(Depuis quelques semaines, Benjamin revoit régulièrement Amandine, l'Amandine de notre adolescence, mystérieuse et impalpable, insaisissable et légèrement allumeuse, dont il dit qu'elle est toujours son seul amour. Il y a 25 ans de cela. Son prénom prononcé hier dans la cuisine a pris d'étranges accents...)/Achat de deux CD et de trois livres ce midi : les Sonates pour piano de Boulez (par simple curiosité) et un Purcell pour Susan ; un guide sur Paris, un autre ouvrage sur Paris, Au  nom de Paris, qui regroupe des réflexions de divers auteurs sur la ville, Le Refus de Jean-Edern Hallier.../Froid, pluie. Et du vent. C'est très désagréable. Surtout pour les cheveux !.../Le travail et le sexe pour la perdition du genre humain. Mais peut-être devrais-je dire : le boulot et le cul !/Samedi, récupération de l'ordinateur qui enfin fonctionne. Dans l'après-midi, grenier, mais de courte durée, Francko appelant pour nous inviter le soir même. À 18 h 00, arrêt. Gâteau. Soirée à la Renaissance avec Jacques, Thierry et Patrick (Thierry particulièrement absent, éteint). Menu : lapin, klouski chagoufki, chou rouge ; avec un Côtes-de-Beaune de 1985 et du pain de singe que Jacques avait apportés. Délice... /Bizarrement : pour combattre le sexe, le travail. Intellectuel (soit l'étude, la pensée pure) ou manuel (le reste). Le second rend bête, appauvrit, rend fou. Le second épanouit, grandit. Lequel choisir, bon dieu ?/Froid, un peu de pluie. Mais des éclaircies. Dentiste ce midi. En fin d'après-midi, je rencontre Estelle qui sortait d'une boutique. Je l'invite à la maison. Nous mangeons ensemble. Elle est désormais seule. Habite dans l'appartement vide d'un ami. Je lui ai proposé de passer la nuit ici, mais elle était fatiguée et préférait rentrer... Nous avons parlé de Viviane. Ce qui m'a profondément attristé.../Pluie, tristesse. Viviane, où es-tu ? (Henriette a disparu !)/Marcelle, qui porte magistralement sa cinquantaine, affriolante et d'une élégance rare en ce lieu d'indigence morale et de goût frelaté. Presque excitante.../Tout à coup, une dizaine de filles, en shador et vêtements-cache, qui glissent fières et anesthésiées dans les couloirs de la galerie commerciale, comme si elles avaient répondu à un quelconque plan de mobilisation générale. Y a-t-il eu quelque victoire de l'intégrisme dont je n'aurais rien su, je ne sais quel village massacré, ou bergers égorgés, ou fillettes empalées ?/Fabien m'a claqué entre les pattes : impossible d'écrire quoi que ce soit. À peine une page. Et de plus, mauvaise. Distrait, flou, mou, voilà ce que j'ai été. Impossibilité totale de fixer mon attention sur le texte. Tant est si bien que vers trois heures, j'ai décidé d'arrêter. Et à la vue de ce si beau soleil, je me suis armé d'une chaise-longue, de mon tabac, de feuilles, de café, d'un livre et je suis descendu m'installer dans la véranda. Petite préparation, répétition pour les beaux jours…/Hier, première répétition avec Thierry de nos nouvelles chansons, Bruxelles et Les vacances au bord de la mer. Pas très concluante, de sa part autant que de la mienne... Je soupçonne Thierry d'être un peu déprimé. Nous n'avons malheureuement pas eu le temps de parler.../Tournai. J'ai acheté quelques verres à bière et des bières au GB. Puis j'ai fait deux tabacs pour ma prospection des cigares. Des Roméo et Juliette, des Partagas, des Monte-Christo. J'ai acheté un Partagas de luxe./Hier, dans l'après-midi, j'ai revu le grec et le latin pour le cours à 18 h 00, puis ai fait ma leçon de polonais (28e) avec une longue révision, puis suis passé sur travail sur Dzien. À 18 h 00, ç'a été le cours, puis, lorsque je suis rentré, Susan et Yann m'attendant avec un repas chinois, j'ai parlé anglais. Cela faisait la cinquième langue de la journée./Une petite demi-heure, hier soir, face à la Rai Uno, jeu télévisé à l'animateur particulièrement volubile ; je dois avouer que j'ai eu du mal à suivre ma sixième langue de la journée. (Gina, présente, la Lollo, éminente prétentieuse qui a pris un sacré coup de vieux !)