marie était inoubliable. En robe de son ami Alaïa, comme en jeans, elle est la Parisienne qui lui manquait. Ils s'aiment, mais se veulent sans illusions: ils sont invivables, et ça les fait rire. Ils parlent le même langage, l'ont chacun appris dans une tribu de comédiens. Ils sont parfois les seuls à se comprendre. Les coups de théâtre font partie du spectacle, sur scène comme en coulisses. Il sait qu'elle a déjà choisi sa robe de mariée (Karl Lagerfeld pour Chanel). Mais jusqu'au moment où il l'entendra lui dire oui, devant Nicolas Sarkozy, maire de Neuilly, devant ses témoins à lui, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Maryse Gildas, devant ses témoins à elle, Geneviève Hebey, Florence Malraux, Dany Jucaud, Michel Sardou ne sera pas tout à fait sûr de la réponse d'Anne-Marie Périer. Le succès est au bout du suspense.



Depuis Réjane, son arrière-grand-mère, les femmes de la famille ont le chic pour être des stars

Lorsque deux enfants de la balle comme Anne-Marie et Michel se marient, leur arbre généalogique prend l'allure d'un prestigieux générique. Chez les Sardou, tout a commencé avec l'arrière-grand-père, Baptistin Hippolyte, charpentier qui transmit son amour des planches à son fils, Valentin, qui devint comique chez Mayol. Son fils, l'acteur Fernand Sardou, épousa la comédienne Jackie. Ils donnèrent naissance à Michel, le plus populaire de nos chanteurs. Anne-Marie Périer n'est pas en reste. Son arrière-grand-mère était la tragédienne Réjane. Sa mère, la comédienne Jacqueline Porel, et son père, François Périer, eurent trois enfants: Jean-Marie, Jean-Pierre (mort en 1966) et Anne-Marie. Leur demi-frère, Marc Porel, succombera à la drogue en 1983. Anne-Marie a deux fils, Mathias et Paul.

MICHEL: "Les minettes de 20 piges, ces femmes-trophées que les hommes accrochent à leur bras, je trouve ça pathétique. Anne-Marie a une vie, un passé. Je ne me suis jamais senti aussi bien avec une femme"

ANNE-MARIE: "Il fonctionne à l'instinct, aux pulsions, au coeur. Dans la vie, il est le contraire de l'homme grave qui apparaît sur scène. Il a un humour fou"
Interview Dany Jucaud

Paris Match. L'annonce de votre mariage avec Anne-Marie Périer a surpris tout le monde. Pourriez-vous nous raconter l'histoire de l'histoire...

Michel Sardou. La toute première fois que nous nous sommes rencontrés, c'est chez Régine à Deauville, en 1978. Je vois une grande brune magnifique avec un sublime regard, le plus beau sourire du monde s'approcher de moi. A 6 heures du matin, nous parlions encore. Je lui ai proposé de la raccompagner à son hôtel. Evidemment, elle a refusé!

Anne-Marie Périer. Ce que tu n'as jamais su, c'est que cette nuit-là, je suis restée comme une idiote sous la pluie à attendre un taxi jusqu'à 8 heures du matin. Plus tard, on s'est croisés dans des soirées de façon tout à fait amicale ou pour des raisons professionnelles. J'avoue que Michel m'a toujours beaucoup plu. Il y a quelques années, il m'a demandé de le rejoindre en tournée. Un désastre! Au bout de quarante-huit heures, on s'est engueulés. Je suis rentrée à Paris. Notre histoire n'a été qu'une suite de fous rires et de rendez-vous ratés. Tu te souviens du jour où je suis allée te rejoindre à Nancy? Le taxi s'était perdu. J'étais horriblement en retard. Quand je suis arrivée, moi qui essayais de me faire la plus discrète possible, on m'a installée sur une chaise, pratiquement sur la scène. Quand Michel m'a vue, il s'est arrêté de chanter. Il a regardé sa montre et, devant 10 000 personnes, m'a dit: "C'est à cette heure-ci que tu arrives!" M.S. Et le retour à Paris avec le chien!

A.-M.P. Quelle horreur! Je n'oublierai jamais quand, à 2 heures du matin, tu as traversé en caleçon le parking de la pompe à essence pour aller payer. Ce pauvre chien n'avait rien trouvé de mieux que de se vider sur les genoux de Michel. Comme on n'avait pas de chiffon pour nettoyer la voiture, on a dû prendre son pantalon.

