Il est onze heures passé, Raymond n'est toujours pas rentré et Clémence ne s'inquiète pas.

Clémence ignore qu'à quelques rares exceptions près, il n'y a pas de chantiers fonctionnant la nuit et que tous les ouvriers de France, fussent-ils contremaître, ou patron comme l'est son époux, sont depuis belle lurette rentrés, couchés et pour la plupart endormis. Elles les croient tous en train de besogner et de suer à la lumière de multiples projecteurs, et souvent, elle s'imagine une énorme excavation dans la terre sur le bord de laquelle trône son Raymond qui, aux commandes des insectes s'échinant dans le fond, préside à l'édification de grands ensembles et de prestigieuses bâtisses que sans nul doute on classera sous peu monuments historiques ; et de songer à sa petite entreprise qui ne comporte pas plus de trois ouvriers ne fait qu'augmenter sa fierté, qu'ajouter du baume à son cœur qui, invariablement, palpite davantage à chaque regard qu'elle pose sur son torse ample dénudé...