/Latin hier où Rimbaud en latiniste se révèle beaucoup plus coriace qu'on eût pu l'imaginer. La magistrale résolution d'un oblitum casse-tête par Jean nous laisse tous deux, Francko et moi, comme deux ronds de flan.../Journée chez B***. Une fois n'est pas coutume, un dimanche. Sommes partis à 1 h 00 pour revenir à neuf./Hier soir, Sleepy hollow, à Lille. Impressionnant, inquiétant, réjouissant, amusant, palpitant. Une perfection du genre (avec, pourtant, une invraisemblance dans le scénario. Mais est-ce important ?)/Les Liaisons dangereuses. C'était la version Vadim. Je ne m'étendrai pas sur ce clown dont on sait toute la nullité (qui s'est même payé le luxe de commencer le film à la Guitry : présentation en pré-générique. C'était parfaitement ridicule). Ni sur ce film inutile n'eût été la présence de Jeanne Moreau que je tenais tout de même à voir. J'avais oublié comme elle était belle à cet âge. C'était évidemment le seul intérêt de cette farce.../(Tellement de choses en programme aujourd'hui que je ne sais plus où donner de la tête, par quoi commencer : lecture, la Trousse, latin, polonais...)/Comedy Theater. Londres. Panton street, en plein Soho. Samedi à 20 h 00, on y jouait Little Malcolm, avec Malcolm Mc Gregor (Trainspotting). Stalls, row N, places 3 et 4. Parterres. Le théâtre est petit, chaud. Début de siècle, sans doute... Je n'ai pas compris grand-chose à la première partie. Accent écossais, j'ai eu beaucoup de mal. Ça s'est nettement amélioré durant la seconde, tant au niveau de la compréhension que de l'intérêt, et les deux sont sans doute liés. Et peut-être le vin blanc de l'entracte y a aussi joué sa part, vin blanc achevé à ma place dans un gobelet en plastique. C'est le bar qui fournit le gobelet en sus du verre dans lequel le vin est fourni. Que l'on transvide dans le gobelet si l'on n'a pas le temps de l'achever avant la reprise. On achève son gobelet et une fois qu'il est vide, on le pose par terre avant d'aller le déposer dans une quelconque poubelle à la sortie. C'est du moins ce que moi j'ai fait, car l'Anglais, lui, juge bon de tout laisser par terre : gobelets, pots de crème glacée, papiers d'emballage de diverses friandises. C'est ce que j'ai constaté avec stupeur lorsque la lumière a été faite et que nous avons gagné la sortie. « English people are dirty, » ai-je dit suffisamment fort pour que mes voisins les plus proches l'entendent.../Depuis le réveil et ce jusqu'à Calais, temps superbe. Mais à l'horizon, une bande de nuages verdâtres placés de telle manière qu'il nous semblait que dans la nuit des collines avaient été placées là, s'ajoutant au paysage de Flandres. L'illusion était époustouflante et jusqu'à l'approche de Dunkerque nous l'avons eue devant nous, parfaite, statique, déroutante. Durant la demi-heure du trajet, nous avons réellement été dans un autre paysage et ce n'était que lorsqu'un clocher ou un beffroi se dessinait, typique de la région, signes incontestables que nous n'étions pas ailleurs qu'en Flandres, que le trouble se constituait, que l'anomalie se révélait. Mais sans pour cela que les collines reprennent leur nom de nuages : il s'agissait toujours de collines – et au fur et à mesure de notre avance, des montagnes – et c'en était d'autant plus déconcertant : dans la nuit, l'on avait véritablement ajouté des élévations au paysage des Flandres... Ces nuages étaient envoyés d'Angleterre. C'étaient des nuages anglais. Qui ne nous ont pas quittés jusqu'à notre retour.../Je crois que je n'aime pas beaucoup cette interprétation d'Intégrales. Le rugueux tend parfois vers le grossier, le râpeux. J'y sens aussi des dérapages. Mais n'est-ce pas les deux interprétations que je connais qui seraient trop propres ? Difficile à dire sans la partition. Néanmoins, je pense préférer, avant réécoute, l'esprit des deux autres. Quant à celle d'Amériques, elle est remarquable. Je suis content de n'avoir pas loupé ça./Samedi passé tout entier devant l'écran…/Hier, Susan habillée en Diane Keaton. Adorable.../Je ne me sens décidément pas en forme pour écrire…/31e leçon de polonais. M'en reste une soixantaine, soit, avec une régularité relative, de quoi tenir jusqu'avant l'été... Ça se complique. Phonétiquement, grammaticalement. Surtout phonétiquement ! Il faudrait parler, converser. Il y a ma mère, bien sûr, qui, du reste, depuis quelques jours, me parle polonais au téléphone. Je bredouille quelques mots. Elle me félicite, m'affirme que je parle très bien et qu'il n’y aura aucun problème lorsque je serai sur place, et principalement dans son village natal où elle aimerait tant que j'aille. Mais qu'y ferais-je ?