M.S. En toutes circonstances, l'important, c'est d'avoir l'air naturel!

P.M. Qu'y a-t-il d'unique chez Anne-Marie?

M.S. Elle a du recul sur la vie. Un humour fou et un caractère de chien. Au moment où les choses deviennent graves et risquent de basculer dans le ridicule, elle trouve toujours le mot juste.

P.M. Comment avez-vous formulé votre demande en mariage?

M.S. C'était le 31 mai dernier. Je me suis réveillé ce matin-là avec le soudain besoin de savoir où Anne-Marie en était de sa vie. J'ai appelé son assistante, Maryté. Elle m'a dit qu'Anne-Marie était à New York et se remettait doucement d'une histoire qui s'était mal terminée. "Elle n'est pas très en forme. Allez-y doucement. Au fait, qu'est-ce que vous lui voulez à Anne-Marie?" "L'épouser!" P.M. Depuis combien de temps ne vous étiez-vous pas parlé?

M.S. Au moins deux ans. Anne-Marie était venue sans me le dire à l'enterrement de ma mère, en avril 1998. Ce qui m'a énormément touché. Mais on ne s'était que croisés.

P.M. Pourquoi cette précipitation? Vous n'étiez même pas officiellement divorcé quand vous l'avez demandée en mariage.

M.S. Cela faisait dix ans que j'étais mal... Pour moi, il fallait qu'Anne-Marie sache exactement où l'on en était dans notre relation. Il ne s'agissait pas d'une aventure à la légère. Anne-Marie va porter mon nom. Et dorénavant gérera toute ma vie. A partir d'aujourd'hui, tout ce qui est à moi est à elle. Je n'aurais pas supporté qu'au hasard d'une connerie elle puisse se sentir en danger. Le fait de l'épouser me donne plus de liberté. Elle n'est pas seulement cette femme merveilleuse qui dort dans mon lit tous les soirs. Elle est la femme de ma vie pour le meilleur et pour le pire. Cela n'empêche pas qu'un jour elle va sans doute sûrement m'envoyer la soupière de Réjane, sa grand-mère, sur la tête!

A.-M.P. Ce n'est pas celle de Réjane, mais celle de Sarah Bernhardt!

M.S. Qu'est-ce que je peux faire de mieux que de l'épouser? Vous voyez, elle n'a toujours pas confiance.

P.M. Anne-Marie, doutez-vous de lui ou de vous?

A.-M.P. Je connais l'oiseau depuis plus de vingt ans. Il vaut mieux que je me méfie.

M.S. De quoi?

A.-M.P. De tout!

P.M. La logique de notre temps aurait voulu que vous refassiez votre vie avec une femme de 25 ans.

M.S. C'est tout ce qui m'emmerde. A part son corps, que peut m'apporter une minette de 20 piges à qui je n'ai rien à dire? Les "femmes -trophées" que les hommes accrochent à leur bras pour épater les copains, j'ai toujours trouvé cela pathétique. Je n'aurais jamais osé me regarder dans la glace avec une fille de 25 ans à côté. Anne-Marie a une vie, un passé. On se comprend à demi-mot. On a fait les mêmes voyages. Je ne me suis jamais senti aussi bien avec une femme. J'ai 52 ans. J'ai enfin envie de me faire plaisir. Avec elle, je sens que je peux repartir, faire des projets. Des conneries. Je vais d'ailleurs vendre mon juke-box pour m'offrir un théâtre. Je suis l'homme le plus heureux du monde. J'ai ma danseuse et une femme extraordinaire.

P.M. Comment avez-vous demandé sa main à son père?

M.S. J'avais mis mon costume, une cravate et ma décoration.

A.-M.P. Tu avais l'air d'un premier communiant!

M.S. Tu crois que c'est facile d'aller demander la main de sa fille à un des derniers grands monstres? Comme cadeau, je lui ai apporté l'édition des oeuvres de La Fontaine qui a été offerte à Louis XIV. Quand je lui ai annoncé que j'allais épouser Anne-Marie, il m'a simplement dit: "La famille se ressoude." C'est d'ailleurs la deuxième fois que je lui demande sa main. La première fois, c'était en 1978, au cours d'un dîner où l'on était tous les trois.

P.M. Qu'avait-il dit la première fois?

M.S. Oui. Mais Anne-Marie avait dit non! C'est simple, elle dit toujours non à tout. J'espère qu'à la mairie elle ne va pas changer d'avis au dernier moment.

A.-M.P. Tu étais marié!

