J'avais dit que Le Square était un livre terrible ; je dis aujourd'hui que La Vie tranquille est un livre effroyable... Comment dire ? Encore une fois, de multiples pensées me parcourent pendant la lecture, pensées destinées au papier, et une fois le papier arrivé, il n'y a plus plus rien. Il ne me reste que le mot effroyable. De l'effroi. C'est de l'effroi que j'ai ressenti sur le chemin du retour, dans le train, en poursuivant ma lecture ; de l'effroi et du malaise, ce même malaise que j'avais éprouvé dans les mêmes circonstances et mêmes conditions en lisant Le Square (est-ce lié au train ?) ; où il y avait le malaise, mais pas l'effroi ; tandis qu'ici, il y est. Comment dire ? Je me rappelle que je suis descendu du train assommé, puis que je suis rentré groggy, toute la route jusqu'à la maison à rester empoigné par ces mots, ces impressions, cet effroi. Et je m'étais dit à un moment donné : comment peut-on écrire de cette manière, écrire ça, l'écrire sans mourir ? Que se passait-il dans sa tête pour qu'elle soit contrainte d'écrire ça, de cette manière-là ? Et à « contrainte », je me suis dit : c'est vrai, ce n'est pas elle qui écrit ; tout se passe comme si une main au-dessus d'elle tout à coup descendait, lui touchait les cheveux, lui effleurait la nuque, puis subitement lui enserrait le cou, et serrait, serrait jusqu'à ce qu'elle soit tout à fait immobilisée, figée, pétrifiée, sans geste et sans parole – mais ce n'est pas ça, ce n'est plus ça, je l'avais pensé autrement, mieux, beaucoup mieux –, sans geste, sauf celui nécessaire pour se mettre à écrire. Et elle écrit, et la main sur la nuque serre toujours ; et ce n'est pas elle qui écrit, mais la main qui lui enserre le cou ; et la main n'éprouve pas, ne ressent pas : la main pense, la main réfléchit. Elle est comme un cerveau sans son corps qui n'a d'autre solution que de penser sans un corps. Ce n'est plus que du cérébral. Pur. Et pourtant, tout se passe comme si elle avait trop éprouvé, trop ressenti, trop souffert et qu'elle n'avait d'autre solution que celle de l'intelligence, de la lucidité, de la lumière aveuglante et statique qui ne laisse pas une ombre, pas un recoin. Et pourtant... pourtant il y a toutes les ombres ; mais alors des ombres qui seraient aveuglantes, blanches, statiques... C'est éprouvant de lucidité ; tant de lucidité qu'il y en a trop, et cet excès de lucidité n'a d'autre choix que celle du poignant ; de l'émouvant ; du sentiment. Pourtant il n'y en a pas. Ou alors, c'est du sentiment froid, glacé ; en tout état de cause, un sentiment effrayant, éprouvant, terrifiant (mais c'est admirable)... Peut-elle être la narratrice du livre ? Je me le demande. Elle l'est complètement ou pas du tout. Si elle l'est, je me demande comment il est possible de souffrir autant ; si elle ne l'est pas, je me demande comment tant d'intelligence parvient à ne pas se briser et sombrer dans le délire...

Je suis bien loin de ce que j'ai éprouvé, ressenti, de ce que j'ai pensé rapporter dans ces pages. Tout s'est mêlé et s'est fondu, a fondu. Tant pis...

9 novembre 1990 (lettre à Marcel)