Journée de travail. Habituelle. Ce midi, je suis allé au Furet acheter le Bibesco. Un moment, pourtant, du seul fait qu'il ne s'agissait pas d'une vieille édition (mon comportement a bien changé depuis un an), j'ai hésité tout de même à l'acheter… Mais devais-je me priver du plaisir de le lire sous ce seul prétexte ? D'autant que le prix est modique, 35 F, et je suis sûr qu'au-dessus de 50, je ne l'aurais pas acheté, préférant attendre, même longtemps,

de le trouver en ancien.

Je l'ai commencé aussitôt dans le métro. Je l'ai presque achevé. C'est un étonnant témoignage. Auparavant, je me demandais ce que pouvait dire de Proust une femme qui finalement l'avait très peu vu et connu et à qui il n'avait écrit que quatre lettres. Mais c'était oublier Antoine et Emmanuel, les cousins, de même que Fénelon, dont les lettres – du moins celles que Marcel leur a écrites – sont la principale base de ce livre. Mais il y a aussi elle, princesse, elle et son monde, elle et la Roumanie, elle qui est loin d'être insignifiante et dont la plume et le jugement sont tout à fait « intéressants ».

Je doute fort qu'il y ait un changement d'ici la fin, et je peux d'ores et déjà te dire que parmi les textes concernant Proust et sa connaissance, il s'agit de l’un des plus beaux et des plus marquants qu'il m'a été donné de lire. L’un des plus importants aussi. Certaines lettres, qui certainement doivent faire partie de la correspondance Plon sont époustouflantes.

Plus que jamais, je l'aime, Marcel.

 

À côté de moi, dans le métro, et alors que je lisais Ocsebib, il y avait un étudiant noir. Ou lycéen, je ne sais pas. Ou je ne sais plus, car il y a quelques années les noirs étaient forcément étudiants. Depuis que je prends le métro, je remarque qu'il y a beaucoup d'écoliers et de lycéens noirs. Signe des temps. Comme je remarque qu'il y a beaucoup de belles filles, noires ou blanches, écolières, lycéennes ou étudiantes (à préciser que c'est la ligne des facs et que je prends le métro aux heures d'entrée et de sortie de cours des lycées). J'aime les filles du métro (mais m'aiment-elles, elles ?).

Bref, ce noir faisait un exercice d'anglais. Plusieurs fois, j'y ai jeté un œil. À deux ou trois reprises, il a fait des fautes et il était manifeste qu'il peinait beaucoup sur cet exercice pourtant d'un niveau assez élémentaire. Je me suis demandé si je devais lui dire ou non. Puis je me suis décidé, et à ce moment il s'est levé et est descendu.

Je n'ose imaginer le nombre de copines auxquelles il aurait pu me présenter.

 

16 janvier 1990 (dans une lettre à B***)