M.S. Qu'est-ce que ça peut faire? Cette fois-ci aussi j'étais encore marié. L'important, c'est la démarche.

A.-M.P. Etant donné ta passion pour le théâtre, je me suis demandé un moment si le fait que je sois issue d'une famille de grands comédiens, la petite-fille de Réjane, la fille de Jacqueline Porel et de François Périer, n'avait pas joué dans ta décision.

P.M. Michel, depuis le 9 septembre, vous êtes officiellement divorcé de Babette. Cette séparation couvait-elle depuis longtemps?

M.S. Cela n'arrive jamais du jour au lendemain. Il se produit toujours un "décalage" énorme entre un homme actif et une femme qui ne travaille pas. Je rentrais tous les soirs à la maison avec des angoisses d'artiste. "Miroir, mon beau miroir! Suis-je toujours aussi beau? Est-ce que je serai encore là demain?" Les artistes n'ont pas des angoisses ordinaires. On se fait un monde de choses tout à fait ridicules. Mon spectacle va-t-il marcher? Est-ce que j'ai été bon? Ces angoisses durent jusqu'à la mort. Ma passion, c'est le théâtre. La chanson n'est qu'un merveilleux accident de parcours. Peut-être qu'un jour, Babette en a eu marre d'entendre toujours rabâcher les mêmes choses. Elle a eu, à un certain moment, envie d'avoir une vie plus calme. Son idée du paradis, c'était Miami. Pour moi, c'était l'enfer. A part jouer au golf, je ne faisais rien de mes journées. J'avais l'impression d'être à la retraite. J'ai un besoin viscéral de parler de ce qui m'intéresse avec la personne avec qui je vis. Je crois que ça n'intéressait plus Babette. J'étais dans mes spectacles, mes projets, dans mes rêves. Babette, pendant ce temps-là, jouait au golf. Miami était le début de la fin.

P.M. Cette séparation, c'est votre décision ou la sienne?

M.S. Mon fils aîné, Romain, qui nous voyait vivre, m'a dit un jour: "Tu ne crois pas, papa, qu'il est temps d'arrêter ces conneries?" Quand on commence à faire chambre à part, pratiquement appartement à part, qu'on a l'impression d'être en visite chez soi, quelque chose ne tourne plus vraiment rond. On serait allés plus loin, on risquait le divorce-guerre. On l'a évité de justesse. Après un divorce, on a toujours un peu l'impression de gâchis. Aujourd'hui, notre relation est aussi bonne qu'elle peut l'être. Cela dit, comme tous les artistes, je suis sûrement invivable.

A.-M.P. Les retombées après le théâtre, j'ai connu ça de près avec mes parents. J'ai baigné là-dedans. J'ai vécu de près les angoisses de mon père qui, pendant cinquante ans de carrière, a eu la peur chevillée au corps de la représentation du soir.

M.S. Tu ne connais pas ton père! Ce n'est pas la peur de la représentation du soir qu'il avait, c'est tout simplement la peur de paraître.

P.M. Anne-Marie, vous sentez-vous les épaules assez solides pour tenir le rôle que Michel vous demande?

A.-M.P. Depuis quarante-deux ans, Colette, la femme de mon père, a renoncé à tout pour lui. Pour que cela fonctionne, il n'y a pas d'autres solutions. Mais on n'a pas trente-cinq ans devant nous... Les angoisses des artistes m'ont toujours émue.

M.S. Tu es vraiment une femme d'artiste. Tu as l'oeil. L'instinct. Si tu te laissais aller, tu serais pire que Colette. Tu serais Simone Signoret bis.

A.-M.P. Quand je suis allée pour la première fois à tes répétitions, en écoutant de ta loge le retour de son de la scène, j'ai revécu l'angoisse que j'avais quand j'étais petite en écoutant mon père. Je réentendais la voix de Pierre Fresnay et d'Yvonne Printemps. Après "La mort d'un commis voyageur", en voyant la souffrance de mon père sur scène, je m'étais pourtant juré, il y a dix ans, de ne plus remettre les pieds dans un théâtre.

P.M. Vous aviez aussi juré de ne pas vous remarier! Combien de temps avez-vous hésité quand Michel vous a demandé de l'épouser?