/Le chrysanthème est une fleur d'or ; l'anthologie, un recueil de fleurs littéraires./Fish and chips. C'est le titre français. Qui traduit East is east, soit littéralement l'Est, c'est l'Est (céleste ?). 1971. Un couple, la cinquantaine. Lui est pakistanais, elle anglaise. Sept enfants, dont une fille. Banlieue ouvrière, Manchester, près de Bradford, cette sorte de Roubaix britannique. Lui est musulman. Mariages arrangés. Qui font fuir le premier fils (homosexuel !). Qui provoquent la rebellion des deux suivants, puis de toute la famille. D'où violence, coups, le père fou furieux contre tous... Le ton est tragico-comique. Ça se termine sur la comédie, voire la farce, soit, finalement, la caution d'un état de fait qui voit la victoire d'un abruti par la religion devant qui tout le monde rampe. C'est : la vie continue. Je crois que l'auteur de ce film est irresponsable et que ce film est dangereux.../Réception d'une énième lettre de Mark-Michel. S'y trouve la photocopie de deux pages prélevées d'un ouvrage intitulé : Les phares de la Mer du Nord. Ces deux pages sont consacrées à la Vierge de Francko au large de Dunkerque. Je me demande s'il le sait.../Voir carnet de veste.../Je teste un nouveau bleu d'encre, pâle, qui ne me plaît pas du tout. Je reviens illico au précédent.../Le temps se radoucit, quoiqu'il pleuve aujourd'hui. Mais week-end de soleil, printanier./Samedi passé à la préparation des envois, puis face à l'écran. Vers 17 h 00, balade du côté de Linselles, campagne où Susan désirait ramasser un peu de terre pour le jardin. Tandis qu'elle remplit des sachets en plastique d'une terre lourde, argileuse, chargée d'eau de la veille, je me promène avec le chien qui n'en revient pas de tant d'espace à parcourir, sans murs, ni routes, et sans son lien qui le ravale au rang d'accessoire servile et éteint. Je haïrai toujours toutes les laisses de quelque type que ce soit.../Soirée chez Brigitte et Lionel. Douce, calme. Tous deux sont apaisants. Nous sommes à quatre, ce qui me fait une drôle d'impression après les quelques réunions de ces dernières semaines où le minimum avait été une douzaine de personnes./(Ce matin, avant notre départ : « 12°, fait-elle, c'est le printemps », puis me montre les premières fleurs, dont des jonquilles et des crocus. Elle jubile. Je grelotte dans mon peignoir.)/Le charme étrange de la jeune fille derrière le comptoir du tabac Masséna, rue Solférino, avec sa poitrine haute et ferme, son visage sans sourire toujours glacé, infiniment sérieux, non dépourvu d'une certaine morgue, comme si de chacun de ses gestes – la monnaie quelle rend, le paquet de cigarettes qu'elle attrape, le ticket de Morpion qu'elle tend – dépendait la destinée du monde... Il n’empêche : je fais des détours exprès, rien que pour me donner l'occasion de la regarder.../Cours à Roman. Début du quatre mains Redite de Satie ; puis Bruxelles (Roman adore Hanegarn) qu'il chante tandis que je tente de le suivre au galop, joyeux chaos qui fait éclater de rire Janusz. Repas improvisé dans la cuisine : pâté, nuggets, blé chaud ; le tout au ketchup. « Nous sommes des Américains, » dis-je en polonais. Nous parlons de la télé, de la radio, de l'infinie indigence de la junte journalistique ou prétendue telle, propos entrecoupés d'accents de Michèle Torr, de France Gall et de Céline Dion./Le petit grec faisant le coin de la rue des Stations et de la rue Solférino : assiette gyros à l'échine de porc, 50 F. C'est bien plein et c'est bon (mais à déconseiller : le pichet de rosé)./Je me tracasse beaucoup au sujet du texte sur la Trousse./Violente discussion, hier, dans la cuisine, au sujet de l'art, qui s'est close par mon départ précipité. Je ne vois pas l'intérêt d'en rapporter les détails ici.../Très froid. L'hiver s'accroche... Deux vernissages aujourd'hui. Pas mécontent...N*** est de plus en plus belle. R*** me fait la gueule. Je ne sais pas pourquoi... (J'avais oublié : j'ai vu Suzanne jeudi soir. Avec Louis. Pas mal...)