A.-M.P. Six heures! Quand il m'a appelée à New York, il m'a dit: "J'ai deux questions à te poser. La première: Y a-t-il quelqu'un dans ta vie? La seconde, et tu me réponds par oui ou par non: Veux-tu m'épouser?" J'étais totalement sous le choc. Je m'entends encore dire: "Tu sais quand même que, pour moi, il est 4 h 30 du matin. Dans quel état de désespoir es-tu pour me poser une question pareille? Comment cette idée saugrenue t'est-elle venue? Tu as pris ton carnet par ordre alphabétique? Fais attention parce que P, ce n'est pas loin de Z." Michel a ajouté: "Pas de phrases. Va à Central Park compter les écureuils. Rappelle-moi dans six heures. Quelques heures plus tard, j'ai déjeuné avec mes amis Pierre et Geneviève Hebey. En arrivant, je leur ai dit: "Vous ne déjeunez pas avec n'importe qui, vous avez devant vous une femme de 54 ans que Michel Sardou vient de demander en mariage!" P.M. Michel, vous avez la réputation d'avoir un tempérament explosif.

M.S. Quand j'explose, ça la fait rire!

A.-M.P. Quand il se fâche au théâtre, toute l'équipe technique est pétrifiée. Moi, ses colères ne m'impressionnent pas. J'ai vu mon père accrocher des habilleuses au portemanteau parce qu'elles s'étaient trompées de ceinture. Je ne dis rien devant les gens parce que j'ai peur qu'ils me prennent pour une dingue. Et quand la pression tombe et qu'on se retrouve tous les deux, on explose de rire.

P.M. Est-ce que Michel est l'homme de ses chansons?

A.-M.P. Il fonctionne à l'instinct, aux pulsions et au coeur. Il lui est arrivé de prendre des positions très critiquées. Il en a probablement regretté certaines. Dans la vie, il est tout le contraire de cette image sérieuse et grave qu'il a sur scène. Il a un humour fou, qu'il exerce d'abord sur lui-même.

P.M. En changeant de femme, vous allez aussi changer de vie?

M.S. Chaque minute compte et je ne veux en perdre aucune. J'en ai déjà gâché beaucoup. Je ferai tout pour rendre Anne-Marie heureuse. La seule chose qui me manque, c'est d'avoir écrit une chanson éternelle. [Il regarde Anne-Marie.] Elle vient... [Il se tourne vers Anne-Marie.] Tu sais, même quand on ne se voyait pas, tu as toujours été en sourdine dans ma vie. Tout était dit entre nous la première fois que nous nous sommes rencontrés. Ce n'était qu'une question de temps.

A.-M.P. Je commence simplement à réaliser ce qui m'arrive. Je vis un véritable conte de fées!

En 1984, Daniel Filipacchi lui propose la rédaction en chef de "Elle" et lui laisse quinze minutes pour réfléchir. Elle dit oui tout de suite

Portrait d'une femme de presse par sa meilleure amie qui sera son témoin le 11 octobre.
Interview Dany Jucaud

Une femme capable de traverser tout Paris un jour d'orage pour faire aiguiser des pinces à ongles - je dis bien des pinces à ongles -, qui colle des Post-it dans son réfrigérateur sur les côtelettes d'agneau, qui passe son temps à rédiger des listes et contre-listes qu'elle place ensuite délicatement sous film transparent, une femme qui peut partir au volant d'une voiture qui n'est pas la sienne sous prétexte qu'elle est de la même couleur et qu'elles se ressemblent toutes, qui n'hésite pas à enlever sa jupe au beau milieu d'un restaurant pour vous en faire cadeau, une telle femme ne peut être que fascinante.

Petite fille murée dans le silence, elle a vu défiler les plus grands dans l'hôtel particulier de ses parents à Neuilly. Elle a entendu roucouler Yvonne Printemps, pris le thé avec Pierre Fresnay, Bernard Blier, Montand et Signoret. "Je n'oublierai jamais le visage de mon père lorsqu'on lui a appris que son meilleur ami, Louis Jouvet, venait de mourir. " Sachant d'instinct que le talent n'est pas héréditaire, peu douée pour les études, elle dirige très tôt sa vie dans une tout autre direction. A 17 ans, elle entre comme vendeuse chez Chanel. Un oeil en permanence rivé sur la porte du Ritz, pour prévenir les ateliers au garde-à-vous de l'arrivée de Mademoiselle, elle est chargée - comble du luxe - de parfumer le chemin que celle-ci empruntera de l'entrée de la rue Cambon jusqu'en haut des escaliers. En 1964, elle entre dans le groupe Filipacchi comme rédactrice de beauté à "Mademoiselle age tendre" et se retrouve en quelques mois la plus jeune rédactrice de France jusqu'en 1970. A la même époque, son frère Jean-Marie Périer devient le photographe vedette de toute une génération. Elle fait la connaissance de France Gall, de Françoise Hardy et de Sylvie Vartan qui resteront ses amies. Pétrifiée à l'idée de traverser une salle pleine, lorsqu'elle doit assister à un spectacle, elle arrive toujours au moins une heure avant que le rideau se lève. Pendant quinze ans, elle s'est occupé du département "livres" du groupe Filipacchi, plus spécialement des livres d'art - peinture surréaliste et photojournalisme - et a travaillé en étroite collaboration avec son ami Bernard Fixot. Lorsqu'en 1984 Daniel Filipacchi lui demande d'entrer à "Elle", il lui donne quinze minutes pour réfléchir et prendre sa décision. "Quinze minutes ou rien, c'était pareil. Alors j'ai préféré lui dire oui tout de suite. " Directrice de la rédaction de "Elle", elle gère les 120 personnes qui collaborent à ses côtés, d'une main douce et ferme. "Mon père allait très souvent chez les Lazareff, Pierre, le grand homme de presse, Hélène, la fondatrice de "Elle". Si on m'avait dit à cette époque-là que je serais un jour impliquée dans l'aventure de ce merveilleux journal, je ne l'aurais jamais cru. " En 1966, à 23 ans, son frère adoré Jean-Pierre - son aîné de deux ans - se suicide. Marc Porel, son demi-frère, disparaîtra à son tour en 1983, victime de la drogue. Blessures jamais cicatrisées dont elle refuse de parler.

Des hommes exceptionnels à qui elle ne cesse de rendre hommage, comme l'avocat Pierre Hebey et Hervé Mille - ancien directeur de Paris Match dont elle deviendra la confidente - jouent dans son existence un rôle déterminant. Si peu sûre d'elle sous des cascades de perles, elle traverse la vie les mâchoires serrées et le coeur grand ouvert. Et elle pense toujours aux autres avant de penser à elle. Comble du raffinement et de la sophistication, on parle toujours de ses tenues mais on ne parlera jamais assez de l'élégance de ses sentiments. L'année des 50 ans de "Elle" est assombrie par l'accident de Jean-Dominique Bauby, rédacteur en chef du magazine et aussi son complice. Jean-Do a été foudroyé par le locked-in syndrom, Anne-Marie, avec un sens du devoir hors du commun, s'occupe de lui, jour après jour, heure après heure, comme elle le ferait pour son propre enfant. C'est grâce à elle, entre autres, qu'il écrira "Le scaphandre et le papillon".

Elle place l'amitié et la droiture au-dessus de tout. Dupe de personne dans ce microcosme parisien fait de compromis et de petites trahisons, elle avance comme une guerrière droite et généreuse. Dire qu'on peut compter sur elle est un euphémisme. Ses amis Patrick Modiano, Azzedine Alaïa, Karl Lagerfeld, Mireille Darc - pour ne citer qu'eux - le savent bien. Entre les jetés en cachemire coquille d'oeuf, son chat Georges et sa collection de barbotines, ses brunchs du dimanche devant la cheminée resteront dans nos mémoires. Anne-Marie, la seule femme que je connaisse qui, quand on lui demande son âge, se vieillit. Lorsque, pour fêter ses 50 ans, elle reçoit dans son salon Roman Polanski et Michel Piccoli, elle met un point d'honneur à ne pas oublier sa secrétaire. Consciente de la fragilité du temps qui passe, totalement imprévisible sous ses allures de grande dame, elle est capable de toutes les folies. Elle a comme tout le monde connu quelques grandes passions. Hommes de pouvoir ou anonymes qui n'ont pas toujours compris qu'ils tenaient un diamant entre leurs mains. Ses deux seuls amours sont ses fils, Mathias et Paul. Ils passent avant tout et tout le monde.

Elle qui, il n'y a pas si longtemps encore, bien trop timide pour affronter les questions des journalistes qui l'interrogeaient sur son travail, envoyait quelqu'un d'autre pour parler à sa place, elle qui ne déteste rien tant que la célébrité parce qu'elle en connaît de trop près tous les pièges, se retrouve, sans comprendre ce qui lui arrive du jour au lendemain, mariée à l'un des hommes les plus populaires de France. "Pince-moi! " me dit-elle. Elle est unique, mais on ne le sait pas. Anne-Marie, mon amie.