/Pas de souvenirs de vendredi soir... Samedi passé à l'achèvement du faîte du toit dans le grenier. Finitions. Partie longue, délicate, notamment à cause de la hauteur, maximale à cet endroit. Décapage de la poutre centrale : Décapex, brosse et huile de bras. L'effet final est saisissant et j'ai hâte de m'y remettre.../Visite de l'expo Buren ce midi au Musée (voir notes petit calepin). Alors que je remplissais une carte postale à l'attention de Susan, est survenu Christophe – que j'avais du reste entraperçu à une table du café en train de déjeuner avec diverses personnes. Il a l'air fatigué, un peu fébrile. Moi-même n'étais pas très en forme à ce moment-là. Conversation un peu hésitante. Nous échangeons nos coordonnées. Ce n'est qu'en sortant que me revient à l'esprit le projet de l'album et mon intention de l’y voir figurer. Je n'ai pas eu le courage de rebrousser chemin. Je le contacterai au plus vite.../Froid. Crachin. Temps très désagréable. Journée passée sur un texte que je prépare. Au soir, visite chez A*** et F***. Nous allons souper en Belgique.../Hier, 18 h 00, je rentre à la maison. Mise à jour du Journal, puis je pars pour le cours chez Jean. J'y apprends que Francko est grippé, qu'il ne viendra pas. Puis coup de fil de Myriam qui nous informe que Sébastien est bloqué dans son train entre Dunkerque et Lille du fait d'un suicide. Cours annulé.../L'incinérateur de cadavres, étrange et envoûtant film tchèque de 1969. De la manière dont un homme ordinaire (mais l’est-il tant que ça ?) bascule dans le nazisme (fascisme) à la veille de l'occupation de la Tchécoslovaquie par les troupes allemandes. Voir le visage, et l'interprétation (hallucinée), extraordinaires du personnage principal, proche du malaise.../Depuis hier, la chasse au mérule est ouverte.../Froid. Bruine. Crachin. J'ai repris le travail. Ai donné mon second cours à M***. Sa mère est délicieuse, quoique son côté « petite bourgeoise » me gêne un peu.../Il y a deux jours, rêve étonnammant puissant et précis (et tenace si j'en juge d'après les traces qui m'en restent), mettant en scène N*** et moi. Souvenir de ma main sous son pull, puis de son recul pour me faire face et me dire : « Je t'aime, et je comptais sur toi pour ma nouvelle vie ! »... Depuis, la pensée d'elle est en moi et des scénarios échevelés me traversent la tête.../Pluie. Cours à R*** toujours aussi plaisant.../On dirait que le temps s'améliore. Pluie et froid, mais moindres... Je n'ai pas écrit hier et avant-hier. Pas le goût, sans doute. Ou bien n'y ai-je pas pensé ? Rien à dire pour aujourd'hui... (Ai mangé chez W***. Qui a un nouvel ami et un nouvel appartement, rue de l'Hôpital Militaire. Très beau...)/Ce midi, ai vu Sophie. Je pénétrais dans le niveau bas de V2 pour me diriger vers le tabac, au-delà des escalators que j'allais dépasser par la gauche. Celui de gauche descend, celui de droite monte. Une forme noire y a posé le pied alors que j'atteignais le niveau de l'autre. J'ai tout de suite pensé à elle. Un coup d'œil a confirmé qu'il s'agissait bien d'elle. Mon cœur s'est arrêté. Mon regard a quitté son profil au moment où elle tournait la tête. S'est figé droit devant moi alors qu'elle me regardait. Elle n'a pas remarqué mon regard sur elle, mais j'ai clairement perçu le sien sur moi alors que je poursuivais ma marche et que l'escalator l'emportait au niveau haut... C'est ainsi que se termine La pitié dangereuse, par la fuite du narrateur qui ne veut être vu d'une personne du passé. (Il est indéniable du reste que dans l'intérêt que j'ai porté à cette histoire est entrée ma propre histoire avec Sophie, histoire, quoi que j'en dise, teintée de pitié...)/Retour, ce matin, sous la neige et le soleil. Hésitation au lit durant un quart d'heure, puis je me suis levé. Me voilà.../